Archive for mars 2010

Faits divers : Siné Hebdo ferme

mars 30, 2010

L’ensemble de la rédaction de l’Eve Future se joint à Siné pour partager ce moment poignant.

Toi aussi, lecteur chéri, tu peux participer aux derniers jours de cette belle aventure en consultant ce site et, bien entendu,  celui-là.

PS : après avoir vainement cherché une couverture qui ne soit pas un crime contre le bon goût , l’Eve Future a finalement décidé d’offrir à Siné cette magnifique Trabant :

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Pour en finir avec Stéphane Guillon

mars 24, 2010

Oui, je sais, cher lecteur, chère lectrice, tu voudrais que je change de sujet.
Tu trouves certainement que là, trop, c’est trop, et qu’il me faudrait quand même délivrer mon âme de l’étrange obsession qui semble s’être emparée de moi à propos de l’assujettit social à l’humour de caporal-chef qui orne depuis quelque jour ma prose délicate -quoique souvent fougueuse- de ces relents d’imbécilité troupière et de mélasse conformiste.

Et chose promise, chose due : comme l’indique le titre, passé cet article, il ne sera plus jamais question sur ce blog du camarade Stéphane Guillon et de la seule oeuvre à laquelle il se soit pour l’instant attelé -non sans un certain talent, à savoir la résurrection de cette manière délicate et racée de faire rire qu’était l’humour brejnevien.

Qu’est-ce que l’humour brejnevien, te demanderas-tu, cher lecteur, non sans avoir au préalable demandé à ton ami google te bien vouloir te fournir une ou deux indications de base au sujet du mot sus-mentionné qui n’en gardera pas moins sa profonde opacité pour toi, lecteur ignare au point de croire que les mots « praesidium suprême », « congrès du Parti » ou « camarade » tirent leur origine de la dernière saison de Star Trek -alors qu’il s’agit là, bien évidemment, d’une référence aux premiers épisodes des shtroumfs?

Bon, je vais résumer : voyez-vous les colonnes de chars des premiers mai moscovites? Et bien, vous tenez là l’essence même de l’humour brejnevien.
L’humour brejnevien avance avec la légèreté d’une colonne de blindés. Il s’annonce, sans grâce, sans goût, sans rien d’autre que le bruit de ses moteurs tournant à plein régime et le bruit dur, cassant, du fer sur le bitume.
Il n’avance pas, d’ailleurs, il défile. Car l’humour brejnevien ne se dévoile pas avec délicatesse : non, il se donne à voir sans retenue. Il se montre sous toutes ses facettes et tend bien haut ses canons de manière à ce que, si l’on est pas saisi de rire, on le soit au moins de crainte.
car l’humoriste brejnevien a besoin d’ennemis vers qui tendre ses canons. Attention, pas n’importe quel ennemi. Non : des ennemis visibles, identifiables, des ennemis sur lesquels il est facile d’apposer la marque « MAL ». Car pour l’humoriste brejnevien, l’humour est une croisade. Le sabre dans une main, la Bible/Le Capital/Le dernier Badiou (rayez la mention inutile) dans l’autre, il s’élance, fougueux, et dévore à grand coups d’images éculées, de formules à l’emporte-pièces et de comparaisons foireuses les centaines de kilomètres qui le séparent de la figure honnie de l’ennemi.

Dans le monde tel que le propose l’humoriste brejnevien, il n’est donc rien qui ne soit blanc ou noir. Dressé sur l’autel, les bras emportés par quelque mouvement vengeur, le regard de feu et le ton ironique-imprécateur, ce Savonarole des temps modernes se lance à l’attaque de l’Ennemi comme si l’avenir du monde en dépendait.
Ainsi, l’humoriste brejnevien ne trouvera d’aucun intérêt de prendre pour tête de turc Robert Badinter, Jean Gireaudoux, un cintre ou… soi-même.

Et oui, c’est le propre de l’humoriste brejnevien que de proposer des formes humoristiques aussi diverses et bigarrées qu’un défilé de blindés. Le propre de l’humour de bon goût est de parvenir à jouer sur les registres et les degrés de lecture, ainsi que sur les formes humoristiques : l’humour absurde, la dérision, le jeu de mot -point trop n’en faut-, le comique de situation, toutes formes d’humour qui peuvent aider, lorsqu’elles sont maîtrisées, à offrir au spectateur une diversité de degrés de lecture qui lui permettront peut-être, du moins peut-on l’espérer, de saisir la modestie de sa place dans un univers à ce point polysémique…

Point de tout ça chez l’humoriste brejnevien. L’humour y prend la plupart du temps la forme de la dérision (on imitera alors la voix et les tics de Nicolas Sarkozy pendant cinq minutes) ou de l’absurde, mais pas de n’importe quel absurde : l’absurde par le point godwin (on mettra alors Eric Besson/Zemmour/Brice Hortefeux/Georges Frêche -rayez la mention inutile- dans la peau d’un nazi afin de prouver avec tact et finesse à quel point leurs actions et leurs discours rappellent quand même les heures les plus sombres de notre histoire). Ainsi, la pauvreté stylistique se met au service d’une indigence intellectuelle militante, servant moins à éduquer le public qu’à le caporaliser et l’enrégimenter dans la lutte contre le Mal.

Et cela tombe bien, car tout comme les colonnes de blindés de la place rouge, le brejnevien n’est pas très exigeant vis à vis de son public : quelques gestes de la main plus ou moins robotiques, quelques vivats cachés derrière des lunettes noires suffiront à le contenter. Du moins en apparence. Car, en fait, l’humoriste brejnevien rêve encore et toujours du grand soir où le héros charismatique -entendez lui-même– baigné de lumière et auréolé de gloire guidera le fidèle troupeau vers l’avenir bâti en un glorieux édifice.
Et oui, c’est l’éternelle faiblesse de l’humoriste brejnevien que de toujours chercher la complicité de son public, quitte à en rajouter, encore et encore, quitte à se victimiser, encore et encore, pour chercher toujours l’approbation de son public.

Et il n’a pas trop de mal à obtenir cette approbation, car il offre à son public l’inestimable : une certitude.

Dans un monde de doutes où l’homme et la terre ne sont plus au centre  de toute chose, qu’il est bon de se sentir enfin emporté au coeur de LA lutte du Bien contre le Mal, au coeur de ce combat dantesque qui se joue entre la perpétuelle remontée du nazisme rampant et le camp du Bien auquel, nous, nous appartenons. Et que nous pouvons les regarder de haut, tous ces petits indigents qui ne comprennent rien à la grandeur de NOTRE combat! Leur relativisme n’est qu’un signe de leur impuissance. Ils se croient intelligents, mais ne sont qu’aveuglés! Et s’ils critiquent notre idole, c’est qu’ils sont jaloux, ou pire, c’est qu’ils sont de l’autre camp

Mal utilisé, l’humour est donc une arme de destruction massive.

C’est bien pour cela que le grand humoriste a peur de l’humour. Il en a peur pour les autres, tout d’abord, car il connait trop son pouvoir, son influence, sa capacité à électriser les foules mille fois mieux que n’importe quelle argumentation vibrante.
Il n’est qu’à voir le soin clinique que Desproges employait à mettre de la distance entre lui et son public pour comprendre le rapport très spécial (quasi pathologique?) du grand humoriste à l’humour.

Le grand humoriste combat son public. Ou, plus précisément, il combat toutes les simplicités de pensées et de langage, les facilités morales, les échappatoires du quotidien qui sont autant de signes de faiblesse et de petitesse. Le grand humoriste affine et anoblit, quitte à choquer, quitte à provoquer, quitte à défier son public. Non, nous fait-il comprendre, la rencontre avec « l’autre » n’est pas forcément un moment d’enrichissement (merci Desproges), quant à « l’engagement », c’est bien souvent le nom que l’on donne au manque d’inspiration (merci les Inconnus) ou au conformisme politique (merci desproges, encore). Le même Desproges qui savait tout à la fois décocher des flèches tueuses en quelques mots à Pinochet (là où d’autres auraient eu besoin de longs discours) tout en rhabillant Duras pour de longs hivers (et tant pis pour les hypocrites).
En confrontant le public à ses petitesses, et en lui faisant comprendre par une nécessaire autodérision que ses petitesses sont nos petitesses à tous, le grand humoriste décentre l’indidivu, le fait descendre de son piédestal et le confronte à sa modeste condition d’homme, sans pour autant le désespérer (sans quoi l’humour deviendrait cynisme).

C’est d’ailleurs pourquoi le grand humoriste a aussi peur de l’humour en lui-même, car il connaît trop la limite fluctuante et ténue qui sépare le drolatique de l’odieux. L’humoriste joue avec les limites, c’est là son rôle et son métier. Aussi, la moindre petite faute de goût, le moindre petit jeu de mot en trop, et le propos, de comique, devient bêtise, ou cynisme. Et c’est alors tout le rôle d’éducateur du comique qui disparaît, enterré par une lourdeur de style ou un jeu de mot facile.
Bien sûr, ce rôle éducateur et anoblissant de l’humour n’est certes pas celui que s’assigne le camarade Guillon, qui n’hésite donc pas à y aller à la truelle, maniant à qui de droit accents allemands et points godwins en furie, dans un salmigondis qui n’a plus d’humour que le nom dévoyé.

Et à mille lieux du monde de modestie, de retour sur soi-même, d’autodérision et d’absurde brossé par un desproges furieusement anticonformiste, nous avons droit au conformisme abrutissant et politiquement correct du camarade Guillon. Le conformisme infernal d’un combat du Bien contre le Mal, d’une histoire comme volonté du spectateur replacé au centre de toute chose.
le constat est sans appel : l’humour de Guillon est une fabrique de monomaniaques, prompts à s’indigner de chaque injustice ridicule, mais incapables de voir que l’humour de leur idole n’est que l’appel à la guerre de tous contre tous, et au désir narcissique suprême de contenter les petits plaisirs de chacun au détriment de notre pérennité à tous.

Sur ce, je m’en arrête là. J’en ai fini avec le camarade Guillon, à tout jamais. A moins, peut-être, qu’un jour, nous nous retrouvions d’un côté et de l’autre des barreaux que son « humour » n’aura pas manqué de redresser dans la future république démocratique française des bisounours.

PS : je reste néanmoins outré par la prise de position de France Inter. Ou bien la radio soutient son humoriste, ou bien elle le vire. Bien entendu,  je suis favorable à la première solution. L’inquiétant n’est pas que Guillon s’exprime, mais que personne ne semble en mesure de s’opposer à lui.

Le vigilomètre

mars 23, 2010

Etes-vous un bon citoyen?

N’avez-vous jamais été touché par une pensée déviante?

Vos avis sur les discriminations, Hitler, l’euthanasie et la dernière déclaration de Benoît XVI sont-ils conformes à la ligne éditoriale du XXème Congrès?

Toutes les réponses à ces questions, et à bien d’autres encore, disponibles immédiatement grâce au vigilomètre. Le vigilomètre, un indicateur qui vous permettra de mieux connaître votre attachement aux valeurs républicaines de respect de l’autre et de vigilance citoyenne face au retour de la bête immonde!

Disponible -gratuitement- sur cette adresse de bon goût.

Humour et dépendances

mars 22, 2010

Toi aussi, cher lecteur, tu peux aider Stéphane Guillon à dénicher des infos sensationnelles sur Eric Besson*.

Pour cela, il te suffit de voter pour l’une des propositions suivantes, en envoyant ta réponse par sms au 36150 (4€50 le sms). profites-en : pour chaque sms envoyé, une excuse de France Inter est offerte!

Dans la chronique de demain, Eric Besson sera donc :

1. Un lycanthrope

2. Le fils caché de Barbra Streisand et de Timothy Dalton

3. Chtulhu

4. Le véritable réalisateur de Dune

5. Un sèche-cheveu

Maintenant, cher lecteur, à toi de jouer!

*N’oublie pas que si tu veux aider Stéphane Guillon dans ses dénonciations citoyennes et participatives, tu peux contacter la section locale du Parti, ou envoyer un sms. Pour cela, tu tapes « humour » au 153030 (gratuit vers tout poste de vigilance citoyenne).

La pensée du jour

mars 22, 2010

« Désormais Guillon est le seul à jouer (avec Dieudo!) dans la cour des grands. »

Kaim94, sur dailymotion.

L’eunuque, le cowboy et le tsar

mars 17, 2010

Excellent article paru sur un site de trop bon goût pour ne pas être réactionnaire.

« L’eunuque, le cowboy et le tsar » est une référence, en cette année d’amitié franco-russe, aux tentations pro-russes de nombre de Français qui croient forger dans une nouvelle alliance continentale le projet grandiose d’une union eurasiatique pouvant contrebalancer la puissance américaine.

Mais là est le problème que ceux qui croient en cette construction continentale sont aveuglés par leur antiaméricanisme  sur la véritable nature de la Russie : un pays qui ne se considère pas comme européen (et fonde précisément son rapport au monde sur son ambiguïté euro-asiatique), une puissance dont les doctrines géopolitiques tiennent de Frédéric II et de la grande Catherine (et non de Robert Schuman et Jean Monnet), un pays, enfin, passé maître dans l’art de se victimiser afin de nier toute responsabilité dans une marche du monde qu’il influence pourtant plus qu’il ne le croit (mais certes moins qu’il se plaît à l’espérer). En clair, les Russes n’ont que faire de nos questionnements identitaires, comme ils n’ont que faire de notre grand projet de construction européenne -à moins, bien sûr, que celui-ci puisse être utilisé comme levier de leur weltpolitik.

Connaissant cela, il semble absurde de défendre un quelconque projet franco-russe hors des domaines économiques et culturels. Mais c’est mal connaître la force de l’aveuglement antiaméricain qui semble toucher tel un cancer l’opinion de gauche -et une part non négligeable de l’opinion de droite- dans ce pays, aveuglement apparu au grand jour lors du conflit russo-géorgien durant lequel les armées de bien-pensants de gauche se firent tout à coup les défenseurs acharnés d’une Russie qui n’en demandait pas tant, et qui conduit ses thuriféraires à courir, tels des eunuques, à la recherche de ce Sultan qui pourrait enfin bouter hors de leur vue l’hydre américaine. C’est mal apprécier l’expansion sans fin du ressentiment, telle une métastase envahissant tout le champs de la réflexion et oblitérant toute raison.

C’est mal connaître, enfin, l’influence mortifère de cette philosophie de la castration politique que l’on appelle la « construction européenne » et qui, amenée à sa Fin (le consensus total et l’harmonie éternelle), nous conduirait peu à peu à devenir des homo europeus, sortes d’eunuques impuissants et bouffis de ressentiments, tout juste capables de passer leurs journées à dénoncer le pensémal-et-la-discrimination-qui-brisent-l’harmonie tout en votant pour un quelconque parti fascisant, histoire de se défouler tous les 5 ans (quoique, la dialectique Halde vs Front National nous révèle que l’homo europeus est déjà notre présent…)

Voici donc notre petite Europe, potentielle puissance politique et militaire -si seulement nous savions nous donner la philosophie politique que nous méritons, disposant des moyens technologiques et culturels aptes à tenir la dragée haute à ces Russie et ces Chine qui semblent tant nous effrayer depuis peu, et qui se résout, au nom de ses « valeurs », de sa « construction européenne », de la « paix », à n’être que le grand lupanar de ce XXIème siècle, tout juste bon à engendrer les maquerelles qui sauront le vendre à quelque puissance de second ordre auprès de laquelle elle ira désormais prendre ses ordres.

Mais cela n’est pas grave.
car en nous passant de la nécessité d’assumer nos décisions, nous resterons aussi purs et vierges de tout « mal » que nos chers « pères fondateurs » le désiraient. Nous serons le continent de l’innocence, jusque dans les crimes que quelque Empire nous fera commettre. Nous serons le continent de la paix, jusque dans les guerres que nous serons obligés de faire au nom de notre puissance tutélaire.
Nous serons les purs et les bons, les homo europeus passant leurs journées à fantasmer sur la « lutte contre le libéralisme » ou l' »islamisation de l’Europe », pendant que le reste du monde sera occupé à des besognes naïves et secondaires.
Celle de faire l’histoire, par exemple.

Mais heureusement, nous en rirons.

Victoire prévue de Georges Frêche

mars 16, 2010

Laurent Fabius : « mes pensées vont aux victimes de la Shoah »

The Ghost Writer, l’enchantement et l’abomination.

mars 14, 2010

Un ferry aborde dans la nuit sous une pluie battante, son avant s’ouvre et laisse place au défilé de voitures qui s’engouffrent sur les routes de la petite île. Pourtant, un quatre-quatre rutilant ne démarre pas. Son chauffeur n’est plus à l’intérieur. Son corps est retrouvé peu après, étendu sur une plage de l’île, à quelques kilomètres du port…

Peu après, à 5000km de là, un nègre (« Ghost » en anglais) est recruté par l’éditeur londonien des mémoires de l’ancien premier ministre britannique, Adam Lang, avec pour rôle d’achever ces mémoires à la place de l’ancien nègre dont le corps était retrouvé dans la nuit sur la plage, probablement suicidé -le poids de la tâche, vous comprenez.
Logiquement, notre nouveau nègre aborde sa tâche dans l’enthousiasme, et ce d’autant plus qu’il doit l’achever en moins d’un mois. Il se rend alors sur l’île américaine sur laquelle vit Adam Lang avec quelques proches (sa femme, sa secrétaire, des employés). Une île froide, perpétuellement grise, battue par les vents et la pluie. Au centre, la demeure d’Adam Lang : construction sobrement design -verre et béton- posée sur l’île comme un défit à la nature déchainée.

Alors que notre nègre vient de poser les pieds sur l’île survient un incident : Adam Lang est mis en accusation par le tribunal pénal international de la Haye pour avoir soutenu les tortures de la CIA après le 11 septembre. Les Etats-Unis étant l’un des seuls pays du monde à ne pas reconnaître la juridiction de la Haye, l’île américaine, de villégiature, devient seul refuge de Lang.

Ainsi débute ce film brillantissime de Roman Polanski, dans lequel la réécriture des mémoires de Lang va peu à peu conduire le nègre à plonger dans le passé caché du premier ministre. S’adaptant à un contexte dont il découvre progressivement l’hostilité, il se fait enquêteur et suit le fil des mensonges mémoriels qui finiront, d’incohérence en incohérence, par le conduire à la vérité -et accessoirement, à expliquer la mort de son prédécesseur, le tout en jonglant entre les colères de Lang, le caractère impérial de sa femme, Ruth, et les curiosités de sa secrétaire.

A ce moment précis, cher lecteur, je t’interrompt au cas où tu n’aurais pas vu ce film pour te signaler que si la partie qui suit ne contient pas de « spoiler », elle n’en renferme pas moins des allusions qui te conduiront facilement à dénouer les fils de l’intrigue… De plus, c’est bientôt le printemps du cinéma.

Tout l’objet du film est donc l’interrogation de cette frontière très floue tracée entre la remise en cause d’une réalité (délirante?) et la paranoïa pure et simple. Le spectateur -totalement identifié au nègre- traverse cette frontière tout au long du film, en ne sachant qui croire et à qui se fier. La secrétaire ne renfermerait-elle pas une femme vénéneuse sous son apparence d’icône sexy (oui, dans ce film, Polanski rend les femmes de 50 ans trèèèès sexy) toute dévouée à Adam Lang? Comment le grand Lang, cet homme qui marqua la vie politique de son pays d’une telle empreinte, pourrait-il n’être que le benêt impulsif qui nous apparaît du début à la fin du film? Plongés dans un monde de doutes, il n’y a finalement guère que Ruth, le cerveau du couple (vous avez dit Hillary? ;), cette femme au caractère de chien mais au coeur d’or, qui nous paraisse digne (d’un semblant) de confiance.

Cette incertitude totale est largement renforcée par les effets de mise en scène : les plans intérieurs de la maison de Lang entre austérité et ridicule, l’humour de situation omniprésent signifiant la frontière fluctuante entre comique et tragique, et soulignant par là-même la frontière entre réalité menaçante et pure paranoïa (mention spéciale à la fin du film, que l’utilisation du hors-champs rend tout à la fois glaçante et poilante). Enfin, l’absence totale « d’effets » dans les situations de tension (la course-poursuite avec les « hommes en noir », la tentative de meurtre de Lang) renforce leur potentiel anxiogène et met véritablement le spectateur dans la peau du nègre.

A travers la mise en scène, c’est donc le sens commun qui semble s’échapper jusqu’à la révélation finale.
Or, il ne peux exister que deux réponses possibles à une situation qui échappe au sens commun : ou bien nous déraillons, ou bien c’est le monde qui déraille. En nous orientant peu à peu vers la seconde hypothèse, Polanski donne à son film une dimension politique évidente. Ce déraillement du monde qui broie peu à peu le nègre comme il avait broyé son prédécesseur n’est que le « dommage collatéral » d’une abomination politique à laquelle à participé Adam Lang dans son passé de premier ministre, passé qui le rattrape désormais.

Bien sûr, il y a dans ce film une bonne part d’autobiographie : plusieurs scènes évoquent plus ou moins directement l' »affaire Polanski », le passé qui ne passe pas, l’acharnement judiciaire contre Lang, le fait qu’il soit interdit de séjour dans son propre pays. Mais il y a aussi et surtout une vision terrifiante de la politique. Une analyse superficielle du film opposerait une vision positive de la politique (le Bien Commun, l’amour du peuple) à celle apparemment proposée par Polanski (machinations broyant l’individu). Pourtant, la critique de Polanski porte plus loin, et plus large. Il plonge ici au coeur du désenchantement fondateur de la politique moderne (Gauchet).

Car l’Irak ou l’approbation de la torture ne sont pas que les dommages collatéraux d’une politique opportunément mise en place après les attentats du 11 septembre. Ils sont les extensions opérationnelles d’une tentative de « réenchantement » du monde opéré par ce fameux groupe des néoconservateurs, qui profitent des attentats pour faire triompher un nouveau Grand Récit politique unificateur et fusionnel, dans lequel la politique ne sera plus cantonnée à la petitesse « réaliste » et aux manoeuvres médiocres de l’ère clintonienne. Mais le postmodernisme ne se laisse pas imposer un Grand Récit innocemment : questionnant tout, il force le nouveau pouvoir néoconservateur à développer mensonge sur mensonge pour parvenir à rendre crédible son récit hyperpolitique. Et c’est du coeur de ces mensonges qu’émerge la figure d’Adam Lang, pris au piège d’enjeux qui le dépassent, et nous dépassent tous.

De Grand Récit, la politique néoconservatrice est devenue une abomination, un cancer de mensonges emboîtés les uns dans les autres, dont les métastases se diffusent dans chaque strate de ce pouvoir déclinant et dans la vie même de ces nègres chargés de glorifier et de poursuivre ce Grand Récit, comme si de rien n’était.

Et ce n’est plus sous la pluie battante et la tempête, mais dans les plus snobs des immeubles londoniens, dans cette vieille Europe relativiste et postmoderne qui n’a plus ni le courage ni l’envie de se prêter aux mensonges des idéalistes d’outre-atlantique, que se résout cette intrigue dont la complexité proprement abyssale fut menée d’une main de maître par un Polanski au sommet de son art.

Et c’est un grand soutien devant l’éternel des néoconservateurs et de la guerre en Irak qui vous le dit…

Date de sortie cinéma 3 mars 2010
Réalisé par Roman Polanski
Avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Kim Cattrall
Durée 2h08 min
Année de production : 2008
Distributeur : Pathé Distribution

Hector était-il une victime de la société?

mars 12, 2010

C’est -en gros- la question posée par ce brillant article du Monde.

Et c’est directement en lien avec mon petit article d’hier.
Bonne lecture!

« Dubaïgate », humour et vieilles dentelles

mars 11, 2010

J’aime bien Libé.
Ce journal appartient à la catégorie si rare (et tellement nécessaire) des boussoles sud, ces outils sur lesquels je peux avoir l’absolue confiance de pouvoir conformer mon opinion en toute situation, et en tout lieu.
Ainsi, sans même avoir besoin de réfléchir, je peux immédiatement répondre « noir » dès lors que Libé aura jugé « Blanc ».
Cela n’est pas vraiment possible avec un journal comme le Figaro, dont les prises de position nébuleuses, oscillant entre la nécessité de rendre service à l’action gouvernementale et le désir de promouvoir des valeurs réactionnaires-molles tout en ne se coupant pas du lectorat bourgeois modéré, ne permettent pas de définir une ligne cohérente, un sonderweig journalistique. Trop de compromis, trop de bêtise petite-bourgeoise (cette névrose des fonctionnaires et de « l’argent public »), mais parfois aussi, et bien que rarement, des propos de clarté et de raison (le meilleur journal en ce qui concerne l’actualité russe -certainement de vieux relents de Custine et de la guerre froide).

Bref.

Tout ceci pour en venir à ce petit article de Libé, qui fait suite à la désormais fameuse affaire du « Dubaïgate », durant laquelle des agents d’origine très possiblement israélienne ont abattu l’un des principaux fournisseurs d’armes du Hamas dans un quartier de Gaza où il partageait les peines de son peuple dans un des méga complexes hôteliers 10 étoiles qui pullulent dans la nouvelle Babylone pudibonde et survoltée qu’est devenu Dubaï.

Que nous conte donc cet article? La prochaine campagne publicitaire d’une chaîne de supermarchés israéliens inspirée du Dubaïgate, et alternant plans des déambulations des clients filmées par vidéosurveillance, et interview des mêmes clients dont le vocabulaire est celui employé par le gouvernement pour démentir avec étonnement et stupéfaction (haha) l’implication d’Israël dans l’assassinat du Dubaïgate.
C’est donc à un détournement malin de l’actualité récente que se livre ici le publicitaire.
La question qui peut alors être posée est celle de l’intérêt de cet article au sein d’un grand journal français (en dehors, bien sûr, de l’étrange fascination que les médias occidentaux semblent éprouver pour cette région du monde, et qui les pousse à examiner n’importe quel arrière-tiroir israelo-palestinien comme s’il s’agissait de la Pierre de Rosette). A la limite, on comprendrait qu’un canard de Tel Aviv traite de l’information dans sa rubrique « anecdotes », mais dans un grand quotidien français?
La réponse arrive en fin d’article : « L’opération témoigne aussi de la satisfaction assumée de la société israélienne après cette élimination ciblée »

Voilà la bête : non seulement les Israéliens assassinent des gens. Mais, diable, ils en sont heureux! Pire encore : ils en rient! Ils se permettent même -et c’est un comble- de rire d’eux-mêmes! Rire d’eux-mêmes, quand ils devraient s’autoflagéler! Voilà qui ne peut que choquer une société dans laquelle prononcer une phrase comportant les mots « arabe » ou « juif » provoque immédiatement prêches enflammés, confessions de péchés enfouis depuis treize générations, excommunications et appels à la Croisade contre le pensémal!
Alors, imaginez-vous : une société qui assume sereinement le fait de devoir tuer pour assurer son propre avenir, et qui, sachant la nécessité de l’acte, comprend qu’il est bien plus hygiénique d’en rire que d’en faire pénitence. Car la conscience ne se lave pas innocemment. Elle a besoin de coupables pour se faire, dont elle devra se débarrasser pour être enfin purifiée et reconquérir sa blancheur originelle. Or, comment trouver et désigner des coupables sans trancher au coeur du tissus civique, sans attenter à l’unité de la nation? Cela est impossible, et une société à la conscience pure ne peut qu’être une société en guerre perpétuelle. C’est ce que savaient Savonarole et Calvin, c’est ce que nous semblons redécouvrir.

Or, face à nous, nous avons le spectre de cette société vivante. Une société qui a encore une conscience assez forte pour supporter le poids de taches morales en se riant d’elles!
En comparaison, comme nous paraissons faibles! Comme nous avons laissé notre conscience dégénérer et s’affaiblir, à tel point qu’elle n’est plus capable aujourd’hui de supporter la moindre tâche, et ne peut nous laisser vivre sereinement sans être plus blanche que la plus fraiche des neiges! Comme nous paraissons petits et débrayés, nous, les moines et les inquisiteurs de ce monde, face à ce petit peuple assumant fièrement sa destinée dans une région qu’on croirait pourtant sortie de l’enfer!
Comme, enfin, nous paraissont sérieux pour les détails ridicules et, paradoxalement, si peu sérieux pour les choses d’importance!

« Il faut se méfier des gens qui ne rient jamais, ce ne sont pas des gens sérieux » disait Alphonse Allais. Cette maxime peut aussi s’appliquer aux peuples.
Bien entendu, c’est ce que Libé, pointe avancée et fier héraut d’une certaine décadence spirituelle, considère avec circonspection et méfiance.
Et c’est ce que nos futures Halde et autres commissariat au vivre-ensemble considèreront très bientôt comme des « dérapages », des « provocations », puis, peut-être, des crimes…

Quant à moi, après tous ces problèmes de conscience, je m’en vais écouter Carmen!