Le Rwanda, Père Ubu et la nation

« Au nom du peuple français, je m’incline devant les victimes du génocide des Tutsis ».

Pour cette seule phrase, je serai et resterai toujours satisfait que Sarkozy soit arrivé au pouvoir.
Tout comme je ne cesserai jamais de demander que les sombres âmes qui furent malencontreusement placées à la tête de notre pays à cette triste époque soient fusillés en place publique.
Non pas que je leur reproche leur attitude au moment des faits : ils se sont contentés d’être lâches, inconséquents et absurdes, ce en quoi ils ne faisaient après tout que prouver leur capacité d’adaptation à treize années de présidence mitterrandienne.

Non, ce que je leur reproche est bien leur attitude depuis la fin du génocide.
Seize années.
Seize années, et vous croyez que ces personnes auraient eu le minimum de politesse de présenter une quelconque excuse en leur nom propre. Niet. Nada. Balladur? C’est triste, mais c’est comme ça. Villepin? Je ne suis pas concerné. D’ailleurs, l’intérêt supérieur de l’Etat, tout ça. Védrine (le pire de tous)? En refaisant l’analyse de toutes les données de l’époque, très sincèrement, je ne vois pas en quoi j’aurais pu être responsable. D’ailleurs, vous attentez à ma dignité en osant ne serait-ce que le suggérer!
Et pourtant, ces gens-là n’ont certes ni préparé ni participé au génocide, mais ils ne l’ont pas empêché alors qu’ils l’auraient pu. Un simple petit coup de force sur Kigali, et tout s’arrêtait du jour au lendemain. Un simple soutien à Kagamé, et l’invasion du Rwanda par les troupes du FPR mettait rapidement fin au génocide.

Or, comme tout bon chefillon, nos illustres dirigeants refusant d’assumer la responsabilité de leurs actes en rejette la responsabilité sur les autres.
A commencer, bien sûr, par la cible favorite de notre appareil politico-militaire : Paul Kagamé.

Kagamé, vous comprenez, ne fait pas assez françafrique aux goûts de monsieur Péan et de nos services spéciaux. Pas assez de prébandes. Pas assez de folklore lors des visites, pas assez de youkoulélés, de gabonais souriant de toutes leurs dents tout en agitant des panneaux « vive la France », « vive le président Chirac ». Pas de gentilles filles des campagnes généreusement fournies pour rendre plus agréables les nuits des visiteurs occidentaux.
Non, rien de tout cela. Juste un dirigeant autoritaire, honnête et redoutablement intelligent, ayant pour seul tort de diriger un pays sans le considérer comme sa réserve de chasse.

Kagamé est donc très rapidement accusé par l’appareil politico-militaire d’avoir fomenté le fameux attentat contre l’avion de Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, attentat qui provoque immédiatement la prise de pouvoir des racistes extrémistes du Hutu Power. Kagamé menant depuis 1989 la rébellion du FPR face à Habyarimana aurait ainsi fait coup double : assassiner son ennemi de toujours et provoquer un génocide qui pousse le FPR à intervenir pour envahir le pays en toute légitimité.
Mais bon sang, me répondras-tu, cher lecteur, par quel secret des dieux Kagamé pouvait-il savoir que cette action entrainerait fatalement un génocide? Un génocide… quand même autre chose qu’une visite de Nadine Morano au Leclerc du coin.
Mais sacrebleu, poursuivras-tu sur ta lancée, pourquoi donc Kagamé aurait-il fait assassiner son rival alors même que celui-ci venait d’accepter des membres du FPR dans son gouvernement, et s’apprêtait justement à se détacher des extrémistes hutus que Kagamé combattait ?

Etrange, tout cela, à ce point étrange que des enquêtes indépendantes sont menées et aboutissent à la conclusion… que ce sont les propres « alliés » extrémistes d’Habyarimana qui auraient fomenté un coup d’Etat pour empêcher l’application des accords d’Arusha, coup d’Etat dont l’attentat contre l’avion du président était la première étape. Encore plus étrange : dans les heures qui suivent l’attentat, les principaux démocrates hutus sont exécutés, ainsi que les ministres acquis à la nouvelle politique d’Habyarimana. Enfin, en un seul jour, le nouveau président est investi, le nouveau gouvernement formé, les principales villes du pays bouclées et le génocide débute. Beau programme pour un pays dont le président (depuis plus de 20 ans…) vient de mourir « par surprise ».

Aussi, il faut faire preuve d’une malhonnêteté foncière, d’une sénilité politique grave (ou être rédacteur à wikipedia) pour prétendre que l’hypothèse FPR est encore dominante dans l’explication de cet attentat. Ainsi les défenseurs de la thèse FPR apparaissent-ils de plus en plus comme les derniers thuriféraires du géocentrisme au XVIIème siècle, échafaudant hypothèse sur hypothèse pour enfin trouver une explication aux boucles incompréhensibles formées par la planète Mars dans le ciel tout en évitant soigneusement de recourir aux instruments diaboliques que sont la lunette et le télescope afin de ne pas corrompre leur vue, avant que d’accuser, une fois leurs thèses anéanties, les tenants de l’héliocentrisme de n’être que les créatures du Malin.
D’autant plus que les tenants de la thèse FPR lui en ont parfois ajouté une autre, dramatiquement risible : celle du « double génocide ». Selon cette thèse, le premier génocide perpétré l’a été par le FPR contre les Hutus, le Hutu Power ne faisant que se défendre en perpétrant lui-même un génocide en retour. En gros, Churchill a commis un génocide en bombardant Dresde et les nazis n’ont fait que se défendre en exterminant les juifs. Pour résumer, quoi. Bien entendu, en légitimant le génocide des Tutsis mené par le Hutu Power, les tenants de cette thèse (dont Pierre Péan) se rendent non seulement coupable de connerie aggravée, mais aussi, et accessoirement, de négationnisme.

Mais l’appareil politico-militaire tenant de la thèse du double génocide a la vie dure. Et ça tombe bien pour lui, il trouve de nombreux alliés sur sa route, prêts à défendre ses thèses. Les premiers sont évidemment les dirigeants français impliqués dans le désastre (Balladur, Védrine, Villepin) non pour avoir soutenu le génocide, mais pour en avoir eu connaissance et n’avoir rien fait pour l’arrêter puisque le gouvernement génocidaire restait un pilier régional dans la tête des stratèges de comptoir de la « cellule africaine de l’Elysée ». Les seconds sont les fameux détenteurs des brevets de patriotisme que je dépeignais dans un précédent article. Tout à sa petite lubie cocardière, le gentil patriote-donneur de leçons ne peut imaginer que sa sainte et bien aimée nation ait participé à des actes aussi horribles. Bien sûr, le gentil patriote ne comprend généralement pas tout en matière de politique. En général, il a par exemple une tendance au gaullisme un petit peu innocente (le gentil-patriote est un grand enfant méconnu) qui le pousse à croire que chaque petite lubbie du président de la République vaut force de loi au nom du fait que le président, fut-il un vieillard sénile, incarne la nation (il y a de vieux relents christiques chez le gentil-patriote). Aussi, pour lui, critiquer les décisions du président, c’est critiquer l’âme de la France.
Or, en France, la politique étrangère, c’est le « domaine réservé » du président. Et le « domaine réservé », c’est l’euphémisme que l’on emploie généralement pour qualifier la dictature que le président exerce de fait sur la politique étrangère. Je n’ose pas dire « la politique étrangère de la nation », car il s’agit bel et bien de la politique d’un homme, à laquelle il attache son nom en cas de succès, mais dont la responsabilité devra être portée par la nation en cas d’échec.

Ainsi, tout à leur défense de ce qu’ils pensent être l’intérêt de la nation, Péan et Bruguière ne font-ils en réalité que couvrir généreusement les arrières d’infâmes pourritures et d’un président mort qui ne se soucient de la nation que lorsqu’elle peut supporter la responsabilité de leurs erreurs.
Et ils vont loin pour cela : du négationnisme à la rupture des relations diplomatiques avec un pays contre lequel nous n’avons, en tant que nation, aucun grief, leur défense de ce cancer que fut longtemps la Françafrique, et que n’incarne radicalement plus Paul Kagamé, va jusqu’à nuire profondément, et bien malgré eux, à notre intérêt à tous.

Mais il y a encore pire : en cette époque de tyrannie de la repentance, l’absence de reconnaissance par la France de l’implication d’une partie de son appareil politico-militaire dans le génocide conduira fatalement à une grave crise à plus ou moins long terme. Pour sauver la conscience de quelques pourritures, Péan et ceux qui continuent à promouvoir les thèses négationnistes vendent au plus offrant la conscience de la nation aux tyrans de la repentance qui ne manqueront pas de s’engouffrer dans la brèche ouverte par les non-dits. Déjà, des associations mémorielles commencent à alimenter de leur paranoïa tiers-mondiste et absurde une nouvelle haine de la France puisque, selon elles, notre pays serait l’instigateur de ce génocide!

Une paranoïa et une haine que Hubert Vedrine, grâce aux bons soins de Pierre Péan, n’aura jamais à assumer, laissant le soin à ses descendants et à ses compatriotes de faire face à des accusations injustes, et le laissant libre de tourner son esprit supérieur et magnifique vers de plus nobles idéaux, sans doute, que celui de servir sa nation.

Publicités

3 Réponses to “Le Rwanda, Père Ubu et la nation”

  1. Hyarion Says:

    C’est un sujet qui, visiblement, te passionne, mais qui est difficile, et surtout dont la plupart des gens se moquent comme de leur première couche Pampers, ce qui était déjà, me semble-t-il, quelque peu le cas à l’époque, il faut bien le dire (je me rappelle personnellement de l’époque du gouvernement Balladur comme celle d’un ennui profond, coincée entre le suicide de Bérégovoy et la première élection de Chirac, mais il faut dire que j’étais encore collégien alors… ça remonte à un bon moment, mine de rien)…

    Vallesmarineris >>>  » « Au nom du peuple français, je m’incline devant les victimes du génocide des Tutsis ». Pour cette seule phrase, je serai et resterai toujours satisfait que Sarkozy soit arrivé au pouvoir. »

    J’étais sûr que cela te ferait extrêmement plaisir, puisque tu as le sentiment que cette démarche symbolique était fondamentalement juste… mais tout de même, pas d’angélisme, et ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre : encore une fois, la politique n’est pas une affaire de morale, mais une affaire d’intérêt. La France avait-elle intérêt à laisser perdurer cette situation diplomatique désastreuse entre elle et le Rwanda ? A l’évidence, non. Et si Paris valait bien une messe pour le bon roi Henri IV, les intérêts géopolitiques de la France en Afrique valaient bien un hommage médiatisé aux victimes du génocide rwandais de la part de l’actuel chef de l’Etat français (dont personnellement, je ne me satisferais jamais de l’arrivée au pouvoir, tout en pensant, avec un peu de cynisme, que le bonhomme était d’ailleurs ministre du gouvernement Balladur en 1993-1995, et… je ne sais pas pourquoi, mais ça me fait sourire…). On notera bien que le plus célèbre porteur de talonnettes de France s’est bien gardé de faire des excuses au nom du pays qu’il est censé représenter, mais a simplement reconnu les « graves erreurs » et « une forme d’aveuglement » de la France lors du génocide de 1994. Lors d’une conférence de presse avec Kagamé, il a par ailleurs répété deux fois cette formule creuse qu’il emploie tout le temps, depuis des années : « les mots ont un sens. » C’est paradoxal d’entendre cette vieille rengaine fumeuse de candidat aux élections dans des circonstances aussi graves, et je ne sais pas pourquoi, mais cela m’incite à avoir un regard très détaché face à tout ça… Mais cependant, après tout, il se trouve qu’il a précisé lui-même, avec sa diction inimitable : « nous sommes pas ici pour faire une course au vocabulaire, nous sommes ici pour réconcilier des nations »… Amen. ;-)

    Le fait de voir l’actuel chef de l’Etat français faire un sale boulot (car c’est un sale boulot que de réparer les conneries des autres en endossant le mauvais rôle, même seulement le temps d’un voyage diplomatique) hélas nécessaire pour continuer à écrire « l’Histoire », suscite en moi des sentiments mitigés : d’un côté, comme c’est lui qui doit se taper le sale boulot, cela n’est pas pour me déplaire, mais d’un autre côté, comme c’est lui qui marque un peu « l’Histoire » quelque part, et bien cela ne me satisfait pas, parce que je reste convaincu que le fait que la France soit représentée dans le monde par quelqu’un comme lui est une honte pour le pays en question. Désolé, mais quelques phrases prononcé à Kigali à propos du génocide rwandais, fusse-t-elles symboliques (et de toute façon nécessaires pour sortir de l’impasse, sans tout de même aller jusqu’à prononcer des excuses), ne pèsent pas lourd dans la balance, quand on voit ce à quoi se résume, dans son ensemble, la présidence de l’actuel chef de l’Etat français : à un seul mot… médiocrité.

    Amicalement,

    Hyarion.

  2. vallesmarineris Says:

    C’est une phrase polémique, et que je risque fort de regretter demain. Mais je la laisse pour la postérité, car c’est bien la première et la dernière fois qu’elle sera présente sur ce blog ;-)

    J’ai tendance à épargner notre pays, ici. Bien entendu, les Français ne sont pas responsables du génocide en lui-même (puisque tout le monde -jusqu’à l’émission « les enjeux internationaux » sur France Culture- ignorait ce qu’il s’y passait). Néanmoins, en laissant nos présidents assumer sans contrôle la politique étrangère du pays, nous aurions du savoir que ce genre de mésaventure arriverait. Le malheur a voulu que cette mésaventure se produise au plus mauvais endroit, et dans les plus mauvaises conditions, si bien que la responsabilité d’un génocide nous incombe en partie.

    Pour autant, avons-nous tiré les conclusions institutionnelles de ce désastre? Aucunement! Le Parlement reste inopérant en matière de politique étrangère, et le peuple n’a pas son mot à dire.
    Aussi, je suis bien conscient de toutes les critiques qui peuvent être apportées à ce geste de réconciliation.

    Mais tout de même, le fait d’imaginer la tête de Péan et, surtout, de Bruguière en ce moment, me met dans une bonne humeur…!

  3. libreplume Says:

    ah la la tout ça parce que tu avais la volonté inconsciente de parler de Mittérand! on le sait que tu l’adoooooores :D

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :