Etre négationniste en 2018

mars 29, 2018

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Quelques commentaires glanés sous l’éditorial (peu incisif) consacré au dossier paru sur le génocide rwandais ces derniers jours dans le journal LeMonde :

« C’est à de vrais historiens, ceux qui auront un regard dépassionné sur les faits de tirer au clair ces événements en s’appuyant dans 20 ans ou 30 ans sur les documents venus au terme de leur classification secret défense. Entrainés par leurs idées partisanes les journalistes n’offrent pas les garanties nécessaires pour porter un jugement serein sur l’Histoire. Quel est au juste la nature de l’exigence urgente que réclame Le Monde: le génocide épouvantable a eu lieu. Que reste-t-il à faire? » Rabino, sur Lemonde.fr

« On souhaite des infos sur le régime actuel de Kagamé Le respect des droits de l’homme Les opposants menacés et emprisonnés Plutôt que de remuer des braises vieilles de 24 ans «  Liberta, sur Lemonde.fr

« La question de la responsabilité de la France revient chaque année à l’époque de la commémoration d’avril 1994, sans éléments nouveaux…. Le génocide s’est déroulé durant une guerre : le FPR de Kagamé, venu d’Ouganda et soutenu par Londres et Washington, avait attaqué le Rwanda dès 1990. Paris soutenait alors un régime moins tyrannique que l’actuelle dictature de Kagamé. Dans cette affaire, il n’y a que des « méchants » et la France a moins de responsabilité que les USA ou le RU. «  Lucien Leuwen, sur Lemonde.fr

Chaque négationnisme a ses particularités, ou, plutôt, ses obsessions propres : l’obsession de l’inexistence des chambres à gaz pour les négateurs du génocide juif, la thèse du « double génocide » et l’attention -ridiculement disproportionnée- accordée à l’attentat contre Habyarimana pour les négateurs du génocide rwandais. Pour autant, des structures communes existent, qui forment l’assise de tout raisonnement négationniste, à commencer par l’idée que les victimes sont en fait les véritables coupables du génocide. Continuation directe du discours génocidaire qui se présente avant tout comme un discours victimaire (Juifs et Tutsis sont fantasmés comme menace mortelle dans le cadre du nazisme et du Hutu power, le génocide n’étant dès lors qu’une réaction à ce péril…), la victimisation des coupables et, par effet de miroir, la culpabilisation des victimes, permet bien sûr aux génocidaires d’échapper un temps à leur responsabilité politique et morale, en chargeant leurs victimes de celle-ci. De manière plus perverse, le retournement de la culpabilité, en niant le statut des victimes, dénie à celles-ci le seul élément qui les rattachait encore à la commune humanité : elles furent déshumanisées de leur vivant, privées de leurs droits, de leur dignité, puis de leur vie. Restait au moins la mémoire commune, trace vivante dans le présent des êtres disparus. Il faut donc que cela aussi disparaisse.

Continuation du génocide par d’autres moyens, le négationnisme s’impose donc comme le complément intellectuel et politique de l’acte génocidaire, véritable ombre portée de celui-ci, dominant les esprits après avoir dominé les corps, assassinant les mémoires après avoir massacré leurs détenteurs.

Or, le retournement génocidaire de la culpabilité, utilisé par le négationnisme, utilise un effet bien connu de l’historien : l’illusion rétrospective. Il s’agit de l’idée que les évènements ne pouvaient se dérouler d’une autre manière que celle effectivement survenue, ce qui conduit à deux biais majeurs dans l’interprétation des dits-évènements :

  • une sous-estimation absolue du champ des possibles que recouvre tout moment de crise et tout point de divergence historique, et dès lors de la multiplicité des futurs non advenus que renfermait la situation de crise (l’histoire est dès lors « fatalisée » pour reprendre le terme de Paul Ricoeur).
  • En même temps, une interprétation fallacieuse (avec souvent une large surestimation) des intentions des acteurs placés au centre de ce moment de crise, mis en regard des conséquences de la crise, par définition imprévisibles pour ces acteurs.

Un détour par la crise de juillet 1914

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L’analyse de la crise de juillet 1914 (qui conduit au déclenchement de la Première Guerre Mondiale) fut longtemps un exemple type d’illusion rétrospective, puisqu’on cherchait dans cette crise le secret inavouable de l’ensemble des conséquences de cette guerre (effondrement politique de la Mitteleuropa et de la Russie, révolutions, brutalisation de la vie politique, fascisme). Pourtant, il est évident que la poignée de diplomates et de dirigeants qui ont conduit à la guerre ignoraient tout de la forme qu’elle prendrait : comment expliquer sinon que les dirigeants russes n’aient pas empêché une guerre qui conduirait trois ans plus tard à leur renversement, puis à leur mort? Chercher les « responsabilités du déclenchement de la guerre » comme ce fut longtemps l’obsession des historiens européens n’a donc aucun sens si l’on cherche par-là à attribuer la responsabilité des 10 millions de morts et de l’effondrement géopolitique de l’Europe à des acteurs qui auraient bien évidemment pris des décisions radicalement différentes s’ils avaient connu les conséquences de leurs actes.

Au contraire, cela prend tout son sens si l’on replace ces acteurs dans le cadre politique et intellectuel qui était le leur en juillet 1914, ce que fait brillamment l’historien australien Christopher Clark dans Les Somnambules (2013) : on peut alors pointer l’irresponsabilité criminelle de Poincaré et des Serbes, la légèreté anglaise, le fatalisme allemand, l’instabilité russe et la déréliction autrichienne. On peut surtout mettre le doigt sur le vrai déclencheur de la guerre : non pas les forces capitalistes ou nationales qui devaient « fatalement » mener à la guerre, mais plutôt l’obsolescence d’un système diplomatique issu de Westphalie, et devenu fondamentalement inadapté au temps des mass media ivres de nationalisme, des communications par TSF et des mobilisations générales par chemin de fer. Bien sûr, au regard des conséquences cataclysmiques de la crise, le responsable paraît bien terne, et il tentant de chercher quelque plan secret de l’Etat-major allemand pour la domination du monde…

D’un côté donc, une histoire fatalisée qui surdétermine les actions de tel ou tel dans la crise au regard de ses conséquences, qui ignore leurs motivations réelles et se prive ainsi de toute capacité à comprendre l’évènement. D’un autre côté, une histoire défatalisée qui replace les acteurs dans leur contexte, et se donne dès lors les moyens de comprendre et d’analyser leurs actions et les motivations qui les déterminaient, quitte à utiliser l’instrument de l’histoire contre-factuelle pour imaginer les conséquences de décisions alternatives, et dès lors mettre le doigt sur le poids réel de chaque déterminant dans la prise de décision.

Utiliser habilement (ou pas) l’illusion rétrospective

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Quel rapport entre négationnisme et illusion rétrospective ? C’est simple : là où l’historien est victime de l’illusion rétrospective, le négationniste, lui, l’utilise de manière consciente. Plus encore : il en fait l’instrument principal de la construction intellectuelle qui sous-tend son propos. Ainsi, la responsabilité du génocide n’est plus analysée en fonction de ses causes mais de ses conséquences (réelles ou fantasmées). C’est ici que nous introduisons les deux grands motifs de propagande négationnistes dont les justifications se rejoignent : Israël et Paul Kagamé.

A priori, peu de rapport entre l’Etat juif et le dictateur rwandais de l’après-génocide, si ce n’est que l’un et l’autre sont accusés par les négationnistes d’avoir été les grands « bénéficiaires » du génocide (Israël pour légitimer son existence, thèse notamment développée par Roger Garaudy dans Les mythes fondateurs de la politique israélienne, Kagamé pour s’emparer du pouvoir et le conforter). Raisonnement hautement contestable dans les deux cas : la présence juive était déjà massive en Palestine dans les années 30, et dès 1937, la commission Peel recommande la division de la Palestine entre un Etat juif et un Etat arabe. Dans le cas rwandais, les forces rebelles du FPR dirigées par Kagamé sont bien plus efficaces et disciplinées que les FAR (l’armée rwandaise, pilier du génocide de 1994), qui se seraient effondrées dès 1990 sans l’aide apportée par la France. Dans les deux cas, le génocide n’a joué qu’un rôle mineur -voire nul- dans le déclenchement de l’évènement politique pourtant considéré comme sa conséquence essentielle, selon une chaîne de causalité dévoyée. Il va sans dire que les négationnistes préfèrent oublier la seule véritable conséquence  d’un génocide : la mort de millions de personnes qui, pour tout crime, étaient juste nées.

Mais poursuivons la logique négationniste : s’ils ont autant « profité » du génocide, c’est bien que,  sans le génocide, Israël et Kagamé n’en seraient pas là (nous venons de voir la facticité de ce raisonnement). D’autant plus que le génocide n’a pas seulement permis l’édification de leur pouvoir, il leur permet de le conserver au quotidien en assurant sa légitimité par l’intermédiaire du discours mémoriel sur le génocide et la mise à l’index régulière des « prétendus » bourreaux. Ainsi, les victimes en sont-elles vraiment, si elles ont autant « profité » du génocide? D’ailleurs, n’en rajoutent-elles pas un peu dans la victimisation, ces victimes, afin de tirer plus encore de légitimité et de pouvoir de l’évènement? Plus encore, n’avaient-elles pas intérêt à ce que le génocide ait lieu afin de faciliter leur projet? Arrivés là, il reste deux conclusions possibles qui forment les deux variantes du discours négationniste : où les « profiteurs » ont inventé le génocide/accentué son bilan (discours négationniste sur la Shoah) ou, plus pervers encore, ils ont recherché et provoqué le génocide (discours négationniste sur le génocide des Tutsis).

L’attentat contre l’avion d’Habyarimana, où la farce d’une causalité en carton-pâte

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Ici intervient dans le cas rwandais le thème de l’attentat contre l’avion d’Habyarimana. Rappelons les faits : au matin du 6 avril 1994, le président Habyarimana revient d’un sommet où il vient de s’engager à partager le pouvoir avec les Tutsis et le FPR, sous les auspices des forces libérales Hutus et de la France. Son avion est abattu en plein atterrissage : quelques heures plus tard, les extrémistes du Hutu Power forment le gouvernement intérimaire rwandais qui ordonne l’assassinat des personnalités de l’opposition politique Hutu et lance le génocide dans la capitale. Dans les jours suivants, le processus génocidaire s’étend à la majorité du pays, et les forces du FPR basées en Ouganda envahissent le Rwanda, mettant fin au génocide dans les régions conquises.

Or, dès les heures qui suivent l’attentat contre Habyarimana, les génocidaires présentent celui-ci comme l’oeuvre du FPR et donc, par extension, des Tutsis, « justifiant » ainsi les massacres à l’encontre des Tutsis qui tiendraient d’une réaction populaire. En réalité la « réaction populaire » a bon dos : c’est l’armée rwandaise (FAR), secondée par les milices Interahamwé (constituées de fanatiques anti-Tutsis), qui commet les massacres dans la capitale puis dans l’ensemble du pays. Véritables groupes d’extermination répondant aux ordres du gouvernement, ils exécutent le génocide auquel trois ans d’un discours ultra-violent porté les services de l’Etat et des principaux médias les avaient préparé (les Tutsis devenant à partir de 1990 des « ennemis de l’intérieur » et des « cancrelas », dans la bouche même de journalistes et de hauts fonctionnaires). C’est donc un appareil politico-administratif qui s’est mis en branle au matin du 6 avril, exécutant une « politique interministérielle » appuyée sur une « coopération exemplaire des principaux services de l’Etat ». Objectif : tuer. Le plus possible, et le plus vite possible.

Ce discours, utilisé dans les premières heures du génocide et systématiquement repris par les négationnistes depuis (mais étrangement « oublié » durant les trois mois du génocide : le « déclencheur » ne semblait plus alors si important…), permet une légitimation implicite du génocide :

  • présenté comme le « déclencheur », l’attentat contre Habyarimana transforme le génocide en simple réaction, un homicide involontaire en quelque sorte, ou, tout au plus, un acte de légitime défense.
  • Bien sûr, l’idée qu’il s’agirait d’une réaction populaire permet de noyer l’intentionnalité et donc la responsabilité du gouvernement génocidaire.
  • Plus encore, en attribuant la responsabilité de l’attentat au FPR de Kagamé, et en faisant de l’attentat le « déclencheur » du génocide, simple « réaction populaire » à chaud, les génocidaires opèrent une substitution de responsabilité en attribuant le déclenchement du génocide au FPR, donc aux Tutsis eux-mêmes. Véritables « profiteurs » du génocide, ils avaient donc tout intérêt, rétrospectivement, à déclencher un attentat dont ils savaient qu’il allait immanquablement déclencher un génocide dès lors anticipé, voire planifié, par les victimes elles-mêmes. Ici, l’illusion rétrospective, intentionnelle, est mise au service d’une véritable folie interprétative destinée à appuyer les thèses négationnistes.

Et l’attentat contre Habyarimana dans tout ça? Il fut oublié de tous durant le génocide et dans les années qui suivirent. C’est finalement en 1998 qu’il ressurgit… peu après que l’Assemblée Nationale ait décidé l’ouverture d’une commission parlementaire sur l’implication française dans le génocide rwandais. Heureux hasard…

Depuis, les responsabilités de cet attentat constituent l’objet d’une lutte sans concession dans l’avalanche de mauvaise foi, dont a longtemps témoignée la page wikipedia consacrée à l’affaire, lutte d’autant plus âpre que les anciens génocidaires réfugiés en France et leurs complices font de cet attentat l’axe du retournement négationniste des responsabilités. Tenir sur la responsabilité FPR-Kagamé de l’attentat, du point de vue des génocidaires, c’est éloigner un peu plus la perspective désagréable de la vérite et des tribunaux.

Noeuds et réseaux d’un discours négationniste

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Ainsi, La Shoah a eu les chambres à gaz, le génocide des Tutsis a son attentat contre Habyarimana : véritables noeuds intellectuels et émotionnels dans le réseau discursif négationniste, objets d’une lutte d’autant plus acharnée qu’ils en forment la carte-mère : à savoir l’absence d’intentionnalité des génocidaires. La chambre à gaz incarne l’intentionnalité exterminatrice des nazis : son absence signifierait donc que les crimes à l’égard des Juifs ne faisaient pas parti d’un plan concerté et spécifiquement réservé aux Juifs, simples crimes de guerre parmi d’autres…

L’attentat contre Habyarimana, froidement instrumentalisé dans le projet génocidaire du Hutu power (et probablement commis par lui), incarne l’intentionnalité exterminatrice de celui-ci. En attribuer la responsabilité aux forces du FPR (donc à Kagamé et aux Tutsis) permet de gommer cette intentionnalité : le génocide apparaît ici comme une réaction, voire comme un effet recherché par Kagamé.

Mais ces noeuds émotionnels, véritables lieux du crime et du mystère négationniste, ne suffiraient pas si n’existaient pas les criminels fantasmés, projections rêvées des anciens génocidaires et agents activateurs d’un négationniste contenu : la Shoah a eu Israël, le génocide des Tutsis a donc Kagamé. Grands « profiteurs » du génocide (nous avons vu que c’est faux), ils en sont donc les véritables coupables. Et il n’est qu’à se baisser pour voir les traits immondes de cette culpabilité : à l’Etat d’Israël, impérialiste, colonialiste, exterminateur, nazi pour tout dire, répond Paul Kagamé, dictateur impitoyable, exerçant sa tyrannie d’une main de fer sur un Rwanda exsangue. Quoi d’étonnant que cet Etat n’ait pas hésité à inventer la Shoah, qu’il perpètre chaque jour en Palestine? Quoi d’étonnant que ce dictateur ait sacrifié un million de Tutsis, quand il sacrifie chaque jour un pays victime de sa tyrannie ?

De quoi Kagamé est-il le nom?

Bien évidemment, le discours négationniste joue des faiblesses humaines et politiques, qu’il généralise à outrance et dévoie pour en faire des objets de sens. Ainsi, l’Etat d’Israël s’est incontestablement lancé dans une politique coloniale qui prive un peuple de ses droits. Mais il est aussi un Etat libéral et démocratique, assurant à ses concitoyens (y compris arabes) des droits dont personne d’autre ne jouit au Moyen-Orient. Kagamé, quant à lui, est un président réélu à 90% et fort peu respectueux de ses opposants politiques ni des journalistes (le Rwanda était 159ème au classement mondial de la liberté de la presse 2017, aux côtés de la Turquie et de l’Egypte). D’un autre côté, une bonne dizaine de pays africains font pire en la matière, qui ne subissent pourtant pas les quolibets de ceux qui se font une spécialité de répondre « Kagamé » dès lors qu’on aborde la question du génocide rwandais : Des personnalités politiques d’abord, telles Paul Quilès, grand défenseur de la mémoire mitterrandienne et président-fossoyeur de la Commission d’enquête parlementaire de 1998, ou encore l’inénarrable Hubert Védrine, plongé au coeur de la machinerie élyséenne d’aide et assistance aux génocidaires, et qui se fait depuis le chantre du négationnisme cool.

Des personnes impliquées à des degrés divers dans le génocide ensuite, comme la veuve d’Habyarimana. Des militaires enfin, comme le général Lafourcade, chef de l’OPEX Turquoise dont le but officieux consistait à empêcher la progression du FPR, quitte à permettre aux génocidaires de poursuivre leur oeuvre puis de prendre la fuite au Congo. Récemment dénoncée par un militaire qui en faisait partie, cette opération montre que, avant, pendant et après le génocide, le FPR et Paul Kagamé étaient considérés par les dirigeants français comme l’ennemi au Rwanda. Quoi d’étonnant alors que Kagamé soit devenu le pivot d’un discours négationniste porté par ceux-là même qui le considéraient déjà comme un ennemi avant qu’il ne parvienne au pouvoir? Une fois le génocide passé, ne leur restait plus qu’à laisser libre court à leur imaginaire et à glaner suffisamment d’informations leur permettant de construire de toute pièce un Kagamé de ténèbre, un Kagamé fantasmé auquel ne cessent depuis de se référer ceux qui veulent, d’une manière ou d’une autre, désactiver la bombe mémorielle du génocide placée en eux, et au coeur du système politico-militaire français…

On l’aura donc compris : il ne s’agit pas ici du Kagamé réel, dont tout le monde se fiche (ce sera peut-être dur à entendre pour lui), mais d’un Kagamé imaginé, pur produit d’une construction intellectuelle visant à diminuer le poids du génocide par l’intermédiaire d’un contre-feux, véritable prêt-à-penser d’un négationnisme soft appuyé sur un champ émotionnel partagé, bien plus que sur une pensée articulée.

Kagamé est donc devenu le pivot du discours négationniste sur le génocide, bien au-delà de son statut de président-dictateur, et de manière parfaitement indifférente à la réalité de ses crimes ou de ses réalisations. Placé au coeur de l’entreprise de culpabilisation des victimes, il permet aussi aux génocidaires et autres négationnistes d’accorder un rôle central à l’attentat contre Habyarimana, déclencheur en carton-pâte d’un génocide désiré et planifié par le Hutu Power. Sujet brulant car, avec lui, on touche au coeur de la problématique génocidaire et des réseaux de responsabilité qu’elle implique, Kagamé -ou, pour être plus précis, le Kagamé imaginé- est donc, bien au-delà de sa personne, le symbole même de la perversion intellectuelle propre au discours génocidaire et à son extension négationniste.

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La peur ou le rire?

mars 14, 2018

Le-Pen-Trump-Poutine

La Russie.

D’un côté, elle fait un peu peur : du marquis de Custine à la guerre froide, que n’a-t-on pas glosé sur les dangers de cette puissance asiatique et barbare aux frontières de l’Europe.

A voir le reportage passionnant consacré par Arte à la guerre hybride menée par la Russie contre nos démocraties, ou, pour être plus précis, menée par l’appareil de pouvoir russe contre la démocratie, nous avons d’ailleurs quelque raison de craindre cette puissance d’autant plus agressive qu’elle est faible, d’autant plus expansionniste qu’elle voit son influence décroître, sous le commandement d’un gang de cleptocrates singeant dérisoirement le tsarisme déchu.

C’est ici (disponible jusqu’à J+7 sur Arte)

D’un autre côté, il y a RT. RT fait partie avec Spoutnik, mais en plus sérieux tout de même, de ces médias russes pour lesquels la défense de la ligne gouvernementale tient lieu de ligne éditoriale. Or, RT, parmi moultes sujets sur l’invasion migratoire européenne, le grand remplacement, la décadence de l’Occident (perverti par les homosexuels et les immigrés) ou l’alliance conclue entre Emmanuel Macron et les forces de l’Empire galactique, proposait hier un intéressant débat sur les « élections présidentielles russes », visible ci-dessous.

C’est là. Et ça vaut son pesant de fou rire.

A vrai dire, on pourrait se demander ce qui n’est pas immanquable dans cette vidéo… L’accroche absolument putassière présentant l’élection présidentielle russe comme l’épisode d’un mauvais film à suspense, immédiatement contredit par la journaliste (Magali Forestier) qui annonce tout de go que Poutine sera réélu (2’30), peu avant de se contredire elle-même en vantant quelques minutes plus tard l’ouverture de cette élection « où il y a huit candidats » (9’35). Pas un mot bien sûr d’Alexei Navalny, seul opposant de poids et par conséquent interdit de se présenter à l’élection. Les invités de l’émission : Michaël Miguères, membre de Les Républicains et propagandiste gentil de la « révolution conservatrice » russe, et Alexis Bachelay, du PS, dont on sent bien qu’il est un peu obligé d’égratigner la statue du commandant Poutine, parce que quand même, il est de gauche. Mais sans trop en faire non plus, hein.

Alors commence un « débat » ou Mickaël Miguères , défend les « concepts philosophiques de la voie russe » sur le plan intérieur à coup de citations mal digérées de Dostoïevski, tout en se faisant le chantre de la diplomatie poutinienne fondée, selon lui, sur le « respect scrupuleux du droit international » (sic). Pauvre Micha, j’espère au moins que sa maman lui avait donné un parapluie pour le Trocadero!

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Mickaël-poupin Miguères (sérieusement, vous n’avez pas envie de le prendre dans vos bras?)

Face à lui, Alexis Bachelay tente comme il le peut de montrer que la Russie du sous-commandant Poutine ne représente guère l’avenir de l’Humanité. Mais, trop désireux de ménager la chèvre et le choux, et bien peu informé de son sujet, il ne peut guère que se laisser manipuler gentiment par une Magali Forestier, pourtant adepte des gros sabots.

Magali Forestier justement : un sourire entendu par-ci, un petit jugement l’air de rien par-là, et des questions qui feraient passer Laurent Delahousse pour un intervieweur percutant et corrosif. Bref, elle semble sortie tout droit d’un JT de Jean-Pierre Pernaut qui serait axé géopolitique.

Oh, j’ai failli oublier : les invités et la journaliste oublient totalement d’évoquer les autres candidats… un point de détail concernant une émission de débat sur l’élection présidentielle russe.

Le rire donc, bien plus que la peur, voilà ce qu’inspirerait ce régime de guignols grimés en tsars d’opérettes, si on oubliait une seconde les tristes réalités qui l’ accompagnent : un peuple souffrant du mal-développement, volé au quotidien par une élite mafieuse qui le conduit inexorablement à la guerre, un soutien politique et armé à Bachar al-Assad, qui permet à celui-ci de mener une guerre inexpiable à son propre peuple depuis 7 ans déjà, la déstabilisation de la démocratie, enfin, et le soutien systématique à ce que nos élites politiques comportent de plus inepte, de Donald Trump à François Fillon. Et tout cela pour quoi? Gagner en influence? Jamais la Russie ne fut plus isolée! Impulser une révolution conservatrice? Bien sûr,  à condition que l’élite puisse s’offrir les plaisirs de la « France décadente »… Développer le pays? A l’exception du gaz et du complexe militaro-industriel, l’économie russe s’apparente à un champ de ruines.

La peur et le rire donc, à moins que ce ne soient les larmes versées sur une civilisation qui porta Dostoïevski, Dziga Vertov et Kandinsky, et qui s’abime aujourd’hui dans la tyrannie molle et castratrice d’un pouvoir devenu tigre de papier, et que notre lâcheté seule permet encore de maintenir dans l’illusion de sa propre puissance.

 

 

Tuez les tous!

février 27, 2018
s_un_studio_projects20172017_europacity_centre_culturel_dedie_au_7e_art_parismat-877399251.jpg(mediaclass-background-xl.07f7adb8a95599dcb70557da25aa6351c3fd0c58)Vue publicitaire du futur cinéma d’EuropaCity, Gonesse, Grand Paris.

Conversation prise sur le vif dans les bureaux d’UN Studio, futurs architectes du complexe ludique et commercial d’EuropaCity. Amsterdam. Janvier 2018.

« Hans, une petite vue d’artiste d’EuropaCity pour ce soir?

– Mais, Georg, c’est pas un peu serré comme planning? Je risque fort de faire de la m….

– T’inquiète, Hans, tu me fais une petite vue de haut avec la Tour Eiffel au loin et 2/3 immeubles, histoire que le gogo puisse reconnaître Paris, un peu comme dans les films américains, tu vois…

– Certes, mais c’est très complexe à représenter une ville, surtout de la taille de Paris!

– Rassure-toi, Hans, c’est pour les Français! Tu leur mets de la verdure plein la vue, un beau coucher du soleil, et ils s’imagineront que Paris est un village du Limousin. En plus, ça leur fait toujours plaisir, aux Français, de croire que Paris est un village du Limousin. Ils ont même un journaliste qui leur fait avaler ça tous les jours.

– Ok, je mets de la verdure et un coucher du soleil windows© qui cachera la misère, mais enfin, je ne vais quand même pas amener la verdure jusqu’aux pieds de la Tour Eiffel!

– Mais pauvre fou, bien sûr que si! Tu ne voudrais pas leur rappeler que Paris est une ville. C’est des Français, pas des Allemands! En plus, la banlieue nord de Paris, c’est la déprime… T’aurais envie de voir les barres de Slotervaart depuis ta piscine à débordement, peut-être? Alors tu m’effaces ces immeubles fissa, et tu me torches ça pour ce soir! »

 

Quelques heures plus tard…

 

« Merveilleux, aussi merveilleux qu’attendu! Tu t’es dépassé, une fois de plus, Hans!

– Merci Georg! Je n’en suis pas peu fier, j’avoue. Mais vraiment, j’ai du mal à croire qu’ils avaleront ça…

– Mais si mais si, ils en ont avalé des bien pires depuis 40 ans. Tu es déjà allé dans une « zone commerciale » française? Rien de plus affreux au monde, à part peut-être la Trump Tower. Autant leur cacher ça sous des montagnes de gazon synthétique…

– Si tu le dis…

– Non, je confirme, c’est formidable. Formidable… Mais… le coucher du soleil… Tu l’as fait à gauche! Crétin, tu as fait coucher le soleil à l’est!

– Oups… au pire, on a qu’à dire que c’est le lever du soleil.

– Mais bien sûr, et les Français, ils vont au cinéma au lever du jour, peut-être?

– Etonnant, hein? Ils n’en finiront jamais de m’épater ces Français! »

Ce que c’est qu’être pauvre

février 1, 2018

Pour la troisième année, Guillaume Erner sévit aux commandes des « Matins de France Culture ». J’aime bien France Cul : ses critiques ciné prétentieuses de filmdoteur que personne ne voit ni ne retiendra, ses journaux de grande qualité dans lesquels ne manquent pas d’intervenir des sociologues, des sémiologues et autres philosophes post-hégéliens, ses émissions culte, des Papous dans la tête à Mauvais Genre, en passant par ses redif’ des cours du Collège de France consacrés (par exemple) à La venue à Berlin d’un trône royal issu du Cameroun en 1908. Or, au milieu de ce musée des merveilles trône, un peu dégingandée, ne sachant trop comment se composer un rôle, la figure imposée de la matinale radiophonique : Autant l’avouer tout de suite, ce n’est pas (journaux exclus) mon moment favori. Ponctuée de chroniques plus ou moins intéressantes, une interview d’invités politiques ou culturels par l’animateur de la matinale ne permet généralement pas de creuser grand chose étant donné le temps imparti. Même pas d’invités flamboyants ou de politiques en vue à se mettre sous la dent, audimat oblige.

france_culture_esprit_ouverture_vraiment(Ok, je l’avoue : ce slogan est débile)

Or, donc, Guillaume Erner officie depuis trois ans aux Matins de France Culture. Doué, subtil, posé, il est sûrement le meilleur animateur de cette matinale depuis que je l’écoute. Assez bon interviewer, il semble cependant souffrir d’un étrange mal qui le rend beaucoup plus corrosif envers les opinions qu’il ne partage pas. Une question d’humeur probablement… humeur dont il se fend justement, chaque matin que Dieu fait (6h58), assénant à notre modernité pervertie l’uppercut d’une pensée décalée qui sait remettre à leur place petites mesquineries du temps et serviteurs trop zélés des maîtres du moment.

Bien sûr, Guigui (tu permets que je t’appelle Guigui?) ne peut éviter certains biais méthodologiques propres à l’art de l’édito plan-plan, et, bien qu’essayant de brouiller les pistes, ses braves billets d’humeur de la campagne présidentielle ne purent qu’assez difficilement taire le soutien de notre présentateur au candidat du PS, Benoît Hamon. Non pas que je lui en veuille sur ce point, tout au contraire : avoir pu faire campagne pour ce fantôme dépourvu de toute conviction et de toute stratégie (autre que de faire main basse sur les vestiges du PS après un 15% pas trop dégueu à la présidentielle : haha, raté!), devrait valoir à ses militants la légion d’honneur. Ou a tout le moins un brevet de secourisme. Mais était-il vraiment nécessaire de se fendre quotidiennement, trois mois durant, de « billets d’humeur » attaquant ses adversaires politiques sur tous les modes, dans tous les temps, et sur tous les sujets possibles afin d’essayer de rehausser par comparaison la stature de son candidat de coeur?

Mais il faut se faire une raison : comme le Club Dorothée, comme la dernière tournée de Johnny, comme les posters de Vladimir Poutine chassant l’ours blanc dans les étendues infinies de glace de la toundra sibérienne, toutes les bonnes choses ont une fin : ainsi de l’élection présidentielle et des espoirs du camarade Hamon. Il fallait donc que Notre brave Guigui retrouve une raison de vivre, et de quoi alimenter la chronique quotidienne de notre ennuyeuse modernité En Marche. Or, par chance, notre triste monde tragique ne manque pas d’occasions de tempêter.

Tenez, c’est par exemple le cas de l’affaire des pots de Nutella.

Rappelons-en l’essentiel : alléchés par une promotion de 70% sur la fameuse pâte à tartiner connue des petits et des grands©, des consommateurs se sont rués sur des pots de Nutella, manifestement prêts -pour certains d’entre eux- à piétiner leur prochain afin de se saisir du précieux graal, et de la non moins précieuse promotion qui l’accompagnait. Bref : une scène de quasi émeute telle qu’on peut la voir chaque année à l’ouverture du Black Friday dans la perfide Albion (non sans nous gausser à chaque fois de ces crétins d’Anglais) et qui rappelle à la fois le comportement moutonnier dont nous, fiers hérauts du dernier cri en matière de sélection naturelle, sommes capables dès lors que nous sommes en groupe, et l’irrationalité propre aux situations de stress et/ou de frénésie. Bien sûr, la conjonction des deux éléments, foule et stress, peut déboucher sur une panique collective, une émeute, voire un piétinement collectif comme ceux qui scandent régulièrement le Hajj ; tous évènements qui nous ramènent l’espace d’un instant à la modestie de notre condition humaine, et qui, pour quiconque a déjà subi une journée de grève du RER, conduit à ne pas s’exonérer de l’universelle bêtise de la foule.

Guillaume Erner.JPG

Or donc, notre brave Guigui, portant haut sa robe de procureur, décida la semaine dernière de s’attaquer au sujet de l’émeute du Nutella. C’est ici. Après une présentation amusante et amusée, il développe l’idée ma foi fort juste que le plaisir que nous tirons à voir et à commenter le spectacle de cette émeute tient en ce qu’elle nous rassure et exorcise nos peurs de consommateurs avides : oui, il y a toujours pire que soi. Plus avide, plus prompt à s’humilier pour le plaisir d’économiser 2€50. Moins critique que soupape de la société de consommation, la vidéo de l’émeute du Nutella (elle-même devenue objet de consommation) permet de rehausser l’image et d’entretenir le rôle du consommateur éthique et responsable.

C’est après que le raisonnement de Guigui déraille, car, non content d’analyser le rapport du consommateur voyeuriste à la vidéo de l’émeute du Nutella, il tente d’expliquer les ressorts de l’émeute elle-même. Et qu’y voit-il, notre éco-citoyen patenté? Une preuve de la misère économique de ces gens, ou « Ce que c’est que manquer de pouvoir d’achat dans une société d’abondance, au point de se battre pour des pots de Nutella ».

Véridique.

Au premier moment, encore sonné, il me prend des envies de lui demander : et si ces gens s’étaient littéralement entretués? S’ils s’étaient marché dessus, éviscéré, s’ils avaient dénoncé leurs voisins à la Gestapo : serait-ce aussi à cause de leur pauvreté?

Il y a une volonté évidente chez Erner de prendre la défense des émeutiers du pot de Nutella en tant que pauvres (présupposé discutable : n’y avait-il que des Rmistes parmi eux?), en portant la responsabilité de l’émeute sur le « système » économique capitaliste qui, étant responsable de leur pauvreté comme de l’abondance commune, serait coupable d’une émeute qui tirerait son origine de l’écart entre les deux. Mais ne voit-il pas la double perversion de son raisonnement : en attribuant la responsabilité de l’émeute au seul « système », il déresponsabilise ceux qui y ont participé, les privant de la capacité d’introspection qui permet, une fois les évènements retombés, de se révéler à soi-même la stupidité du moment. Si cet aveu à soi-même ne garantit pas les excès du futur, au moins rehausse-t-il sur le moment l’humanité de qui en fait l’expérience.

Pire : en attribuant la responsabilité de l’émeute à la seule pauvreté, il conduit à essentialiser la condition socio-économique de ces gens, quitte à réduire leur humanité à ce seul élément. Telle est d’ailleurs la limite du misérabilisme, que de vouloir prendre la défense des pauvres en essentialisant leur condition socio-économique, transformée en déterminant essentiel d’une attitude qui ne devrait plus rien à leur individualité. Moins qu’humains, les pauvres sont donc exonérés de moralité, comme de personnalité. Qu’en ont-ils donc besoin, ils sont pauvres! Moins qu’humains, les pauvres ne peuvent évidemment faire preuve d’introspection et assumer la stupidité d’un moment d’égarement, tel que riches et pauvres en connaissent à égalité. Enfin, les pauvres doivent attendre l’alpha et l’omega de ce brave Etat compatissant, gentil, bienveillant, abrutissant. Quel besoin donc de donner aux pauvres la capabilité, c’est à dire la capacité de sortir de la pauvreté par une meilleure image d’eux-mêmes conférée par la formation professionnelle, des logements de meilleure qualité, un accès plus simples à la mobilité, etc, quand on peut juste les enfermer dans une case « victime » propre à servir une gentille propagande politique de gauche? Ah non, raté : en régie, on me dit que ça sert plutôt le FN.

Paradoxalement, la défense des pauvres à laquelle Erner prétendait se livrer dans son billet (et qui rejoint la défense toute pétainiste du « peuple de la frontière » de G. Andrieu) se retourne contre elle-même, et conduit à l’émergence d’un discours paternaliste et déresponsabilisant, qui réduit l’humanité du pauvre pour mieux la fondre dans un moule politique victimaire. Celui-là même qui s’est substitué à la gauche prolétarienne (qui exaltait, elle, la grandeur du travailleur pauvre) pour la noyer dans un océan de victimologie larmoyante, et qui fait le lit du discours frontiste depuis les années 80.

Ainsi arrivons-nous au bout d’un chemin de trahison et de double-discours, porté par une gauche qui a rejeté depuis longtemps son héritage et ce peuple modeste qu’elle défendait jadis en l’appelant à l’honneur et à la liberté, plutôt qu’à l’indignité d’une victimisation amère et déshumanisante. De cela, la mondialisation et le capitalisme ne sont pas responsables. La stupidité seule d’une partie de l’intelligentsia de gauche l’explique, et Erner en est une manifestation visible : que la bêtise soit à ce point ancrée au coeur de l’esprit le plus vif et le plus alerte, que l’inconséquence politique structure à ce point les esprits les plus engagés : voilà bien deux héritages que le socialisme français se devra d’affronter s’il souhaite un quelconque avenir hors des livres d’histoire politique.

Et dans cette renaissance, même le brave camarade Erner peut avoir un rôle à jouer, pour peu qu’il accepte la liberté de son prochain à s’affranchir des grilles de lecture étroites et dogmatiques dans lesquels il veut les confiner.

Discuter le Mal, est-ce déjà être mauvais?

janvier 11, 2018

http://www.lemonde.fr/livres/article/2018/01/11/gallimard-suspend-son-projet-de-reedition-des-pamphlets-antisemites-de-celine_5240448_3260.html

http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/12/28/un-telefilm-sur-l-attentat-du-bataclan-cible-par-une-petition_5235322_3224.html

Un régime humaniste et libéral peut-il accepter l’existence de ce qui s’oppose en tout point à lui? Peut-il, plus encore, survivre à l’existence de ceux qui cherchent à le détruire, par les armes ou par les mots? Tel est le défi posé depuis deux siècles à nos vieilles démocraties, par les fanatiques barbus comme par les intellectuels policés qui, derrière leurs Ak-47 ou leurs bureaux Louis XVI, tiennent sans relâche à cracher leur détestation de ce qui constitue le coeur du message libéral et humaniste : l’acceptation de l’opinion et de l’existence de l’Autre, notamment garantie par la limitation de toute forme de pouvoir (politique, économique, religieux).

A cette question, le milieu culturel français vient de répondre deux fois NON.

NON : il n’est pas possible de confronter l’opinion française aux écrits antisémites de Louis Ferdinand Céline, puisque ceux-ci constituent « une insupportable incitation à la haine antisémite et raciste » selon le CRIF. Ainsi donc, la force de persuasion de l’antisémitisme serait telle qu’un lecteur confronté aux écrits de Celine serait instantanément « incité » à la haine des Juifs, et non pas pris d’un malaise et d’un dégoût bien compréhensibles devant la haine irrépressible, insondable de l’auteur? Ces braves gardiens de l’ordre et de la morale réalisent-ils l’hommage qu’ils rendent ainsi à l’antisémitisme, sous couvert de leurs bonnes intentions ? Réalisent-ils l’aide ainsi fournie aux antisémites de notre temps, trop heureux de voir confirmée la nature corrosive et anti-conformiste d’une opinion politique pourtant insignifiante, et signe infaillible d’une bêtise déjà dénoncée par Nietzsche et par Bernanos, en leur temps.

Mais j’oubliais : il n’y a évidemment plus d’antisémites de nos jours, puisque le « polémiste » Alain Soral et le terroriste Mohammed Merah attendent patiemment la réédition des oeuvres antisémites de Céline, avant que de découvrir que l’on peut haïr, au point de massacrer des enfants dans une cour d’école sous le prétexte qu’elle est juive.

 

NON : il n’est pas possible de confronter la culture française et l’opinion à la mécanique froide, exterminatrice, aveugle du djihadisme moderne. Au nom de la  » pudeur  » et de la « retenue », voici donc la culture française (bon, ne nous emballons pas, ce n’était qu’un téléfilm France 2, mais en quoi cet argumentaire différerait-il pour la réalisation d’un film de cinéma, ou l’écriture d’un roman?) privée d’un moyen de questionner l’évènement, son impact collectif sur nos mentalités, sur l’ordre politique et culturel qu’il induit, et semble renvoyer à deux siècles en arrière les considérations que je développais dans cet article, il y a tout juste… 7 ans de cela! Imagine-t-on un instant que la même décision, prise dans le contexte de l’après-Vietnam, aurait privé la culture américaine des films Apocalypse Now (sorti 5 ans après la fin de l’engagement américain au Vietnam) ou Voyage au Bout de l’Enfer (4 ans)?

Alors bien sûr, il y a l’argument-massue : et les familles des victimes? Si leur souffrance est immensément compréhensible, elles ne sont pas pour autant les propriétaires d’un évènement qui, dans sa dimension terroriste, et par conséquent politique, cherchait à atteindre la nation tout entière. D’autre part, s’agirait-il même d’un banal fait divers, interdire la production d’une oeuvre qu’ils auraient inspiré signifierait jeter aux ordures l’oeuvre toute entière de Dostoïevski, ou d’Ellroy… Et pour ce qui est du délai de décence avant la production d’une oeuvre, à combien le situer? un an? dix ans? un siècle, le temps que tous les proches des victimes aient disparu? Cela n’a évidemment pas de sens…

Ainsi donc, par ces deux décisions, un certain milieu culturel français révèle sa lâcheté et sa perméabilité aux pressions d’un lobbying empli de bons sentiments, mais qui se trompe de combat. Pire : qui nous prive collectivement d’un moyen de panser nos plaies (c’est aussi le rôle des oeuvres après les traumatismes individuels ou collectifs) comme de mener sur nous-mêmes le travail de réflexion qui s’impose : quelle part du grand écrivain renferme l’antisémite? En quoi l’antisémitisme de nos jours puise-t-il dans celui d’hier? Le terrorisme vaut-il que nos soldats soient déployés partout, transformant notre pays en apparente république bananière? Les tueurs de Charlie et du 13 novembre méritent-ils d’influencer notre Code pénal, qui devient chaque jour un peu plus celui d’un régime politique en état de siège, grossièrement attentatoire aux libertés publiques?

Autant de questions qu’une oeuvre artistique pourrait permettre d’éclairer sur la scène publique, en les incarnant dans la chair de ses personnages, leurs passions et leurs morts, infiniment plus et mieux que je ne le fais ici. Autant de questions vitales pour notre devenir individuel et collectif, et que la lâcheté des uns et les sentiments sincères mais censeurs des autres nous empêchent de révéler et de débattre.

C’est regrettable, car ce n’est pas de la main de ses adversaires que meurt la démocratie, mais du manque de foi de ceux qui devraient la porter.

Dire la ville

décembre 2, 2017

Bombay, métropole infernale.

Bombay, le bidonville qui vaut de l’or.

Invasion

décembre 1, 2017
bateau migrants.jpgSource : https://www.gfaye.com/migrants-clandestins-linvasion-de-leurope/

« Bon c’est vrai, le service à bord, c’était pas le Costa Concordia »

Petite annonce

décembre 1, 2017
jungle-calais-demantelement-evacuations-migrants-refugies-francesoir_field_mise_en_avant_principale.jpgDestruction de la « jungle de Calais, octobre 2016, ©Philippe Huguen/AFP

URGENT. Pays européen, niveau de vie ok, fécondité bon niveau, manque expérience en matière logement précaire et accueil touristique provisoire cherche expertise pays pauvre ou intermediaire pour construction/gestion bidonville (dire « campement » dans médias).

La vie rêvée de l’égalité territoriale (2)

novembre 30, 2017

Nous en sommes restés dans l’article précédent à ce constat paradoxal : feu le Ministère de l’Egalité des Territoires prétendait essentiellement résorber les inégalités entre régions, ou entre villes et campagnes, quand les inégalités les plus fortes – et de loin- sont les inégalités infra-urbaines (quartiers « riches »/quartiers « pauvres »). Cet aveuglement, soutenu idéologiquement par une vision anti-urbaine, ou du moins anti-métropolitaine matinée d’un soupçon de xénophobie, conduit nombre d’analystes ces dernières années à voir dans une mythique « France périphérique » le nouveau territoire de la pauvreté et de l’exclusion.

Or, Cheminant à la recherche de l’égalité des territoires, j’étais tombé sur l’article « qu’est-ce que l’égalité des territoires » présentant la démarche du Ministère du même nom, article qui se trouvait illustré par une photographie…

Que je m’empresse bien sûr de reproduire ci-dessous :

arton1426Une petite route qui serpente à travers les vallons, un clocher trônant sur son village niché au pied d’un vestige montagneux. Mais, mon Dieu, ce village, ne s’agirait-il pas… de Solutré? Solutré en personne, haut lieu des « pèlerinages » mitterrandiens, disparue dans une faille spatio-temporelle à la fin des années 80 et offerte à nos yeux incrédules, hagards, telle une barquette de frites décongelées dans une station d’autoroute belge!  ©Ministère de l’Egalité des Territoires.

Dans le calme qui suit la transe de la redécouverte, l’interrogation m’étreint : pourquoi donc, dans un article qui parle de territoires (j’insiste sur le pluriel), imposer d’emblée la vision d’un petit village perdu dans les coteaux, par ailleurs éloignée du cadre de vie de… 82% des Français selon l’INSEE ?

Ne nous reste qu’à imaginer l’enchaînement improbable de décisions qui, au plus haut niveau de l’Etat, ont présidé à cette étrange réalisation…

Miracle de l’inspiration, magie de l’instant : alors qu’il errait, sans but et sans envie, dans le tourment perpétuel de journées dépourvues de Lumières, et par ailleurs chargé de la tâche ingrate qui consistait à torcher rédiger une notice explicative sur l’égalité des territoires (tâche consignée dans le bordereau 67-A-387 par son supérieur hiérarchique, avisé par le ministre en charge de l’égalité des territoires) un brave stagiaire au Ministère de l’Egalité des Territoires eut soudain l’Illumination.

C’était le néon NR-234-67 de la salle de réunion du deuxième étage, opportunément réparé par M. Soares, employé de la société « L’électricité l’avenir », après 246 demandes dûment consignées dans le fichier « entretien/réparations » de l’intranet ministériel.

Soudain doté de lumière, d’un papier et d’un stylo (c’était mardi gras au Ministère), notre brave stagiaire eut l’idée qui justifierait à elle seule son embauche future comme chargé de communication au prestigieux service « dégât des eaux » d’une célèbre compagnie d’assurance : et si je commençais (se dit-il) par illustrer le « territoire », concept il faut bien l’avouer nébuleux, voire foireux, par une image de charmant petit village comme je le voyais tous les jours chez mamie au 13h de Pernaut? C’est bien (continua-t-il), mais Pernaut, c’est un peu marqué à droite : il me faudrait donc un village, avec des côteaux et de la verdure (un village tout plat, comme dans la Beauce, c’est un peu anxiogène), et de plus, un village marqué à gauche histoire de recentrer politiquement le propos.

Le manque d’inspiration venant, et avec lui l’angoisse de la page blanche, notre brave stagiaire eut la deuxième idée du jour qui devait conduire à son succès, et, pour tout dire, à sa fortune : participer à une séance de spiritisme appeler un ami socialiste. Après tout, il est de gauche, et en plus, il est vieux (se dit-il) : il aura forcément une idée de gauche. Et avec un peu de chance, une idée de gauche qui fleurera bon le terroir.

Succès total… c’est après quelques minutes de conversation tout juste que s’imposa l’évidence : Solutré était la solution à la quadrature du cercle. Ainsi, la Roche de Solutré, témoin des premiers accomplissements artistiques de l’homme moderne, devenait-elle une fois de plus le témoin privilégié des prouesses d’homo sapiens sapiens, songea notre stagiaire, qui s’empressa de proposer l’image rassurante et brevetée de territoire consensuel de gauche de Solutré au « directeur communication » du Ministère de l’Egalité des Territoires. Celui-ci, non sans avoir préalablement levé le regard de sa partie de Candy Crush, approuva sans réserve le choix effectué par son génial stagiaire et lui promit dans la foulée de téléphoner à un ami qui avait réussi, lui, à pantoufler dans le privé.

Petite Parenthèse à l’adresse des jeunes générations :

Telle une dégustation de foie gras interrompue par un épisode de Plus Belle la Vie, telle la rosée du matin délicatement annihilée par les roues hargneuses d’un quad, la Roche de Solutré, quarante ans durant, avait dû composer avec le passage annuel de François Mitterrand et de son parterre de courtisans ses proches, contemplant la nature éternelle dans une solitude propre au recueillement, et débitant des pensées d’apparence banale et plutôt stupide, mais qui devaient à la longue s’avérer banales et tout à fait stupides. Cette habitude prit fin vers le début des années 90, si bien que les esprits protecteurs de la roche avaient cru, les années passant, la malédiction éteinte. Mais c’était sans compter les ressources de Google Image l’obstination d’un brave stagiaire sous-payé du Ministère de l’Egalité des territoires.

Nous en profitons d’ailleurs pour lui lui souhaiter une bonne continuation au prestigieux service « dégâts des eaux » de son nouvel employeur.

Ainsi, et par ce qu’il nous faut bien appeler un heureux concours de circonstance, la Roche de Solutré et son petit village niché au coeur de coteaux lentement aménagés par le travail millénaire et civilisateur de l’homme, devinrent-ils les porte-paroles officiels de ces territoires qu’il s’agissait d’égaliser.

Attention, un territoire peut en cacher un autre

Pourtant, si nous avons tenté d’expliquer (non sans succès) le choix qui présida à cette photographie d’illustration, reste tout de même une énigme : pourquoi choisir un territoire rural, alors que, selon l’INSEE, le territoire de plus de 82% des Français, c’est plutôt ça :

IMG_4590.JPGGrand ensemble, La Rochelle

Ou ça :

XIIIème 2.JPGTours d’habitation dalle des Olympiades, Paris XIIIème

Ou bien encore ça :

montage9bis.jpgQuartiers pavillonnaires de Sucy-en-Brie. © Fabrice Gaboriau (avec l’aimable autorisation de l’auteur)

Tiens, et ça, aussi :

marseille.JPGCentre de Marseille

L’Etat aurait-il honte de ce qu’est la réalité du « territoire vécu » des Français? Ou est-ce plus confusément nous-mêmes qui refusons cette réalité quotidienne, urbaine, comme en témoignerait le rejet radical de toute représentation réaliste de la France dans le cinéma ou les séries télévisées françaises (on se gausse toujours des Japonais qui croient voyager dans la France de Piaf et des expos universelles, mais encore faut-il voir la représentation de la France que notre culture leur propose)?

Et si, finalement, feu le Ministère de l’Egalité des Territoires avait eu raison, de même que Jean-Pierre Pernaut semble chaque jour donner un peu plus tort à ceux qui attendent de lui un travail journalistique sérieux, qui viserait à analyser le monde tel qu’il est? De même, d’ailleurs, que Mitterrand a donné tort au modernisme giscardien au moyen de la célébrissime affiche de Seguela, qui lui permit à la fois de jouer sur l’imaginaire ruraliste des Français et de trancher avec l’image quelque peu anxiogène qu’il offrait jusque-là aux Français. Jugez plutôt :

NOS ANN√øES 80Collage de deux affiches : celle de la campagne présidentielle de François Mitterrand en 1981 (l’affiche principale) et celle de la campagne de 1965, ode à la modernité industrielle.

Par l’image sereine et apaisante d’une campagne préservée sur laquelle règne, solide et perpétuel, le clocher protecteur des campagnes de France, nous voilà propulsés au coeur même de cette ruralité que jean Pierre Pernaut, médecin de notre modernité malade, défend courageusement, accomplissant chaque jour « cette tâche messianique consistant à guider le téléspectateur, terrorisé et stressé, vers les régions idylliques d’une campagne préservée, où l’homme vivait en harmonie avec la nature, s’accordait au rythme des saisons » (2). De là à voir dans cette image nouvelle le socle électoral mitterrandien…

 

Elégie d’une haine où l’urbaphobie française depuis 1870 et ses conséquences

Contrairement à ce que pense Houellebecq, le tournant ruraliste des années 80 ne s’inscrit pas seulement dans le contexte d’une modernité libérale qui pousserait à la recherche de repères solides et stables : elle prend ses racines bien plus loin, dans un contexte proprement français qui explique la prévalence ici plus qu’ailleurs d’un discours ruraliste violemment anti-urbain, et par dessus tout anti-parisien, « urbaphobie » d’ailleurs longuement auscultée et décrite par l’historien Bernard Marchand dans un livre intitulé Les ennemis de Paris. La haine de la grande ville des Lumières à nos jours (3).

Que dit Marchand dans son livre? Que la haine de la ville en France débute au lendemain de la Commune de Paris (1871), dans un mouvement commun à la gauche républicaine (qui se bâtit sur une haine viscérale à l’encontre du Second Empire et de son joyau : le Paris haussmanien, capitale de la « fête impériale ») et à la droite réactionnaire (pour laquelle Paris n’est que désordre et révolution). Ainsi, l’imaginaire politique de la Troisième République puise sa source dans la détestation de Paris, Babylone moderne, dont il s’agit par tous les moyens de réduire l’influence et d’expurger la vie,  sauf bien sûr durant les expositions universelles et leur moment de gloriole nationale…

Bien loin de se réduire durant le XXème siècle, cette urbaphobie s’accroît et atteint son sommet du régime de Vichy à la fin des années 2000 (avec pour seule parenthèse les présidences De Gaulle-Pompidou, trop occupés de grandeur nationale pour ne pas voir en Paris une chance). Durant toute cette période, les politiques d’aménagement du territoire n’ont pour seule obsession que de réduire Paris, appuyées en cela sur le pamphlet du fasciste Jean-François Gravier, Paris et le désert français, restée la Bible des géographes et des aménageurs… jusqu’au milieu des années 2000.

Il faut finalement attendre Sarkozy l’urbain pour assister à un changement de perspective, symbolisé par la naissance (difficile) du « Grand Paris » et le concours architectural-urbanistique dont les résultats sont dévoilés en 2009 à la Cité de l’Architecture nouvellement inaugurée. Après tant d’années, et ce malgré les ambiguïtés de la présidence Hollande, nous entamons enfin notre réconciliation avec la ville. Mais entre temps, que de temps perdu : quand Berlin, Londres ou New-York sont des entités politiques démocratiques, dotées des pleines compétences en matière de transport, de sécurité, de logement, et dont le territoire de gestion comprend la majorité des habitants de l’agglomération, Paris reste enserrée dans ses frontières de 1860, excluant de ce fait 80% de la population métropolitaine de son périmètre de gestion. Une région, 8 départements, plus de 1200 communes et un nombre incalculable de syndicats intercommunaux rendent la gestion de la région parisienne proprement kafkaïenne, tout à la fois obscure, antidémocratique, inefficace et profondément injuste.

Complexité kafkaïenne de la gestion des transports ou du logement dans les grandes agglomérations, absence de toute stratégie territoriale et mitage sans fin des terres agricoles, déficience de notre démocratie locale, absence de tout imaginaire urbain pourtant facteur de lien social/d’identification : voilà le prix à payer de plus d’un siècle d’urbaphobie, avec leurs corollaires environnementaux (destructions de terres agricoles et de biodiversité, augmentation des circulations automobiles) et politiques (vote FN dans les lointaines banlieues périurbaines, par refus d’urbanité et de contact).

Qu’y a-t-il d’étonnant que les campagnes dépeuplées soient encore considérées par beaucoup comme les principales zones de pauvreté du pays, quand il suffit de marcher 10 minutes vers le premier quartier paupérisé venu pour assister en live à la plus grande concentration de pauvreté qui soit? (n’oublions pas que le 93 est plus peuplé à lui-seul que les douze départements les moins peuplés réunis)?

Couverture-de-la-bande-dessinée-Revoir-Paris-de-François-Schuiten-et-Benoît-Peeters-©-Édition-CastermanCouverture de la bande dessinée Revoir Paris, François Schuiten et Benoît Peeters © Édition Casterman

 

Culte régressif de la ruralité, abandon symbolique et matériel des banlieues pauvres, gouvernance locale kafkaïenne, inculture des élus comme des Français en matière architecturale et urbanistique : voilà donc les vrais visages de cette « égalité des territoires » longtemps érigée en veau d’or de politiques ou de médias à la recherche des pleureries dans les chaumières. Or, l’égalité territoriale n’est pas seulement le veau d’or de politiques : elle se tient au coeur de ce trouble identitaire occidental qui, en France, prend depuis quelques décennies  la forme particulière d’un retour à la vie rêvée d’un territoire égalitaire et paysan, qu’il s’agirait par l’incantation au passé de faire revivre. Se pose donc la question : sommes-nous les fashion-victimes de ce culte du retro qui semble ensevelir le monde occidental sous les amoncellements de « tradition » et de « produit d’antan »? Les spectateurs lobotomisés du télétubbie-land ruraliste du 13h de TF1? Ou plus simplement des hommes, poussières parmi les poussières, qu’un moment historique de régression lance à la recherche d’un territoire de fantasme, détournant nos yeux et nos coeurs de vérités dérangeantes – et urbaines- qu’il nous faudra bien, un jour, affronter.

 

 

(2) Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire, Flammarion, 2010, p. 234

(3) Les ennemis de Paris. La haine de la grande ville des Lumières à nos jours, PUR, 2009

EDIT : j’avais oublié cet excellent article d’Hervé le Bras paru sur Slate en avril dernier, traitant à partir de cinq cartes des inégalités à l’échelle du territoire métropolitain : c’est ici.

La vie rêvée de l’égalité territoriale (1)

novembre 24, 2017
ChassisFiguratif-sieyes-thouret 29-09-1789Projet de découpage territorial égalitaire, proposé par l’abbé Sieyès à l’Assemblée Nationale (19 septembre 1789).

C’est une chose entendue depuis Tocqueville : si la passion première des Américains est la liberté, la mère de toutes les passions françaises est plutôt l’égalité. A cela des facteurs historiques ou sociologiques bien connus : l’extrême inégalité sociale et symbolique de la France d’Ancien Régime, la persistance d’une forte culture aristocratique et d’une stratification culturelle fortement ancrée dans les mentalités bien après la Révolution (et probablement jusqu’à aujourd’hui) comme l’analysait le philosophe Philippe d’Iribarne dans l’excellent L’étrangeté française, et bien sûr la réaction dialectique des mouvements de gauche qui firent en conséquence très tôt de l’égalité leur revendication première.

De cela, la personnalité politique mitterrandienne est paradigmatique : défenseur forcené d’un égalitarisme socio-économique soutenu par le déficit public, tout dans l’attitude et la mentalité de Mitterrand indiquait pourtant la supériorité et la distance du monarque, jusqu’à ce débat d’entre-deux-tours surréaliste, dont la violence feutrée et civilisée par la culture de l’homme dépasse de loin la virulence vulgaire de la mère Le Pen lors du débat d’entre-deux-tours 2017. Aristocratisme politique et culturel, égalitarisme économique : Mitterrand fut en tout point le condensé du rapport trouble que nous entretenons, en tant que nation, à l’idée d’égalité.

Je badine avec le camarade Mitterrand, mais jusqu’à un certain point, l’égalitarisme dont il était porteur avait au moins le mérite de s’adresser aux gens, et de rechercher l’égalité entre les Hommes (oui, ce terme comprend aussi les femmes, et les transgenres). Et j’en profite d’ailleurs pour préciser qu’en ce qui me concerne, et en bon libéral, si je dénie à l’égalité socio-économique toute valeur et toute possibilité, je n’en suis pas moins un croyant et pratiquant de l’égalité de droit (y compris concernant l’envahisseur sarrasin les réfugiés accueillis dans la patrie socialiste des Droits de l’Homme à coup de bulldozer), du système social européen qui permet à notre continent d’offrir un matelas de sécurité aux plus fragiles face aux aléas de la vie, ainsi que de cette forme plus réaliste et noble de l’égalité, conceptualisée par l’économiste Amartya Sen sous le concept de « capabilité », et qui a le grand mérite de prendre en considération la personne et son univers mental, deux termes bien souvent inconnus des promoteurs de l’égalitarisme matérialiste.

Problèmes épistémologico-conceptuels de l’égalité territoriale

Plus symptomatique encore de l’obsession française pour l’égalité est l’apparition récente de la notion étrange et baroque d' »égalité territoriale ». Servie rien moins que par un ministère sous la présidence Hollande (1) (mais après tout, quelle tendance idéologique du pays n’aura pas été représentée dans les gouvernements Hollande?), cette notion semble trouver actuellement son point d’aboutissement, comme le prouve le succès de la thématique sur le fil de requêtes d’un moteur de recherche bien connu. Or, si l’égalité des personnes peut être facilement comprise de tous (A et B gagnent 1000€ : ils sont économiquement égaux. A et B ont droit à un avocat et un procès impartial : ils sont juridiquement égaux), l’égalité territoriale pose tout de suite deux problèmes majeurs.

Tout d’abord, un problème de définition. Qu’est-ce qu’un « territoire »? Question plus importante qu’il n’y paraît : si un « individu » ou un « citoyen » sont des réalités immédiatement identifiables (même pour les racistes, ou pour les gouvernements à l’heure de l’état d’urgence perpétuel), qui permettent dès lors d’y appliquer facilement la notion d’égalité (A et B sont des personnes, toutes les personnes sont égales devant la loi, A et B jouissent donc de droits équivalents), le « territoire » est en revanche une notion nettement plus floue : est-ce un territoire administratif : une région? un département? un arrondissement? une commune? une communauté de communes? une métropole? une communauté d’agglomération? une communauté urbaine?  un canton? (qu’est-ce qu’on rigole avec le mille-feuille territorial français). Est-ce un « territoire vécu », grande passion du moment des géographes : un « terroir »? un paysage de montagne? un quartier? une zone commerciale (c’est une vraie question : de quel droit Toulouse jouit-elle de zones commerciales vastes et fournies, quand Trie-Sur-Baïse, oui, Trie-Sur-Baïse, dont le magnifique cloître du XIVème siècle est actuellement exposé au Cloister Museum de New-York, n’a en tout et pour tout droit qu’à un « Intermarché proxi » et un « Gam-vert » dans son unique zone commerciale ?)?

63-Aerien-Entreprise-111.jpgFrance, Vaucluse (84), Avignon Nord, centre commercial Auchan Le Pontet (vue aerienne)
(ce n’est pas Toulouse, mais cette photographie résume bien l’esprit et la froide beauté fonctionnelle d’un ensemble commercial de périphérie urbaine, malheureusement de plus en plus boudée par un consommateur en recherche d‘authenticité et de proximité) © Matthieu Colin, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Premier problème de l’égalité des territoires, donc, comment mettre en place les conditions d’une égalité alors que nous ne savons même pas à qui elle doit s’appliquer au juste.

Ensuite, et par conséquent, un problème de mise en pratique : imaginons que nous ayons identifié les territoires à égaliser, que signifie au juste les « égaliser »? S’agit-il d’araser les montagnes et de combler les fleuves de manière à obtenir une altitude réglementaire égale de 361,56m de la pointe bretonne au Mont Blanc? Devons-nous aussi intégrer les DROM au nom de la continuité territoriale et araser le Piton de la Fournaise tout en créant une passerelle terrestre transatlantique qui permettrait aux habitants de Martinique de rejoindre la métropole en automobile? Avouons que même le petit Lolo Wauquiez, dans sa transe rurale actuelle, n’est pas allé jusque là. S’agit-il de construire un réseau de métro à l’échelle du pays, la ligne 1 du métro parisien reliant alors Brest et Strasbourg, et la ligne 14 reliant Lille et Perpignan (suivant en cela la belle autoroute A20 et ses sorties -futures stations de métro- dont le nom rappelle le charme et l’exotisme : Vatan, Arnac La Poste, La Porcherie, La Souterraine…), une branche de la ligne 9 s’étendant par tunnel transatlantique sous l’océan Atlantique afin de relier Saint Pierre et Miquelon?

Arrivés là, il est tant d’admettre que nous sommes un peu perdu, et que, devant cette impasse épistémologique, toute possibilité de comprendre les subtilités de l’égalité territoriale par les seules ressources de notre brillant intellect apparaît vaine, futile, et pour tout dire, aussi inaccessible qu’un éclair d’honnêteté chez François Fillon.

Par conséquent, et ce malgré notre mépris tout macronien vis à vis de l’opinion du prochain, il faut bien nous résoudre à écouter le discours des partisans de « l’égalité territoriale », ce qui vaudra bien deux articles entiers… Et oui, c’est toujours un peu Versailles sur l’Eve Future!

Alors débutons, et partons…

A la recherche de l’égalité territoriale

Commençons donc par la voie de son maître : feu le Ministère de l’Egalité des Territoires. Cela tombe bien, il nous proposait justement un article tentant une définition de « l’égalité territoriale ». Débutons donc :

 

La notion d’égalité des territoires est à mettre en regard des inégalités constatées et de plus en plus importantes depuis une dizaine d’années.

Perdu, rejoue encore : première affirmation, première erreur. Les inégalités entre territoires à toutes les échelles (à une exception près que je développerai plus tard) ne cessent de diminuer en France depuis le milieu du XXème siècle : que ce soit entre régions (du fait de la redistribution intense des richesses de l’Ile de France (IDF) vers les autres régions) ou entre villes et campagnes (du fait de la périubanisation qui a tendance à dévitaliser les centre-villes et dynamiser les campagnes environnantes (3)).

La faiblesse des inégalités interregionales en France sont facilement constatables dès lors qu’ont les met en rapport avec le reste de l’Europe. Par exemple, sur la carte ci-dessous qui présente les inégalités du PIB/hab en 2009 et la politique de convergence européenne entre 2007 et 2013 (objectif de réduction des inégalités interrégionales à l’échelle de l’UE avec versement d’aides aux régions défavorisées) :

qi55En dehors des pays d’Europe du nord, la France est le pays dans lequel les inégalités interrégionales sont le moins accentuées. Seule l’IDF se distingue nettement en terme de PIB/hab, mais c’est sans compter la circulation des richesses dont j’ai parlé plus haut, et qui conduit à un prélèvement massif des richesses en IDF, redistribuées dans les autres régions françaises (2), non mesuré sur cette carte. D’ailleurs, en dehors de l’Autriche et des pays d’Europe du nord, la France est le seul pays à ne pas être concerné par les objectifs européens de convergence entre régions…

 

Bon, premier objectif raté : les inégalités territoriales sont peu accentuées en France et diminuent du fait de la circulation/redistribution des richesses. Mais poursuivons :

L’égalité est inséparable de la question territoriale. Il faut arrêter d’opposer rural/urbain, territoires riches, territoires pauvres.

Alors mon Gilbert, on se calme un peu, on prend son petit cachet. Voilà, ça va mieux maintenant? Précisons au passage qu' »opposer rural et urbain » n’est pas dans mon propos. Je ne fais que constater les différences de paysage, de densité humaine et de morphologie entre ça :

Times Square Large.JPGTimes Square, New York

 

et ça :

P1030248Bon, ok, là, je triche un peu… ;)

 

La notion d’égalité peut s’entendre comme la fin d’une forme de compétition territoriale fondée sur un critère d’excellence

Alors là, je suis bien d’accord. La compétition, la concurrence, tout ça, c’est fondamentalement un truc de stressé ou de stakhanoviste, le genre à faire du présentéisme pour le plaisir de bien se prouver à soi-même que, même parfaitement inefficace, même au risque de contaminer tous ses collègues et de conduire à un effondrement général de la productivité de l’entreprise, on ne se laisse pas aller. Bref, un comportement névropathique et attentatoire au simple bon goût, qui devrait être interdit par la loi.

Sauf que lui, il nous dit bien que la mondialisation est un processus de sélection et de hiérarchisation de territoires mis en concurrence les uns avec les autres. Ce n’est pas très joli-joli, j’en conviens, et l’ouvrier du Nord mis en concurrence avec son homologue indien ou éthiopien n’a aucune raison d’apprécier (sauf lorsqu’il s’agit d’acheter son lave-linge ou son téléphone portable à moindre coût, mais ça, étrangement, elle l’évoque assez peu la mère Le Pen dans ses analyses sur la mondialisation libérale). Ce n’est pas très joli-joli, donc, mais en même temps, cher lecteur-consommateur, n’es-tu pas le premier à effectuer cette mise en concurrence lorsque tu tranches entre ton t-shirt à 10€ made in Bangladesh au détriment de l’autre t-shirt à 80€ made in Italia? Précisons d’ailleurs qu’en terme de territoire, pour l’essentiel, la France est moins en concurrence avec la Chine et l’Inde qu’avec l’Italie, le Royaume-Uni ou le Japon comme le montre bien le racolage organisé sous la houlette de l’Etat pour accueillir à Paris les activités financières chassées de Londres par le brexit…

Donc oui : les territoires sont en concurrence les uns avec les autres, et ils le font savoir (AOC/AOP/pôles de compétitivité/produit en Bretagne, etc.). C’est que nous adorons critiquer la concurrence des territoires. Sauf bien sûr lorsqu’elle nous profite…

 

Selon où l’on habite, on doit avoir accès aux services élémentaires, on doit pouvoir bénéficier d’une qualité de vie (développement durable), on doit pouvoir se développer grâce aux dynamiques locales.

Ok Gilbert : à ce compte-là, je vais installer ma résidence aux Kerguelen. Eh oui, je suis comme ça, je préfère le froid, la neige, les lacs englacés. Or, le froid est une denrée de plus en plus rare en France, et le sera plus encore dans les temps à venir. Donc, une fois installé, et dans la mesure où je dois avoir accès aux services élémentaires, je m’en vais demander au contribuable un hôpital, une école, des routes (des pistes cyclables aussi, c’est plus développement durable), etc.

Cela coûtera des millions d’euros au contribuable? Peu importe : c’est mon droit.

En fait, cette phrase reprend l’argumentation du mouvement « vivre et travailler au pays » : l’idée étant que chacun a le droit de rester dans son territoire de coeur pour y trouver emploi et bonheur. Problème : si certains emplois de services de proximité (coiffeur/boulanger), ou de services publics (enseignement) sont présents partout, ce n’est pas le cas de nombre d’emplois spécialisés/qualifiés concentrés dans les métropoles. Un argumentaire peut alors consister à demander une redistribution des emplois à l’échelle du territoire. Mais c’est faire fi des logiques économiques complexes qui président à cette concentration des emplois qualifiés et favorise Paris, Toulouse ou Grenoble nettement plus que Trie-sur-Baïse. A cette logique, on peut trouver deux facteurs principaux :

  1. Le fonctionnement en réseau de l’économie, notamment dans les secteurs les plus productifs/innovants, qui nécessitent donc une proximité/densité des connexions pour faire fonctionner, par exemple, un laboratoire de recherche.
  2. une masse critique de consommateurs/usagers qui limite les CHU ou les aéroports internationaux par exemple aux principales métropoles, faute d’un nombre suffisant d’usagers ailleurs (ce qu’on pourrait nommer le paradigme Ikea) (4).

Ainsi, défendre un « saupoudrage » des emplois métropolitains à l’échelle du territoire, c’est au mieux une belle preuve d’incompétence économique, au pire un sabotage conscient et voulu du tissu productif français. Mais il est vrai qu’avec 9% de chômage et une industrie massacrée, on peut largement se le permettre…

Un territoire peut en cacher un autre

Toulouse INSEE inégalitésDonnées carroyées de l’INSEE : inégalités socio-spatiales à Toulouse (http://www.comeetie.fr/galerie/francepixels/#map/revenus/vardefault/12/43.596/1.486 : )

J’avais laissé de côté le seul et unique type d’inégalité qui ne régresse pas, tout au contraire : l’inégalité territoriale à l’intérieur des ensembles urbains, ce que nous nommons aussi fragmentation, voire ségrégation socio-spatiale.

Cette étude de l’observatoire des inégalités permet de saisir la violence de cette inégalité, bien supérieure aux inégalités ville-campagne ou interrégionales.

Ainsi, là où les taux de chômage dans les régions métropolitaines s’étalent de 8,5% à 13% (soit un différentiel de 1 à 1,5), les taux de chômages dans les quartiers d’une même ville peuvent varier de 1% à 30%. Le taux de pauvreté moyen dans les zones urbaines sensible est de 38% (contre 13% en moyenne française, et quasiment 0 dans les beaux quartiers d’une même ville). Pour plus de chiffres et des graphiques clairs : voir cet article du Monde.

De même, ce gros plan sur la ville de Gien, issue des données carroyées de l’INSEE (revenus moyens sur un carré de 200m de côté, en fonction des déclaration de revenus des habitants) permet de repérer des « carrés » dont le revenu moyen est supérieur à 24000 euros/hab/an quand d’autres zones ont un revenu moyen inférieur à 9000€/hab/an (soit 750€/mois environ en moyenne…). Ces inégalités infra-urbaine se retrouvent systématiquement dans l’ensemble des villes françaises (et mondiales). La situation est plus caricaturale encore lorsqu’on sait que les habitants de ces zones urbaines de grande pauvreté, souvent d’origine immigrée, font de plus l’objet de diverses discriminations (à l’embauche, au crédit…) du seul fait de leur origine territoriale.

Pourtant, ces inégalités territoriales extrêmes qui mettent en contact, à quelques centaines de mètres parfois, la richesse et la grande pauvreté, semblent comme passées sous silence, recouverte d’un voile d’ignorance. A tel point que ce brave Gerald Andrieu, ex rédac-chef de Marianne, a cru bon de prendre 8 mois de congé pour parcourir 1000km à la recherche des  oubliés de la France périphérique, quand il lui aurait suffi d’un ticket t+ de métro pour se rendre à Aubervilliers en 20mn. Admettez que c’est dommage! D’autant plus que les habitants d’Aubervilliers ou de La Courneuve, eux, n’ont pas même le droit à Megève, à Monaco et à la douane belge pour rigoler un peu…

Marseille - cité radieuse.JPGMarseille – vue depuis la Cité Radieuse

Pourquoi donc cette ignorance de la plus grande des fractures territoriales? L’oeuvre récente de Christophe Guilly (5) nous en fournit une bonne clé d’interprétation (même si c’est à son détriment). Que nous dit Guilly? Qu’il existe deux France : une France métropolitaine/intégrée/en réussite (métropoles) et une France périphérique/en marge/en échec (ruralité, zones pavillonnaires). Vous l’aurez compris : la France Macron face à la France Le Pen. Problème de cette grille d’interprétation : où y caser le « jeune de banlieue », représentant de la France métropolitaine mais statistiquement peu « en réussite »? Réponse de Guilly : nulle part. Le jeune de banlieue, en tant qu’issu de l’immigration, participe d’un complot de l’élite mondialisée visant à réduire le coût du travail de l’honnête travailleur français par le recours à l’immigration massive. Ainsi, et d’un coup de baguette magique, voici donc le premier réservoir de pauvreté français exclu de l’analyse des inégalités territoriales. Au profit de qui? Des territoires ruraux, bien entendu, les seuls représentants légitimes de la « France oubliée »… (Pour une excellente critique de gauche de Guilly, voir ici). 

Reste donc à finir avec notre article de définition officielle de l’égalité des territoires, avec les objectifs que se fixe le ministère :

Le ministère de l’Égalité des territoires et du Logement a en charge le développement équilibré et durable de tous les territoires français, dans leur grande et riche diversité. Cette question se pose aujourd’hui avec d’autant plus d’acuité que les inégalités d’accès aux droits, à l’emploi, à la santé, à l’éducation sont réelles. Au cœur d’une grosse agglomération ou dans une zone reculée et peu dense, les choix d’avenir ne sont pas les mêmes. Il suffit de songer aux contraintes de transport dans certaines régions, aux difficultés d’accès à l’emploi dans les zones sensibles, à la désertification médicale dans les campagnes pour comprendre que des mesures de réparation, de solidarité et d’égalité doivent être mises en œuvre. Il est injuste de refuser à un jeune une formation au motif que sa région n’en dispose pas. Il est tout aussi inégalitaire de faire attendre des heures une personne pour une intervention médicale urgente, quand elle peut se dérouler plus rapidement ailleurs.

A l’exception de la brève référence aux « difficultés d’accès à l’emploi dans les zones sensibles » (apprécions la gène euphémistiquement contournée), rien ne signale précisément les principales zones de pauvreté du pays. Regrettable lorsqu’il s’agit de poser le diagnostic, et plus encore lorsqu’on doit définir le plan d’action d’une lutte contre les « inégalités territoriales ». Mais révélateur d’un certain imaginaire ruraliste que nous aurons l’occasion de disséquer dans l’article suivant, non sans refaire un détour inattendu -et bien sûr parfaitement objectif- sur les chemins de la Mitterrandie…

 

(1) Inclus avec le portefeuille du logement il est vrai

(2) Ce que le géographe Laurent Davezies décrit bien dans son livre La circulation invisible des richesses. Pourquoi « invisible »? Car l’essentiel de cette circulation des richesses est le fait de la migration des personnes et non de transferts financiers immédiats, l’exemple paradigmatique en étant le retraité qui a cotisé toute sa vie en IDF et décide de partir s’installer dans d’autres régions pour sa retraite, touchant ainsi sa pension en dehors d’IDF…

(3) « Le monde rural dispose en moyenne de revenus inférieurs, mais les taux de pauvreté y sont moins élevés, sauf dans les campagnes les plus reculées, où persiste une pauvreté d’agriculteurs âgés. L’habitat périurbain est davantage favorisé que le reste du territoire de la ville, dont il a attiré une partie des couches moyennes, notamment des familles » selon L’Observatoire des Inégalités.

(4) Soit dit en passant, l’obsession française du saupoudrage territorial conduit à un nombre anormalement élevé de maternités et d’hôpitaux ruraux, défendus par les politiques locaux  et désastreusement placés dans tous les classements de qualité de soin…

(5) Christophe Guilly, La France périphérique, Broché, 2014

Source : site de Matthieu Colin (photographie de l’hypermarché)