« Dubaïgate », humour et vieilles dentelles

J’aime bien Libé.
Ce journal appartient à la catégorie si rare (et tellement nécessaire) des boussoles sud, ces outils sur lesquels je peux avoir l’absolue confiance de pouvoir conformer mon opinion en toute situation, et en tout lieu.
Ainsi, sans même avoir besoin de réfléchir, je peux immédiatement répondre « noir » dès lors que Libé aura jugé « Blanc ».
Cela n’est pas vraiment possible avec un journal comme le Figaro, dont les prises de position nébuleuses, oscillant entre la nécessité de rendre service à l’action gouvernementale et le désir de promouvoir des valeurs réactionnaires-molles tout en ne se coupant pas du lectorat bourgeois modéré, ne permettent pas de définir une ligne cohérente, un sonderweig journalistique. Trop de compromis, trop de bêtise petite-bourgeoise (cette névrose des fonctionnaires et de « l’argent public »), mais parfois aussi, et bien que rarement, des propos de clarté et de raison (le meilleur journal en ce qui concerne l’actualité russe -certainement de vieux relents de Custine et de la guerre froide).

Bref.

Tout ceci pour en venir à ce petit article de Libé, qui fait suite à la désormais fameuse affaire du « Dubaïgate », durant laquelle des agents d’origine très possiblement israélienne ont abattu l’un des principaux fournisseurs d’armes du Hamas dans un quartier de Gaza où il partageait les peines de son peuple dans un des méga complexes hôteliers 10 étoiles qui pullulent dans la nouvelle Babylone pudibonde et survoltée qu’est devenu Dubaï.

Que nous conte donc cet article? La prochaine campagne publicitaire d’une chaîne de supermarchés israéliens inspirée du Dubaïgate, et alternant plans des déambulations des clients filmées par vidéosurveillance, et interview des mêmes clients dont le vocabulaire est celui employé par le gouvernement pour démentir avec étonnement et stupéfaction (haha) l’implication d’Israël dans l’assassinat du Dubaïgate.
C’est donc à un détournement malin de l’actualité récente que se livre ici le publicitaire.
La question qui peut alors être posée est celle de l’intérêt de cet article au sein d’un grand journal français (en dehors, bien sûr, de l’étrange fascination que les médias occidentaux semblent éprouver pour cette région du monde, et qui les pousse à examiner n’importe quel arrière-tiroir israelo-palestinien comme s’il s’agissait de la Pierre de Rosette). A la limite, on comprendrait qu’un canard de Tel Aviv traite de l’information dans sa rubrique « anecdotes », mais dans un grand quotidien français?
La réponse arrive en fin d’article : « L’opération témoigne aussi de la satisfaction assumée de la société israélienne après cette élimination ciblée »

Voilà la bête : non seulement les Israéliens assassinent des gens. Mais, diable, ils en sont heureux! Pire encore : ils en rient! Ils se permettent même -et c’est un comble- de rire d’eux-mêmes! Rire d’eux-mêmes, quand ils devraient s’autoflagéler! Voilà qui ne peut que choquer une société dans laquelle prononcer une phrase comportant les mots « arabe » ou « juif » provoque immédiatement prêches enflammés, confessions de péchés enfouis depuis treize générations, excommunications et appels à la Croisade contre le pensémal!
Alors, imaginez-vous : une société qui assume sereinement le fait de devoir tuer pour assurer son propre avenir, et qui, sachant la nécessité de l’acte, comprend qu’il est bien plus hygiénique d’en rire que d’en faire pénitence. Car la conscience ne se lave pas innocemment. Elle a besoin de coupables pour se faire, dont elle devra se débarrasser pour être enfin purifiée et reconquérir sa blancheur originelle. Or, comment trouver et désigner des coupables sans trancher au coeur du tissus civique, sans attenter à l’unité de la nation? Cela est impossible, et une société à la conscience pure ne peut qu’être une société en guerre perpétuelle. C’est ce que savaient Savonarole et Calvin, c’est ce que nous semblons redécouvrir.

Or, face à nous, nous avons le spectre de cette société vivante. Une société qui a encore une conscience assez forte pour supporter le poids de taches morales en se riant d’elles!
En comparaison, comme nous paraissons faibles! Comme nous avons laissé notre conscience dégénérer et s’affaiblir, à tel point qu’elle n’est plus capable aujourd’hui de supporter la moindre tâche, et ne peut nous laisser vivre sereinement sans être plus blanche que la plus fraiche des neiges! Comme nous paraissons petits et débrayés, nous, les moines et les inquisiteurs de ce monde, face à ce petit peuple assumant fièrement sa destinée dans une région qu’on croirait pourtant sortie de l’enfer!
Comme, enfin, nous paraissont sérieux pour les détails ridicules et, paradoxalement, si peu sérieux pour les choses d’importance!

« Il faut se méfier des gens qui ne rient jamais, ce ne sont pas des gens sérieux » disait Alphonse Allais. Cette maxime peut aussi s’appliquer aux peuples.
Bien entendu, c’est ce que Libé, pointe avancée et fier héraut d’une certaine décadence spirituelle, considère avec circonspection et méfiance.
Et c’est ce que nos futures Halde et autres commissariat au vivre-ensemble considèreront très bientôt comme des « dérapages », des « provocations », puis, peut-être, des crimes…

Quant à moi, après tous ces problèmes de conscience, je m’en vais écouter Carmen!

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2 Réponses to “« Dubaïgate », humour et vieilles dentelles”

  1. Hyarion Says:

    Vallesmarineris >>> « Comme nous paraissons petits et débrayés, nous, les moines et les inquisiteurs de ce monde, face à ce petit peuple assumant fièrement sa destinée dans une région qu’on croirait pourtant sortie de l’enfer! »

    Peut-on dire aujourd’hui que la nation israélienne a une destinée ? J’avoue être un peu sceptique compte tenu du contexte actuel, même s’il est de toute façon difficile d’apporter une réponse claire à cette question sensible…

    Attention, cependant : on est vraiment à la limite d’évocation d’un sujet interdit par toi-même à l’ouverture de ce blog… et il me semble entendre déjà le bruit pétaradant de la mobylette de Mollah Omar… ;-)

    Amicalement,

    Hyarion.

  2. vallesmarineris Says:

    Disons que les Israéliens ont la destinée qu’ils se créent face à une région (ulra) hostile dès la naissance de leur petit Etat…
    Le mot « destinée » est certainement trop fort pour ce que je voulais exprimer ;)

    Sinon, on est effectivement très border-line vis à vis de mes interdits. Interdits qui ont d’ailleurs un sens : à chaque fois que j’aborde le sujet, je me retrouve à prendre des partis qui ne sont pas naturellement les miens (je me contrefiche d’Israël, si si!)

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