De l’humour, du masque et de la plume

Alors donc, hier soir, je me consacrais à cette activité favorite -et un peu honteuse- de mes dimanches soirs entre 20h et 21h qu’est l’écoute de l’émission « le masque et la plume » sur France Inter. Favorite, elle l’est devenue grâce à l’humour mordant et parfois très inspiré de ses protagonistes, qui peuvent aussi bien passer dix minutes à décortiquer LE plan-séquence de dix-sept secondes qui marque l’originalité suprême d’un film roumano-ukraino-bulgare sorti dans 25 salles françaises, que lapider durant les mêmes dix-sept secondes un film dont ils estiment que la testosterone à outrance et/ou l’effet lacrimogène recherché à grandes truelles de pathos sont justement l’occasion idéale de lancer un concours de bons mots, au détriment du-dit film, mais au grand avantage de l’humeur des intervenants et, le plus souvent, des auditeurs.

Un peu honteuse, aussi, dans la mesure où j’aime à me vanter de l’indifférence que ne manquent pas de m’inspirer les avis péremptoires de notre landerneau culturel…

Or donc, hier soir, je suis sorti de l’écoute de l’émission à la fois satisfait et catastrophé. Satisfait de retrouver la même verve, les mêmes critiques adressées par des auditeurs en colère à des commentateurs trop heureux de voir leur conviction et leur avis renforcé – donc légitimé- par un courrier parfois fielleux, souvent antiparisianiste, et tirant le plus souvent argument du « manque d’humanité » de ces commentateurs bobos, coupés des réalités, et déniant les réalités des « vrais gens » (tiens, un concept que je creuserai un jour, mais revenons à nos moutons). Mais catastrophé aussi par les critiques que le masque et la plume a réservé à l’un des films les plus profondément originaux et inventifs -ne serait-ce que dans sa thématique- de ces dernières années… J’entends le film Agora, d’Alejandro Amenabar.

Toute la qualité et tout le problème de cette forme d’humour très particulière -et très française- qu’est la dérision vient de ce que sa cible ne peut être que l’autre, en tant qu’inférieur. Là où l’humour britannique, basé sur l’absurde (se moquer de l’ordre du monde) et sur l’autodérision (relativiser le conflit entre rôle social et personne privée) tire ses origines du dramatique XVIIème siècle et du triomphe des valeurs bourgeoises, l’humour français se fonde encore sur un modèle aristocratique. La dérision est, par essence, l’humour de l’aristocrate signalant au parvenu les distances proprement intergalactiques qui existent entre eux, et qui ne peuvent être franchies qu’à la condition que le parvenu intériorise son statut d’infériorité et prenne conscience du ridicule qu’il y aurait pour lui à vouloir accéder à la véritable noblesse, celle qui ne s’apprend pas.

Pour autant, il ne faut pas méjuger la valeur de la dérision : employée par les bonnes personnes, elle est une arme extraordinaire au service du bon goût. Et c’est l’un des grands malheurs de notre époque que ne pas avoir laissé la dérision entre de bonnes mains. Il n’est qu’à voir l’opposition du XIXème siècle entre la platitude de la pensée anglaise et la féroce originalité de l’esprit français pour ne pas mésestimer le rôle d’une élite culturelle qui sut croire en la grandeur et en la noblesse de son rôle, à tel point que la France, devenue une puissance politique de second rang en Europe, n’en resta pas moins l’hyperpuissance de culture dans le monde jusqu’en 1914. Bien entendu, cette grandeur culturelle n’alla pas sans un profond mépris envers une « culture » bourgeoise éprise de massification et de démocratie.

On pourrait croire que le déclin de la culture française qui a suivi la première, et plus encore la seconde guerre mondiale, aurait pu affaiblir cet humour de dérision. Il n’en est rien. Les traits d’esprit qu’un Sartre a pu lancer envers Camus, le prolo devenu écrivain, le philosophe pour classes de Terminale, tient précisément de cette dérision. Et c’est là tout le problème de la dérision, qu’elle poursuit inexorablement sa logique quelle que soit la médiocrité et/ou l’aveuglement de ceux qui l’utilisent. D’une dérision au service des intérêts de l’élite culturelle surdouée d’un pays avant-gardiste, nous sommes peu à peu passés à la dérision de quelques pontes jargonants à l’esprit vitreux, se croyant gardiens du bon goût parce qu’ils étaient gardiens de la bonne doctrine. Ainsi, le même esprit de supériorité fut placé non plus au service du beau et du bon, mais à celui du bien et du conforme.

A cela s’ajouta un évènement que l’on peut, avec le recul, considérer comme le coup de grâce d’une dérision qui avait de toute façon mal tourné : je parle bien entendu de l’arrivée de la culture populaire américaine. Les nouveaux aristocrates français, la carte du Parti dans une main, l’élitisme dans l’autre, n’eurent pas de mal à faire face à l’évènement : cette sous-culture n’était que le produit d’une industrie du divertissement abrutissant les populations. La critique de cette sous-culture (et l’humour méprisant qui peut l’accompagner) était dès lors le mal nécessaire à la libération des masses laborieuses soumises, bla bla bla…

Bien entendu, Sartre eut des phrases très bien senties. Il eut un humour terrible.

Oui mais voilà : lorsque Baudelaire anéantissait en des pages furieuses le matérialisme américain, c’était pour défendre Edgar Allan Poe face au conformisme bourgeois. Grâce à Baudelaire, la culture française s’enrichissait de Poe et fustigeait la petitesse américaine. Lorsque Sartre annihilait d’un aphorisme ravageur la science-fiction américaine, c’était pour défendre le terroir français face à l’originalité d’outre -Atlantique. . Désormais, la culture française était du côté de la petitesse et l’originalité avait changé de camps. La dérision, de ce côté-ci de l’Atlantique, était devenue l’arme des bien-pensants.

Or, s’il y a bien une chose que la vie se charge rapidement ne nous enseigner, c’est qu’il n’est rien de plus terrible que de se retrouver du mauvais côté de la dérision. Il y a quelque chose d’irrésistible dans cette puissance de la dérision, lorsqu’elle s’ébranle et décide de frapper une cible renvoyée à son statut d’inférieur, de ridicule. Car, quand bien même la cible essayerait-elle de riposter, elle trouverait face à elle toutes les ressources d’une éducation supérieure, malheureusement utilisée dans le seul but de conserver le Temple face aux assauts de l’originalité.

Ainsi le pauvre film d’Amenabar fut-il traité à la légère. Parce que son esthétique est baroque et inégale, parce que les acteurs ne sont pas tous convaincants, parce que découvrir les lois de Kepler au IVème siècle est absurde, quand même, parce qu’enfin, il faut le dire, tout cela n’est pas très réaliste

Peu importe, dès lors, la pertinence d’une mise en scène particulièrement bien mise au service du sujet, la manière brillante dont sont agencés les évènements historiques et les réflexions d’Hypathie, l’émotion à fleur de peau alliée à l’intelligence du propos, l’originalité du sujet comme de son traitement. En se concentrant sur quelques éléments jugés d’emblée ridicules, donc inaptes à priori à participer de notre enrichissement culturel, les commentateurs en oublient et la portée du message, et l’intérêt d’une forme parfois bancale certes, mais toujours originale.

Mais l’originalité effraye. Américaine et populaire avant tout, elle se voit inexorablement associée au triomphe de la masse et de la médiocrité. La dérision française est désormais du côté des gardiens d’un temple en ruine et assailli de toutes parts, et ces mêmes gardiens qui se gaussent aujourd’hui regarderont peut-être avec nostalgie cette agora qu’ils méprisèrent jadis.

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2 Réponses to “De l’humour, du masque et de la plume”

  1. libreplume Says:

    ah mais attention … Chocolat blanc, chocolat au lait ou CHOCOLAT NOIR ??? c’est que la question a son importance : on peut rigoler de tout sauf en matière de dessert et de chocolat !!!

    après ce commentaire existentiel, je ne peux que me retirer!

    :D

    Bises

  2. Hyarion Says:

    Ces pauvres critiques, certes pleins de verve mais néanmoins une fois de plus à côté de leurs pompes, sont sans doute un peu trop habitués à vivre dans leurs certitudes, alors que le propos du film dont ils se moquent est justement, entre autres, de mettre en valeur le doute face aux certitudes, ce qui est, sans doute, une démarche si singulière et originale par rapport à leurs habitudes de pensée que leurs pauvres cervelles ne peuvent, semble-t-il, le supporter…

    Amicalement,

    Hyarion… qui a beaucoup aimé le film… et qui n’aime pas les certitudes… mais ça, ce n’est pas nouveau… ;-)

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