L’Eve future

octobre 4, 2010

La dernière délation

octobre 1, 2010

Jusque là, Martin Hirsch m’était plutôt indifférent. Il appartenait à cette catégorie de bons chrétiens prêchant la paix, l’amour de l’autre, la joue gauche et autres Sermons sur la Montagne destinés aux bienheureux qui n’ont jamais eu entre leurs mains les leçons terribles de Hobbes ou Machiavel. A ces belles déclarations de tolérance et de paix, je préfère d’ailleurs de loin la sentence de Mao, pour qui « la révolution n’est pas un dîner de gala »… Que voulez-vous, on ne se refait pas, et que ceux qui croient encore à la bonté naturelle de l’homme ou aux bienfaits de l’ONU me jettent la première pierre!

Aussi, quelle surprise je n’eus pas cette semaine en apprenant tout d’abord que Martin Hirsch n’était plus membre du gouvernement (bon, d’accord, j’ignorais qu’il l’avait jamais été) et qu’il se préparait à publier un livre traitant d’un sujet sensible s’il en est : le conflit d’intérêt.

En France, le conflit d’intérêt fait partie de ces objets exotiques que l’on ressort  du cabinet de curiosité tous les 20 ou 30 ans, en même temps qu’un os de dinosaures ou le dentier de grande tatie (qui fut une aventurière en Indochine au premier temps de la colonisation), et dont la signification s’estompe aussitôt rangé, comme dissimulé par un éternel brouillard.

Mais qu’est-ce donc que ce « conflit d’intérêt »?

Imaginez un député qui soit en même temps maire d’une commune. Imaginez maintenant qu’à un moment donné, ce député doive voter une réforme des collectivités locales qui avantage la nation mais désavantage sa commune. Il est en pleine situation de conflit d’intérêt, c’est à dire une « situation irrégulière dans laquelle il se trouve avoir des intérêts personnels qui sont en concurrence avec la mission qui lui est confiée », ou, plus précisément en ce qui concerne notre député-maire, deux missions d’intérêt public contradictoires qui le forcent à choisir l’une des deux, c’est à dire à délaisser l’autre (et donc à trahir sa mission et l’engagement qu’il a pris envers ses électeurs).

Le conflit d’intérêt n’est défini dans aucune loi, aucun règlement précis, c’est une simple règle de bon sens qui veut que la femme d’un ministre qui interviewe ce même ministre ou son supérieur direct sera dans une situation où elle devra soit attaquer ce même ministre et risquer le divorce, soit mener une interview toute molle, toute gentille, toute consensuelle en préservant son mariage mais en trahissant sa mission de journaliste.

A travers ces deux exemples, on peut voir la particularité du conflit d’intérêt, qui est de placer le député-maire ou la journaliste dans une situation de cas de conscience. Or, comme je l’ai dit plus haut, la nature humaine est ainsi faîte que dans une situation donnée, le brave citoyen sera toujours enclin à craindre le pire : ainsi, il soupçonnera fatalement la journaliste de préférer son mari à son travail. Aussi, le meilleur moyen de contrer le soupçon et la défiance du citoyen est-il encore d’éviter toute potentialité de conflit d’intérêt : le député ne doit pas exercer de mandat local, la journaliste mariée au politique ne doit pas traiter de politique ou présenter un journal télévisé.

Et cela ne doit pas être pris à la légère : à travers le cas de conscience du journaliste/homme politique, c’est toute la confiance du citoyen envers le média et le monde politique qui est remise en question. C’est toute la légitimité d’un système politique qui s’effondre, comme s’est effondrée la légitimité de Radio-France du jour où le président de la République décida d’en nommer lui-même le directeur.

Arrive donc Martin Hirsch et son livre sur les conflits d’intérêts. Contrairement à ce qu’on a pu en dire à droite ou à gauche, il n’est pas marquant en ce qu’il révèle des situations de conflits d’intérêts, mais en ce qu’il met en lumière leur potentialité omniprésente dans le monde politique français. Son livre débute par un questionnaire-florilège du conflit d’intérêt dont j’avoue, malgré toutes les préventions et la perversité qui me sont propres, et m’ont déjà poussé entre autres à déclarer en ces lieux ma flamme à Dominique de Villepin ou à dire « ta gueule » à Jean-François Coppé ou « gros tas de merde » à Xavier Bertrand (ah, c’était pas encore fait?), j’avoue donc que malgré tout cela, ce quizz d’ouverture m’a carrément laissé sur le cul.

Florilège :

Q9. Parmi les catégories suivantes, laquelle est obligée de déclarer publiquement des intérêts qui peuvent entrer en conflit avec les responsabilités qu’elles exercent ?

(Réponse : les experts sanitaires)

Q1. Un député ne peut pas, pendant son mandat. . .

(Réponse : être nommé enseignant)

Q6. Existe-t-il un pays où un membre de la Cour suprême peut avoir son loyer pris en charge par un homme d’affaires étranger ?

(Devinez… Encore merci Jacques Chirac)

J’arrête là : le constat est déjà trop accablant. Bien évidemment, chacun a ses responsabilités dans cette réalité, et il ne s’agit pas de dédouaner une opinion publique qui réélit sans cesse des députés-maires-conseillers généraux-présidents de communauté de communes dont elle semble estimer qu’ils pourront profiter de leur position à l’Assemblée pour en tirer quelques avantages en faveur de leur commune

Cependant, s’il est très improbable que nous devenions un jour des fanatiques du conflit d’intérêt comme le sont les Anglo-Saxons, il faudrait ou bien que l’on cesse de se poser des questions sur la probité de nos hommes politiques et que l’on soit parfaitement heureux d’avoir pour représentants Patrick Balkany ou Charles Pasqua, ou bien que l’on tente enfin d’établir un minimum de règles de bon sens qui permette un certain modus vivendi entre notre penchant catholique pour l’hypocrisie et notre désir secret d’être enfin satisfaits de ce système politique (à moins que l’antisarkozysme ne soit à lui seul une réponse à tous nos défauts)…

Et puisqu’il faut bien commencer quelque part, il serait peut-être temps que les éditorialistes de ce pays assassinent en direct et sans sommation Gerard Longuet, pour qui (menaces à l’appui) la volonté démocratique de Hirsch s’apparente à la trahison d’un secret professionnel (oui ami lecteur, tu as bien lu : pour Gerard Longuet, la politique est  régie par le secret professionnel) ainsi que Jean-François Coppé pour qui les révélations de Hirsch s’apparentent aux délations antijuives de la seconde guerre mondiale.

Ils pourraient aussi en profiter pour mettre en accusation les dirigeants de ce Parti Socialiste si prompt habituellement à s’opposer à tout et n’importe quoi à grand renfort de phrases toutes faîtes et de points godwin en furie et qui, dans cette affaire, restent bien étrangement silencieux… N’est-ce pas Benoit? Mais peut-être Martin Hirsch n’a-t-il pas suffisamment une tête de victime? Ou peut-être devrait-il préalablement tirer à la chevrotine sur des policiers ou se lancer à la chasse aux journalistes pour recevoir le soutien d’élus PS?

En attendant  cet éventuel sursaut politique et médiatique, cher Martin Hirsch, toi que je ne connaissais ni d’Adam ni d’Eve et que j’avais même tendance à dénigrer jusque là, je me rends compte que tu viens de t’attaquer seul à l’un des fléaux majeurs de notre démocratie imparfaite, et l’Eve future t’assure donc, pour ce que cela vaut, de son entier soutien!

Trafic

septembre 28, 2010

Deux émissions

septembre 26, 2010

L’émission Fiction sur France Culture diffuse depuis une semaine une reconstitution du procès Pétain. Mené par la même Haute Cour de justice créée le 18 novembre 1944 pour juger le gratin de la Collaboration, ce procès n’est intéressant ni pour le personnage qui en est la cause (la vieille raclure se contentant de faire valoir sa surdité pour tout argumentaire, laissant le soin à ses avocats de faire tout le travail) ni pour le verdict qui le conclut.

Non : ce qui le rend intéressant, c’est la manière dont les élites déchues de juin 1940, appelés à la barre comme témoins, transforment le procès en autojustification de leur lâcheté et de leur inconséquence, non sans charger autant que possible Pétain (et plus encore Laval) de toutes les responsabilités qui furent les leurs en ces terribles six semaines de mai-juin 1940.

On voit ainsi Raynaud, l’homme qui, d’un mot, aurait pu changer du tout au tout la position de la France dans la guerre, accabler pétain et l’accuser, tenez-vous bien, de l’avoir fait emprisonner toute la durée de la guerre! Mais attend deux secondes, mon Paul : n’est-ce pas toi qui a démissionné cinq ans auparavant en désignant Pétain-la-défaite comme ton successeur, le tout après avoir subi deux semaines durant l’irrespect et la quasi-trahison de Weygand sans aucunement réagir? Donc, Paul, tu apprendras la première leçon de l’histoire : quand tu laisses un pays au fond du gouffre entre les mains de militaires qui préfèrent discuter politique plutôt que faire la guerre, en général, ça se termine rarement par une belle causerie démocratique au coi du feu.

En plus de Raynaud, Daladier et l’inimitable Weygand vont se succéder, reprenant la même antienne de la défaite comme nécessité historique afin de mieux justifier leurs erreurs d’appréciations et leur manque total de lucidité.

Il n’est finalement que le vieux Blum pour sauver l’honneur de cette classe politique appelée à la Barre, lui qui, tout en dignité et en retenue, brosse le portrait de ces parlementaires dont la dignité et l’honneur s’étaient dissouts, « comme plongés dans un bain d’acide », au point qu’ils accordèrent, mi-rassurés, mi-terrorisés, les pleins pouvoirs à Pétain en cette journée infernale parmi tant d’autres de juillet 1940…

Chaque épisode (de 25 minutes environ) correspond à une journée d’audience. Pour l’instant, les dix premiers sont passés, que vous pouvez retrouver sur le site de l’émission indiqué plus haut.

Sinon, sur le sujet de la défaite de 1940 et de la responsabilité de celle-ci, je ne saurai trop conseiller l’excellent 1940, et si la France avait continué la guerre de jacques Sapir, qui permet justement de comprendre en quoi le régime de Vichy et la collaboration d’Etat ne découlaient absolument pas fatalement de la défaite…

La deuxième émission est issue du forum Libération qui s’est tenu à Lyon cette semaine. De l’atmosphère de désastre général de ce forum (palme d’or : le débat sur les nouveaux enjeux démocratiques avec comme invités… Alain Minc et Arnaud Montebourg) émergent tout de même des  débats intéressants, parmi lesquels Consommation : l’hégémonie de la publicité heureusement animé par le couple Raphaël Enthoven-Jacques Séguéla qui, en plus d’animer merveilleusement le débat sur fond du bon et du truand, permettent, en l’espace d’une heure, de faire sortir deux ou trois bonnes idées sur le monde contemporain. Dommage que les questions  (d’ailleurs largement inaudibles suite à une absence de micros) soient plutôt quelconques…

Parmi les sujets de débat que je n’ai pas encore exploré : Peut-on se passer du nucléaire? Le catastrophisme, maladie infantile de l’écologie? Quelle responsabilité avons-nous pour la planète? (Vous l’aurez compris, le forum Libération est orienté écologie et décroissance cette année)

L’adresse, c’est donc ici (faire défiler le menu déroulant en dessous pour avoir les différents sujets de débat).

Pensée du jour

septembre 24, 2010

« Savez-vous bien que j’ai été l’homme le plus moralement discrédité qui existe en Europe, depuis quarante ans, et j’ai été toujours tout-puissant dans le pouvoir, ou à la veille d’y entrer »

Talleyrand

L’ennemi nous veut-il du bien?

septembre 22, 2010

Alertes à la bombe, enlèvements : depuis une semaine, les initiatives des terroristes comme de ceux qui sont sensés les pourchasser ne manquent pas, pour le plus grand plaisir des petits et des grands.

Car il faut l’avouer : il y a définitivement dans le terrorisme un aspect spectaculaire parfaitement saisi par un Don Delillo qui consacre au phénomène pas moins de trois de ses livres. Le mélange de peur et de suspens, d’attente et d’effroi, l’oeil irrésistiblement attiré par le spectacle repoussant, tout dans le terrorisme évoque le langage du cinéma d’épouvante et de suspens, jusqu’à l’apogée du spectacle atteinte en ce jour de septembre 2001 : l’attaque (et plus fin encore, le décalage entre les deux attaques, qui permit à la seconde d’être filmée sous tous les angles), les détournements d’avion, le lieu le plus symbolique des Etats-Unis, la dramaturgie parfaitement orchestrée jusqu’au climax atroce et génial de l’effondrement des tours jumelles : tout dans cet évènement tient du langage cinématographique. A vrai dire, le concept même de film de suspens n’a plus vraiment de sens depuis, tant cet évènement paraît esthétiquement indépassable.

Aussi, il ne faut pas être dupe : le terrorisme est un spectacle en partie issu de notre monde civilisé et libéral. Ajouté à cela qu’il trouve ses bases dans les conditions objectives (politiques de ressentiment, absence de liberté, le tout favorisant des idéologies plus ou moins foireuses) et qu’il se trouve bien souvent instrumentalisé par les mêmes régimes autoritaires qu’il prétend combattre (Algérie) ou par des politiciens occidentaux peu adeptes du langage de vérité (néoconservateurs).

Cependant, de nos jours, le danger de la duperie semble (du moins en Europe) bien moindre que celui, plus préoccupant, de la fausse connaissance. Nombreux sont aujourd’hui les demi-habiles qui se laissent aveugler par  l’aspect spectaculaire du terrorisme au point d’en nier tout simplement l’existence, considérant que tout attentat n’est qu’une création médiatique aux ordres d’un pouvoir politique plus ou moins fantasmatique (voir la remise en cause des attentats du 11 septembre). La rubrique commentaires d’un article de Rue89 consacré au Sahara nous en fournit un bon exemple. Ce raisonnement est évidemment dangereux car, poussé jusqu’à l’absurde, il livre nos métros et nos trains (en plus de régions entières dans le monde) à la furie nihiliste… Le pire étant qu’il continuera à trouver des excuses aux terroristes, sûrement de pauvres victimes du capitalisme, de l’occident et de la vie.

Si nous ne devons pas être dupes de la possible instrumentalisation du terrorisme par les Etats,il ne s’agit pas non plus d’en nier la réalité, pas plus que d’en nier la nature profonde qui nous amène à ce que Julien Freund, après Carl Shmidt, considérait comme le coeur du politique : à savoir le rapport ami-ennemi.

Pour ces deux penseurs, la politique naît dans la reconnaissance d’un ennemi, face auquel la communauté se dote de règles et s’organise afin de se défendre. D’où le lien consubstantiel entre guerre et politique, la première se produisant en général lorsque la seconde n’a pas correctement accompli sa tache.

Effectivement, si la prise en compte du rapport ami-ennemi peut mener à la guerre, sa non prise en compte y mène plus sûrement encore. Lorsque Hitler prend le pouvoir et affirme jour après jour sa volonté d’anéantir l’Europe sous un déluge de feu, les élites franco-anglaises choisissent de ne pas l’écouter, ne regarder ailleurs. Leur désir d’éviter à tout prix le rapport ami-ennemi et le potentiel militaire qu’il contient est tel que Français et Anglais préfèrent croire que le discours de Hitler ne leur est pas adressé. Ou pas vraiment. Et si certains prétendent voir en lui un ennemi, c’est certainement qu’ils ont de bonnes raisons à cela, et qu’ils sont au choix juifs, bellicistes ou communistes (rayez la mention inutile). On ne mesurera jamais assez à quel point l’antisémitisme de Céline ou Pétain trouva sa source dans le pacifisme. Et toute l’histoire des années 30 est résumée dans ce refus de l’ennemi, qui conduit finalement à la plus apocalyptique des guerres.

Tout au contraire, les Etats-Unis reconnaissent immédiatement l’ennemi dans l’URSS, et l’acceptent comme tel. Si bien que les deux puissances mèneront 40 ans de guerre froide en douceur jusqu’à ce que l’une des deux puissances s’effondre sur elle-même, comme n’aurait pas manqué de le faire un régime nazi absurde contenu militairement par une France supérieurement armée.

Aussi, lorsque tonton Mahmoud ou les petits enfants à la croix de bois du Sahara nous disent très clairement et sans la moindre ambiguïté qu’ils sont nos ennemis, qu’ils ne respectent pas nos valeurs et voudraient bien les voir anéanties à coups de machettes, de lance-flammes et de têtes coupées, nous pouvons les écouter. Nous pouvons même les croire. Car la paix repose finalement sur cette reconnaissance, bien plus que sur des résolutions du Machin.

Et toute la frustration de quelques demi-habiles, qui croient dissimuler leur haine de l’Occident sous les oripeaux de la « pensée critique » à géométrie variable, et tout l’humour mordant de ceux qui croient éviter la menace en niant son existence ne combleront pas cet abime ouvert par quelques nihilistes russes au XIXème siècle : il y a des idéologies et des gens qui ne veulent pas du bien à la civilisation.

Car certains ne rêvent que de voir tout bruler.

Décroissance, talibans et bisounours

septembre 19, 2010

Rue89 vient de proposer l’article d’un certain Paul Ariès, docteur ès malbouffe, scientologie, pédophilie et mondialisation, devenu à en croire sa notice wikipedia le penseur de référence du mouvement décroissant. Dans cet article, Paul Ariès décrit les conditions qui pourraient selon lui permettre l’émergence d’un grand acteur politique de la décroissance en France. Mais tout d’abord, et avant que d’aborder l’article proprement dit, il me faut répondre à la question suivante :

1. Le mouvement décroissant, qu’est-ce?

Imaginez un monde dans lequel votre rendez-vous chez le dentiste n’est plus reporté à 4 mois faute de praticiens suffisants, mais à 4 ans, car, pour votre bien, il ne faut pas qu’il y ait trop de praticiens.

Imaginez un monde dans lequel on ne vous propose plus d’acheter un nouveau réfrigérateur lorsque le votre cesse de fonctionner, mais dans lequel on vous propose de réhabiliter votre ancien frigo afin de le transformer en simple garde-manger.
Pour votre bien, évidemment.

La décroissance, c’est donc un enfer imaginé par quelques esprits tordus, dans lequel des fonctionnaires habilités de la décroissance jugeraient de la viabilité de tout nouvel achat d’un téléviseur couleur Thompson modèle 1988 que vous prévoiriez de faire pour noël (une fête d’ailleurs réprouvée par le ministère du développement durable pour incitation à la consommation). Un enfer pour tous, donc. Mais pas pour Paul Ariès. Pour lui, la décroissance, c’est une utopie.

2. La décroissance selon Paul Ariès

Pour Paul (tu permets que je t’appelle Paul?), la décroissance repose sur un constat évident : « Comme on sait que le gâteau -le PIB- ne peut plus grossir, la grande question devient celle du partage. Nous marquons le retour des « partageux ». »

Donc, Paul, j’aimerai te présenter Dorothée, de Sciences Humaines, l’auteure d’un article qui va beaucoup t’intéresser. Et oui, Paul, le PIB mondial n’a jamais plus augmenté dans l’histoire que ces trente dernières années! Mais soyons grand seigneur, et continuons notre lecture comme si nous n’avions rien remarqué.

« Je me reconnais pleinement dans le mouvement lancé par d’anciens résistants autour de la republication du programme du Conseil national de la résistance, »Les Jours heureux ». Au moment où la France était ruinée, à genoux sur le plan économique et industriel, on a su trouver effectivement les moyens financiers pour permettre cette solidarité avec la Sécurité sociale. Aujourd’hui, avec une France beaucoup plus riche, on voudrait casser cette Sécurité sociale. Il nous semble possible de rénover, d’approfondir les services publics. »

Bon.
Tout d’abord, j’aimerai qu’on m’explique ce que signifie la décongélation du programme du CNR auquel on assiste depuis quelques années. Honnêtement, il n’y a pas plus récent? Voire plus ancien? Après tout, tant qu’à faire un tour aux archives, pourquoi ne pas invoquer le Serment du jeu de paume? l’Edit de Nantes? Voire la Loi Salique?

Mais admettons : les résistants, depuis leurs cercueils, font entendre leur voix. Paul invoque la vengeance terrible des glorieux aînés qui se réveilleront et viendront, dans un remake plus ou moins minable de la nuit des morts-vivants, dévorer nos âmes de traîtres. Il nous faut donc dès aujourd’hui préparer le passé l’avenir en exhumant d’anciens résistants pour les présenter à la présidentielle de 2012.

Sans rire, ce n’est pas un argument de pilleur de tombes, ça? Ou plutôt de détrousseur de cadavres…

Mais poursuivons, sans remarquer la contradiction entre l’idée de décroissance et l’éloge d’un programme de sécurité sociale permis par la très forte croissance des Trente Glorieuses…

« Ce revenu garanti est aussi un pari anthropologique, je veux dire que nous sommes conscients que ça peut foirer. Il s’agit de dire que nous ne sommes pas seulement des forçats du travail et de la consommation, mais beaucoup d’autres choses. »

Arrivé là, cher Paul, j’ai bien envie de te dire « merveilleux ». Par hasard, tu ne serais pas au courant d’un ou deux de ses « paris anthropologiques » ayant conduit à des résultats assez peu orthodoxes? Hein? non? dommage, parce que justement, ils ont foiré…
C’est en général ce qui se produit lorsque des apprentis sorciers dotés des meilleures intentions du monde prennent une société postmoderne pour un legoland. En même temps, si pour toi le XXème siècle se résume aux congés payés et à la sécu, je comprends que tu ne saisisses pas vraiment…

« Le succès d’estime du terme de décroissance permet à chacun de mettre des mots sur ce que chacun ressent : on ne peut pas continuer à produire et consommer plus. Et pas seulement sur le plan écologique, mais humain, sans aller jusqu’à péter les plombs. »

Eh bien voilà, Paul, on aborde enfin la question centrale : la décroissance est une question de comportement personnel et de responsabilité individuelle. Effectivement, concevoir la vie sous le seul angle du consommateur abreuvé de publicités à longueur de journée est « anthropologiquement » impossible. Mais avions-nous besoin de toi pour le deviner? Et surtout, Paul, était-il nécessaire de fonder un mouvement politique pour cela?

Alors, qu’est-ce que tu dirais de laisser tout simplement vivre les êtres humains tels qu’ils l’entendent (on dit aussi « librement »)? Mais peut-être penses-tu que la nature humaine imparfaite requiert tes Lumières, ta Supériorité de vue et ton plan quinquennal pour enfin s’accomplir pleinement?

Mais laissons ce ton sérieux, et concluons cet article sur une dernière citation de notre inimitable décroissant :

« Nous nous sommes dotés de deux outils :

  • une charte a minima -il ne faut pas le cacher, la décroissance c’est aussi une auberge espagnole…-,
  • et un logo pour assurer la visibilité du mouvement, l’escargot. »

Tenez-vous le pour dit : l’avenir sera long. Très long.

Pourquoi je ne déteste pas Nicolas Sarkozy

septembre 18, 2010

Connaissez-vous les neutrinos?
Ce sont des particules cosmiques qui ont pour intéressante caractéristique de n’interagir avec aucune autre particule de l’univers. Ainsi, un neutrino peut traverser n’importe quel corps céleste (planète, étoile) à la vitesse de la lumière sans que sa trajectoire n’ait subi la plus petite modification. Son importance scientifique est donc cruciale : les très rares neutrinos captés au moyen d’installations plus que complexes permettent de déterminer des choses aussi sidérantes que la composition de l’univers primitif ou le fonctionnement d’une supernovae.

Le neutrino, donc, présente l’intérêt de résumer magnifiquement le rapport que j’entretiens depuis longtemps avec Nicolas Sarkozy : une indifférence polie. Tout dans le personnage heurte mes valeurs : sa vulgarité, son yacht, ses courses à pied, ses amis jet-setters, sa femme (non, Carla Bruni n’est pas mon genre), ses manières de parvenu enfin, qu’un Talleyrand aurait d’atomisées d’un bon mot. A la limite, et à l’image des Allemands, je verrais bien en lui un comique refoulé : un Louis de Funès, mais au premier degré.

Mais pourquoi tout cela, qui s’oppose en tous points à ce qui m’est cher en tant qu’individu et en tant que français, peut-il me conduire à l’indifférence et non en une seine et franche détestation? Tout simplement en ce sens que ce qui s’oppose à mes valeurs ne m’atteint généralement pas, du moins tant que cela ne m’est pas imposé et ne conduit pas, à mon sens, à un quelconque danger.

Arrivé ici, je dois m’arrêter sur deux points d’importance :

1. Je n’ai pas la télévision.

Ne riez pas, ce qui peut sembler être un détail ne l’est pas : je n’ai jamais subi les discours mal préparés du Guano, ou, pire, les improvisations aléatoires de Sarkozy lui-même. Je n’ai jamais suivi de près les emballements médiatiques plus ou moins stupides et opportunistes des grandes chaînes de télévision qui peuvent se résumer ainsi :

A) Un fait divers X survient, quelque part, comme un million de fois dans l’année.

B) Nicolas Sarkozy s’empare du fait divers, le sépare des millions de faits divers équivalents qui l’ont précédé pour en faire un fait divers exceptionnel, dont on comprend après un discours long et soporifique (ou, au choix, improvisé et stupide) qu’il ne doit jamais se reproduire!

C) Les médias « s’emparent de l’affaire », couvrent le fait divers puis le discours de Sarkozy sans le moindre recul ni esprit critique (il ne s’agirait pas de prendre parti), en oubliant par exemple de mentionner que ce fait divers s’est déjà produit 50 fois depuis le début du mois, sans provoquer jusque là la moindre réaction politique.

D) Dans un nouveau discours, Nicolas Sarkozy annonce des mesures visant à prévenir le fait divers X. Les médias relatent la mesure, qui se voit généralement adoptée sans discussion durant une cession extraordinaire du Parlement réunie à ce seul effet. Inapplicable et déconnectée du réel, la mesure sera bien vite oubliée, sans que les médias n’aient pensé à en évaluer l’efficacité (nulle) sur le terrain.

E) Un fait divers Y survient…

N’importe qui disposant d’un cerveau se dira qu’il est impossible qu’une nation moderne et développée ait pu être dirigée de cette manière trois années durant. La particularité du système médiatique et politique français (pour résumer : l’absence de contre-pouvoirs) a pourtant permis cela. Mais j’y reviendrai dans un prochain article.

2. De ce fait, je passe beaucoup de temps sur internet

Ne pas avoir la télévision donne aussi un autre avantage : je passe beaucoup (beaucoup) de temps sur internet. Aussi, j’ai vu depuis l’élection du dit-président monter peu à peu un antisarkozysme militant propre aux forums et sites d’information en ligne. Certes, la nature ayant horreur du vide, il était logique (et légitime) qu’une opposition se forme sur le net. Mais bordel de Deu, était-il nécessaire que cette opposition prenne la forme d’une armée de décérébrés face auxquels Sarah Pallin elle-même semble être  un parangon de finesse intellectuelle, de tact et de bon goût?

Depuis 2007, il suffit qu’un article sur un grand site d’information modéré traite de près ou de très (très) loin de Sarkozy pour que l’on voit instantanément se former dans la section commentaire du dit-article une conjuration d’imbéciles semblant éprouver un malin plaisir à participer à une compétition du commentaire le plus stupide et/ou le plus aberrant, et dont le fonctionnement peut être résumé par l’axiome suivant : pour tout article Y, le nombre de commentaires stupides N sera proportionnel au nombre d’occurrences des thèmes A, B et C suivants :

A) Sarkozy, la réincarnation de Hitler (peut éventuellement être remplacé par Pétain) : tout article traitant de politique française, européenne ou internationale pourra faire l’affaire. De plus, cette version peut venir compléter la version B :

B) Sarkozy, l’agent de la conquête libérale intergalactique. Cette tendance présente l’avantage d’être adaptable à tout types de situation. Deux tendances peuvent néanmoins être dégagées : ou Nicolas Sarkozy est un agent volontaire de l’ultralibéralisme (cette version sera privilégiée par le militant de gauche ou par Dominique) ou il en est un agent involontaire placé sous le contrôle des ondes mentales galactiques du Medef (cette version aura la préférence du militant centriste ou gaulliste sociaux).

C) Sarkozy, un sous-homme en général : dans cette catégorie entreront toutes les occurrences de Sarkozy qui, sans pouvoir être directement rattachées de près ou de loin à une manifestation du sarkozysme, peuvent néanmoins, sur certains points hypothétiques, évoquer de manière immédiate ou plus ou moins fantasmatique l’éventuelle possibilité que l’un des thèmes abordés puisse rappeler la présence de Nicolas Sarkozy  (exemple : un article sur les paramécies ou l’accueil des handicapés à l’école pourra rappeler le problème de taille de Nicolas Sarkozy, et pourra susciter nombre de commentaires à priori hors sujets). Ce paramètre C comportant une forte part d’imprévisibilité, il comptera nettement plus dans l’axiome que les paramètres précédemment évoqués.

L’axiome final du commentateur en ligne antisarkozyste peut donc se résumer sous la formule suivante :

N(Y)= ABC²

Mais pour être tout à fait franc, je reproche moins aux antisarkozystes leur trouble obsessionnel compulsif de la sarkozyte que leur totale insignifiance. Il y a une règle de base en politique que lorsqu’on veut s’ériger en juge, on se donne les moyens du procès. On devient inflexible. On devient pointilleux. On devient terrible. Talleyrand, une fois qu’il eut décidé d’anéantir Napoléon, referma son visage tel un masque de cire et prépara minutieusement, des années durant, la chute de son empereur qu’il obtint finalement. Sans avoir jamais eu à employer la moindre vulgarité. Sans s’être jamais abaissé au niveau de son adversaire.
Or, qu’y a t-il de terrible chez ces malheureux obsédés qui, pour toute impertinence, se contentent de donner du « sarko »?

Sarko, ou la vulgarité et la familiarité érigées en valeur.
Ou quand « l’antisarkozyste » devient l’exact reflet de celui qu’il prétend combattre.

Et face à la dialectique infernale de la vulgarité, j’ai quant à moi choisi de ne pas choisir. Les uns et les autres se répondent ici avec trop de complaisance. Le jeu est trop évident. Le triomphe de la facilité trop absolu. Face à l’engrenage, je préfère laisser agir ce même instinct de survie qui m’avait préservé dans le passé de quelques insultes à la raison, de ces petits soldats du Bien alignés tels des robots et prétendant à eux seuls représenter la légitimité, le goût ou la Raison.

Et en attendant qu’arrivent des jours meilleurs, je préfère rester sur la réserve, sans haine ni désespoir, quelque part dans la grisaille du réel…

L’Eve future s’engage

septembre 15, 2010

La première fois que je rencontrai Dominique de Villepin, ce fut sur un étal de la FNAC. Son autoportrait trônait, tel un buste de César, probablement oublié par quelque lecteur que le poids du dit-ouvrage avait sûrement incité à oublier au beau milieu du rayon « politique étrangère » qui se trouvait alors être le plus proche de lui.

Je traversais une période difficile de ma vie : mes cheveux tombaient. Logiquement, lorsque je vis au loin la crinière magnifique, mon sang ne fit qu’un tour. Les yeux débordant de larmes, le coeur battant, les muscles de contractant, je me précipitai au rayon politique étrangère afin de pouvoir toucher de mes propres mains celui qui était déjà devenu, l’espace de quelques secondes, mon nouveau Messie. L’homme qui pourrait enfin combler le territoire vierge sur ma tête, délimité par cette tonsure dont je me rendis compte plus tard qu’elle exteriorisait sûrement le vide métaphysique qui m’habitait alors.

A peine rentré chez moi, je me mis à la lecture de l’ouvrage que je ne lâchai plus. Peu importait l’absence de conseil capillaire (bien qu’une marque de shampoing, voire une bonne adresse de coiffeur n’eut pas été de trop), je n’en étais plus là. Deux jours durant, je dévorai le livre qui semblait être, à première vue, une autobiographie romancée de Dominique (tu permets que je t’appelle Dominique?). Les pages s’enchaînant, j’imaginais Dominique, le sabre à la main, provoquer en duel l’émir du Qatar ou le président américain. Je le voyais sauter par-dessus les montagnes afin de délivrer la belle princesse Ingrid emprisonnée par l’horrible colombien Uribus dans sa jungle poisseuse.

Enfin, arrivé à l’apogée de son règne de gloire, je pleurai moi-aussi aux côtés de Mouammar et de Robert en écoutant l’indépassable discours prononcé à l’ANU. Mes voisins durent d’ailleurs me prendre pour un fou lorsque, à la fin du discours et alors que mes quelques cheveux se trouvaient projetés en plein ANU, à des milliers de kilomètres du reste de mon corps, je me mis à applaudir frénétiquement, emporté que j’étais par la gloire villepinienne!

Mais qui n’a pas lu son livre, ou écouté ses discours, ne peut saisir le sentiment qui étreint l’auditeur devant la prose développée par Dominique. Aussi, et non sans vous inviter à y adhérer, je vous livre la pertinente analyse de l’oeuvre villepinienne par un commentateur d’un grand site d’achat en ligne :

« En vérité le livre est un palimpseste: A la surface, les écrivains, leurs idées et leurs batailles sont présentés ; mais les conclusions principales brillent en dessous. Et c’est ça qui compte. De l’underground émerge un discours de valeurs. L’auteur accomplit un travail de conscience permanent formulé en pleine nuit. Ecrire un livre sur ses nuits blanches en tant que premier ministre est en soi un fait courageux. Ces nuits souvent solitaires et douloureuses sont en même temps les seules heures de réflexion, de silence et de paix, permises à un ministre. Indirectement DDV nous montre aussi sa méthode à confronter la politique quotidienne. »

Or, cette politique quotidienne qui étreint le coeur de l’homme tel un serpent, Dominique va y être confronté directement, sous la forme de l’infâme docteur Sarkozus. Originaire des lointains marécages de l’Est, le docteur Sarkozus s’est rendu maître d’un ministère stratégique, à partir duquel il ourdit un complot réfléchi de longue date : devenir tyran à la place du président. Armé de sa hargne, de sa méchanceté et de toute l’intelligence pernicieuse que lui donne son éducation plébéienne, Sarkozus ne va avoir de cesse de détruire celui qu’il pressent comme étant son seul ennemi sur la route du pouvoir : Dominique. Aussi va-t-il s’employer à monter des machinations toutes plus atroces les unes que les autres afin d’abattre le grand homme. Mais Dominique n’est pas homme à renoncer face à la vilenie et la méchanceté! Et surtout, il n’est pas homme à devenir méchant et à monter des machinations stupides et absurdes pour rendre les coups à son vicieux adversaire! Aussi, infâme tragédie, l’horrible docteur Sarkozus parvient-il à tromper le brave paysan français en lui instillant ses idées poisseuses qu’une nature trop faible et un esprit trop dégrossi n’ont pas réussi à déceler.

La gentillesse, cette fois, a échoué. Les Français sont décidément des veaux. Mais comme le disait le Général, éternelle source d’inspiration de Dominique : une bataille est perdue, mais la guerre ne l’est pas. Ainsi continue-t-il le combat, envers et contre tous, et malgré toutes les embûches que l’infâme tyran Sarkozus et ses immondes complices dressent sur son passage! Car le règne de la gentillesse et du bisou a trouvé son souverain. Car Dominique est le seul a pouvoir enfanter un monde sur lequel jamais plus la pluie ne tombera!

Aussi, parce qu’il faut être gentil, parce qu’il faut être solidaire, parce qu’il faut que Mahmoud, Robert et Hugo, ces braves représentants du monde libre, puissent enfin donner une voix à ceux qui n’en ont pas dans le respect de tous, parce que, enfin, il faut être bien coiffé, l’Eve future donne sa voix à Dominique. Elle vote pour un nouvel ordre mondial qui fasse prévaloir le droit et la justice, et ose enfin dire non à la guerre et aux pointes sèches!

Elle vote République Solidaire!

Cycle villes européennes : Prague

septembre 9, 2010

Amsterdam et Prague. Deux villes européennes, deux villes que tout oppose : l’une, plongée dans la mer, regarde encore les pays lointains et exotiques, les océans interminables et la dure vie des marins sur les vaisseaux de bois. L’autre, posée au coeur du continent, laisse encore percevoir derrière les mornes vestiges du communisme, le luxe ostentatoire de son passé impérial.

Alors que le voyage pour Amsterdam se signalait par l’ennui des interminables plaines belges -pays heureusement très petit, l’arrivée en République tchèque est plus rocambolesque : une fois passé Nuremberg, le paysage change radicalement. Aux plaines du Bade-Wurtemberg succèdent désormais des montagnes couvertes de sombres forêts de conifères. Et l’adjectif « sombre » n’est pas rhétorique : le sommet des gigantesques pins (font-ils 40, 50 mètres?) est à ce point épais qu’il empêche toute lumière de filtrer. On croirait voir les elfes sortir de ces bois épais et s’étendre tranquillement dans l’or des champs de blé!

Une fois redescendues les montagnes de Bohème, et alors que nous nous attendions à parvenir dans une de ces régions recouvertes d’un noir linceul de cendres délicatement déposé par les cheminées de quelque conglomérat industriel soviétoïde, il fallu bien nous rendre à l’évidence : l’anticommunisme primaire de certains membres du groupe nous avait trompé. Non seulement la plaine bohémienne n’était pas toute entière transformée en zone interdite réservée aux stalkers de l’Education Nationale (ou aux ultimes membres du Parti Communiste Français), mais qui plus est, elle était plutôt accueillante, inondée de soleil et de panneaux publicitaires géants et de vie! Si bien qu’il ne nous restait plus qu’à ranger nos compteurs Geiger (qui ne donnaient que des taux de radioactivité 7 fois supérieurs à la norme, contre 50 selon le guide du routard) et à nous dévêtir des combinaisons anti-radiation, qui, il est vrai, commençaient à nous peser depuis la frontière allemande.

D’autant plus que (et là, les lecteurs ainés de ce blog qui voudraient tenter l’aventure bohémienne sont priés d’écouter attentivement), contrairement à une idée souvent répandue par les plus sudistes d’entre nous, il ne fait pas froid en Europe centrale. Il y fait même chaud. Très chaud! C’est donc armés de brumisateurs et de parapluies (à défaut d’ombrelles) que nous sortîmes de la voiture  afin de gagner le havre climatisé de l’hôtel…

… Peu avant d’en ressortir,  non sans avoir auparavant profité de la douche glacée de notre chambre afin d’affronter l’infernale chaleur du dehors (il est pourtant 22h!) mais aussi, force est de l’avouer, l’impressionnante beauté de la ville!

Car, trêve de plaisanterie : Prague est sans aucun doute l’une des plus belles villes du monde. Ce que je m’en vais montrer tout de suite, preuves à l’appui,

1. Le Château

La vieille ville sur la rive gauche de la Vltava (prononcer « Vltava ») est dominée par le Château, ancienne résidence des rois de Bohême aujourd’hui occupée par la présidence tchèque. En fait de « château », il s’agit d’un immense complexe de palais dominé en son centre par la splendide cathédrale Saint-Guy (photo ci-dessus : une peinture murale de la chapelle Saint Venceslas), et qui évoque le Kremlin tant par sa taille que par sa position dans la ville. A noter la légende praguoise selon laquelle il serait impossible d’accéder au Château, de nombreuses personnes étant mortes en tentant de le faire… Bien évidemment, le touriste ne doit pas écouter ces élucubrations!

2 la grande horloge astronomique

Edifiée alors que le géocentrisme régnait encore en maître, l’horloge de Prague permet de distinguer les mouvements de la lune et du soleil autours de la Terre. Son fonctionnement basé sur le système de Ptolémée reste d’ailleurs très obscur, et toute étude y fut interdite après qu’un groupe de scientifiques de l’université de Brno (prononcer « Brno ») se soit laissé mourir de faim  sans être parvenus à remporter le pari qu’ils avaient fait avec leurs collègues de Prague, pari selon lequel ils ne devaient pas se sustenter avant d’avoir pu lire la date du jour sur l’horloge astronomique. Leurs collègues de Prague, ayant appris la nouvelle, se seraient alors jetés d’une fenêtre par dépit, épisode resté célèbre sous le nom de défenestration de Prague.

3. Les églises


Après que la peste réformée eut été extirpée jusque dans les bas-fonds les plus sordides de la ville, il était nécessaire d’affirmer que Prague n’avait jamais cessé d’être la perle catholique de l’Empire, pure de toute influence protestante. Aussi les Habsbourg construisirent-ils de nombreuses églises baroques, toutes plus magnifiques les unes que les autres, comme l’église Saint-Nicolas que vous pouvez admirer sur la photo ci-dessus.

4. Le quartier juif

Prague s’est toujours montré tolérante, y compris envers les juifs! Aussi leur a-t-elle confié un quartier inondable sur la rive droite de la Vltava, dans lequel ils pouvaient construite toutes sortes de bâtiments propres à leur culture (bijouteries, banques, magasins de fourrure, synagogues). Attention : notre public sensible doit savoir que le port de la kippa est obligatoire pour pénétrer dans une synagogue, ce qui, bien entendu, n’est signalé à l’honnête non-juif qu’après le paiement du ticket d’entrée (non remboursable).

5. Les moyens de transport pragois

Trois moyens de transport coexistent à Prague :

1. le tramway : entièrement gratuit, le tramway accueille 20h sur 24 le voyageur qui ne doit pas se laisser intimider par l’apparence soviétoïde des rames. Les chauffeurs, en revanche, ont été récemment remplacés par des robots à l’apparence humaine, mais l’office des transports pragois assure qu’il n’y a aucun danger!

2. le cheval : alternative au tramway, il donne une plus grande liberté de mouvement mais présente un rapport coût/vitesse relativement défavorable depuis que la municipalité a interdit le galop en centre-ville. Aussi, nous conseillons plutôt :

3. la skoda : voiture typique de l’industrie bohémienne, la skoda fut longtemps surnommée en Europe de l’est « la lada du pauvre ». Il fallut attendre la fin du communisme pour que justice soit enfin rendue à cette voiture certes un peu bruyante, mais solide et ô combien attachante. Peu de gens savent par exemple que la skoda est capable de parcourir jusqu’à 250km sans aucun ennui mécanique. Il est loin le temps où les assurances exigeaients une assurance-vie avant de laisser leurs clients acheter une skoda! Et c’est aujourd’hui toute la fierté de l’industrie tchèque que de permettre aux Pragois de parcourir leur ville ou les charmantes campagnes de Bohème au volant d’authentiques modèles de collection 1968, 1977 ou 1984!

Prague est donc l’une des plus belles villes du monde. Joyau de l’architecture baroque, elle témoigne par ses monuments de son ancienne position de capitale impériale nichée au coeur de l’Europe, entre ces vingt nations qui coexistaient pacifiquement sous la douce férule des Habsbourg. Tout semble l’opposer à Amsterdam, cette capitale du futur, et pourtant telle est l’Europe, de tout temps partagée entre la construction continentale et l’appel du grand large, entre les monuments millénaires et les navires largués vers l’inconnu, entre le poids de l’histoire et la liberté du présent!

Et pourtant, ces deux faces d’un même continent, d’une même culture, forment bien un tout. Auquel j’appartiens, plus que jamais!