The Mist

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Pour toute plainte relative à cet article, vous pouvez vous adresser au ministère de la Vérité, au ministère de l’identité, ou à la section de vigilance citoyenne la plus proche de chez vous. Merci.

Quand donc avez-vous vu pour la dernière fois un grand film politique?
Je ne parle pas d’un film militant, d’une resucée du Cauchemar de Darwin, de Ché ou du dernier Mickael Moore. Non non, je parle d’un véritable film politique, le genre de spectacle devant lequel on se retrouve enchainé aux mécanismes du pouvoir et de la légitimité, emporté par la grandeur du discours et la puissance du collectif que forme une société unie dans un but commun, ou, au contraire, torturé par les mille serpents semant de leur langue de mensonge et de doute la division et la dispersion dans une société devenue mortifère. Confronté, enfin, et souvent malgré nous, à l’absurdité et à la nécessité du rapport ami/ennemi. Bref : tout ce que fut la politique dans l’histoire et tout ce qu’elle n’est plus (du moins, nous, Européens, nous plaisons à le croire – l’occasion de renvoyer à cette petite citation qui pulvérise en quelques mots 60 ans de « construction de l’Europe »).

Or donc, hier, dans un de ses moment de désoeuvrement que seules nous permettent les journées de coupure d’accès à internet, je regardai pour la seconde fois un petit film adapté de Stephen King et sorti en 2008, The Mist.
L’histoire est simple (« le scénario est convenu », comme dirait Télérama) : à la suite d’un violent orage, toute une petite ville de Nouvelle-Angleterre se retrouve dans le supermarché du coin en quête de matériel de bricolage et de fournitures diverses. Mais alors que les convois militaires se multiplient sur les routes (une base est située à proximité), une brume recouvre brutalement la ville, enfermant les joyeux clients dans le supermarché.
Car cette brume n’en est pas vraiment une, et on découvre bien rapidement qu’elle renferme de délicates créatures de carton pate qui empêchent toute vélléité de sortie. Voilà donc le supermarché du coin assiégé par ces monstres venus d’ailleurs, avec ses braves clients contraints de faire société.

Une société close et confrontée à un danger extérieur : recette basique des films d’horreur, constateras-tu, cher lecteur. Et tu auras bien raison. Quoique, bon, le film d’horreur n’est généralement pas ma tasse de thé, surtout lorsqu’il s’agit de se triturer le cerveau pendant 2h30 pour deviner qu’en fait, c’était Mike qui a tué Brenda, Lucy, Brian et Curby parce que vois-tu, lorsqu’ils avaient 12 ans et demi, Brian avait emballé Lucy, la petite cousine de Brenda dont Mike était secrètement amoureux et dont il avait vainement tenté de se rapprocher en se casant avec la dite Brenda qui, néanmoins, et malgré son statut de blonde stupide qui la condamne à être le premier personnage à y passer -non sans avoir fourni une petite scène de cul avec Curby dont le râle mortel aura de fortes chances de se confondre avec le coït de Brenda, aura préalablement deviné les mobiles de Mike. Dommage pour elle que les scénaristes aient décidé que sa priorité était de faire l’amour avec Curby, et non de sauver sa vie.
Ah, mince, je me rends juste compte que j’ai oublié le geek et la minorité visible dans les personnages…

En même temps, c’est un film d’horreur : fuck le politiquement correct!!! Fuck Joe Dassin et Jean-Pierre Raffarin!
Vive la sanquette dans tous les sens, les enfants dans les baignoires qui se font scalper puis découper à la tronçonneuse, non sans que le réalisateur ait au préalable fourni plusieurs gros plans de leurs doigts en train de se faire trancher au couteau-suisse dans un cri de douleur indesciptible, surpassant de loin en intensité sonore les moments les plus enflammés des discours d’Edouard Balladur!

Bon, bref, vous l’aurez compris, les films d’horreur pour adolescents (en dehors de ceux qui exploitent leur potentiel de second degré –The Faculty– ou, plus simplement, ceux qui ont quelque chose à dire –Carry-) et, bien pire, les films dont l’ambition non-conformiste et la profondeur du discours se limitent à montrer des lambeaux de chair en gros plan durant 2h me laissent franchement et définitivement de marbre. Fin de la parenthèse.

Et revenons à nos moutons. Ou plutôt, à notre société close et confrontée à un danger extérieur. Car s’il s’agit là d’un postulat de base de film d’horreur, il nous faut comprendre que c’est aussi, et surtout, la base même d’une situation politique. Et c’est là tout l’enjeu du film (qui, d’ailleurs, ne nous est caché à aucun moment : quelle belle chose, et si rare, que la vérité d’un discours qui n’emploie pas de faux rebonds, de twists, de retournements de situations hasardeux, mais laisse au contraire le spectateur pénétrer en elle en une lente et inéluctable gradation jusqu’à la révélation de sa monstruosité finale) que de montrer l’évolution de cette société humaine face au danger.

De ce danger, on ne saura d’ailleurs quasiment rien. On soupçonne que la brume et la faune extraordinaire qu’elle renferme pourraient être issue d’une expérience des militaires. Mais rien de plus. Et, d’ailleurs, c’est moins un enjeu en soi que le moyen de mettre en branle les mécanismes de politisation de la petite société du supermarché. Qu’est-ce que la politisation? La manière dont cette société va laisser les évènements influer sur son attitude collective. La politique n’est pas une essence, elle est une attitude. Dès les débuts de l’évènement, des lignes de faille apparaissent sur le mode reconnaissance/négation de la situation. Alors que le personnage principal joue le rôle de la raison (peur devant l’horreur de la situation, puis intégration et dépassement de cette peur permettant d’adapter son comportement, l’attitude politique noble par excellence), quelques autres jouent le rôle du rationalisme, c’est à dire de la rationalisation excessive d’une situation visant à supprimer la peur en la niant. Le problème est que nier l’existence de la peur revient à nier la réalité de l’évènement. Ainsi, le rationalisme devient rationalité délirante et les rationalistes sont les premiers à y passer.

Et c’est bien dommage, puisque les personnes de raison vont désormais être confrontés à bien pire : une bigotte ridicule et détestée de tous qui se découvre une vocation de Jim Jones reliée à Dieu, et réussit à transformer le supermarché en une pépinière de fous de Dieu. La force de ce fanatisme va être de s’appuyer sur les évènements dramatiques qui se succèdent, dans lesquels il trouve une justification sans cesse renouvelée de ses propres prédictions. Rien n’est plus dramatique que cette scène d’attaque des insectes durant laquelle les personnages de raison luttent pied à pied et réussissent à sauver un peuple du supermarché qui n’a d’yeux que pour la bigotte, « miraculeusement » sauvée d’un insecte tueur et confortée dans ses prédictions apocalyptiques. Il ne suffit pas de vivre. Il faut savoir pourquoi on vit. Tels sont les propos du commandant Adama, dans cette merveille qu’est Battlestar Galactica. Telle est aussi la réalité de The Mist : les personnages de raison offrent une capacité de survie. La fanatique, elle, offre un sens à cette survie. Mais tout le malheur veut que, pour elle, seule la vie auprès de Dieu est réelle. Aussi, les êtres raisonnés qui l’entourent ne sont-ils au départ que des êtres ridicules, puis, de plus en plus, des entraves à la Volonté de Dieu.
La Légitimité se retourne ainsi contre la Praxis, contre la société, contre la vie. Toute raison disparaît et toute réalité extérieure n’existe plus que pour confirmer la réalité intérieure de l’apocalypse.

C’est qu’il aurait fallu, au milieu des êtres raisonnés luttant contre les monstres venus d’ailleurs, un véritable sens politique, capable d’affronter la folle furieuse sur le terrain de la légitimité, des buts, du sens. En lui laissant le champs libre, ils se sont -certes bien malgré eux- faits les complices de sa conquête des âmes.
Ne reste plus alors pour ces derniers hommes que la fuite dans la brume. Une fuite qui les amène à croiser la trajectoire lente et majestueuse de quelque créature colossale ayant élu domicile ici, un monstre qui fait bien apparaître à ces quelques êtres de raison ce qu’il peut y avoir de vain dans leur fuite.
Car le monde est si grand.
Et il n’est plus le leur.

The Mist
Réalisateur : Franck Darabont
Scénario : Franck Darabont d’après une nouvelle de Stephen King
Production : Franck Darabont, Anna Garduno, Bob et Harvey Weinstein…
Photo : Ronn Schmitt
Montage : Hunter M. Via
Bande originale : Mark Isham
Origine : USA
Durée : 2h07
Sortie française : 27 février 2008

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2 Réponses to “The Mist”

  1. Hyarion Says:

    Merci pour cette critique d’un film que je n’ai pas vu, mais rendu intéressant sur le fond par l’analyse politique que tu en fais. C’est amusant, en un sens : parce qu’il s’agit d’un film se passant dans un cadre qui ne m’attire pas particulièrement, je pense que je m’y serais spontanément intéressé si l’histoire se passait dans un autre contexte… historique, par exemple, ou dans la veine de la fantasy historique. A partir du moment où cela se passe dans un contexte post-moderne apocalyptique ou un contexte de SF classique, les histoires politiques m’intéressent moins a priori… même si, sur le fond, elles peuvent être passionnantes ! Ainsi, même quand on cherche des films faisant sens sur le fond, on ne peut vraiment les apprécier dans leur ensemble que si « l’emballage » du cadeau, en quelque sorte, nous convient… D’où l’utilité sans doute de la diversité des genres, au cinéma ou dans la littérature, pour satisfaire tous les publics et les faire s’intéresser à des sujets universels, notamment politiques, qui peuvent être développés de bien des manières et dans des cadres narratifs très différents.

    Amicalement,

    Hyarion.

    P.S.: quelqu’un a raconté la fin de « The Mist » sur le site d’Allociné. Du coup, ça m’intéresse encore moins de le voir… mais finalement cela rend d’autant plus précieuse ton analyse politique du film ! ;-)

  2. vallesmarineris Says:

    Allociné donne le cancer. Allociné inonde les côtes. Allociné n’aime pas les trains. Allociné est un agent de la CIA. Allociné offre des sucreries aux enfants pour les faire monter dans sa voiture. Allociné vote Sarkozy.
    Cher public, boude allociné. Brûle allociné. Dénonce allociné à la Halde!

    Ce que tu dis sur la forme est très juste. Pour moi, grand amateur de SF, c’est justement le contraire : le même film présenté dans un contexte de fantasy historique m’aurait certainement moins touché. C’est justement parce que ces gens sont enfermés dans le lieu commun par excellence de notre modernité, la superette, que le film acquiert dès le départ sa dimension immersive et universelle.

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