The Ghost Writer, l’enchantement et l’abomination.

Un ferry aborde dans la nuit sous une pluie battante, son avant s’ouvre et laisse place au défilé de voitures qui s’engouffrent sur les routes de la petite île. Pourtant, un quatre-quatre rutilant ne démarre pas. Son chauffeur n’est plus à l’intérieur. Son corps est retrouvé peu après, étendu sur une plage de l’île, à quelques kilomètres du port…

Peu après, à 5000km de là, un nègre (« Ghost » en anglais) est recruté par l’éditeur londonien des mémoires de l’ancien premier ministre britannique, Adam Lang, avec pour rôle d’achever ces mémoires à la place de l’ancien nègre dont le corps était retrouvé dans la nuit sur la plage, probablement suicidé -le poids de la tâche, vous comprenez.
Logiquement, notre nouveau nègre aborde sa tâche dans l’enthousiasme, et ce d’autant plus qu’il doit l’achever en moins d’un mois. Il se rend alors sur l’île américaine sur laquelle vit Adam Lang avec quelques proches (sa femme, sa secrétaire, des employés). Une île froide, perpétuellement grise, battue par les vents et la pluie. Au centre, la demeure d’Adam Lang : construction sobrement design -verre et béton- posée sur l’île comme un défit à la nature déchainée.

Alors que notre nègre vient de poser les pieds sur l’île survient un incident : Adam Lang est mis en accusation par le tribunal pénal international de la Haye pour avoir soutenu les tortures de la CIA après le 11 septembre. Les Etats-Unis étant l’un des seuls pays du monde à ne pas reconnaître la juridiction de la Haye, l’île américaine, de villégiature, devient seul refuge de Lang.

Ainsi débute ce film brillantissime de Roman Polanski, dans lequel la réécriture des mémoires de Lang va peu à peu conduire le nègre à plonger dans le passé caché du premier ministre. S’adaptant à un contexte dont il découvre progressivement l’hostilité, il se fait enquêteur et suit le fil des mensonges mémoriels qui finiront, d’incohérence en incohérence, par le conduire à la vérité -et accessoirement, à expliquer la mort de son prédécesseur, le tout en jonglant entre les colères de Lang, le caractère impérial de sa femme, Ruth, et les curiosités de sa secrétaire.

A ce moment précis, cher lecteur, je t’interrompt au cas où tu n’aurais pas vu ce film pour te signaler que si la partie qui suit ne contient pas de « spoiler », elle n’en renferme pas moins des allusions qui te conduiront facilement à dénouer les fils de l’intrigue… De plus, c’est bientôt le printemps du cinéma.

Tout l’objet du film est donc l’interrogation de cette frontière très floue tracée entre la remise en cause d’une réalité (délirante?) et la paranoïa pure et simple. Le spectateur -totalement identifié au nègre- traverse cette frontière tout au long du film, en ne sachant qui croire et à qui se fier. La secrétaire ne renfermerait-elle pas une femme vénéneuse sous son apparence d’icône sexy (oui, dans ce film, Polanski rend les femmes de 50 ans trèèèès sexy) toute dévouée à Adam Lang? Comment le grand Lang, cet homme qui marqua la vie politique de son pays d’une telle empreinte, pourrait-il n’être que le benêt impulsif qui nous apparaît du début à la fin du film? Plongés dans un monde de doutes, il n’y a finalement guère que Ruth, le cerveau du couple (vous avez dit Hillary? ;), cette femme au caractère de chien mais au coeur d’or, qui nous paraisse digne (d’un semblant) de confiance.

Cette incertitude totale est largement renforcée par les effets de mise en scène : les plans intérieurs de la maison de Lang entre austérité et ridicule, l’humour de situation omniprésent signifiant la frontière fluctuante entre comique et tragique, et soulignant par là-même la frontière entre réalité menaçante et pure paranoïa (mention spéciale à la fin du film, que l’utilisation du hors-champs rend tout à la fois glaçante et poilante). Enfin, l’absence totale « d’effets » dans les situations de tension (la course-poursuite avec les « hommes en noir », la tentative de meurtre de Lang) renforce leur potentiel anxiogène et met véritablement le spectateur dans la peau du nègre.

A travers la mise en scène, c’est donc le sens commun qui semble s’échapper jusqu’à la révélation finale.
Or, il ne peux exister que deux réponses possibles à une situation qui échappe au sens commun : ou bien nous déraillons, ou bien c’est le monde qui déraille. En nous orientant peu à peu vers la seconde hypothèse, Polanski donne à son film une dimension politique évidente. Ce déraillement du monde qui broie peu à peu le nègre comme il avait broyé son prédécesseur n’est que le « dommage collatéral » d’une abomination politique à laquelle à participé Adam Lang dans son passé de premier ministre, passé qui le rattrape désormais.

Bien sûr, il y a dans ce film une bonne part d’autobiographie : plusieurs scènes évoquent plus ou moins directement l' »affaire Polanski », le passé qui ne passe pas, l’acharnement judiciaire contre Lang, le fait qu’il soit interdit de séjour dans son propre pays. Mais il y a aussi et surtout une vision terrifiante de la politique. Une analyse superficielle du film opposerait une vision positive de la politique (le Bien Commun, l’amour du peuple) à celle apparemment proposée par Polanski (machinations broyant l’individu). Pourtant, la critique de Polanski porte plus loin, et plus large. Il plonge ici au coeur du désenchantement fondateur de la politique moderne (Gauchet).

Car l’Irak ou l’approbation de la torture ne sont pas que les dommages collatéraux d’une politique opportunément mise en place après les attentats du 11 septembre. Ils sont les extensions opérationnelles d’une tentative de « réenchantement » du monde opéré par ce fameux groupe des néoconservateurs, qui profitent des attentats pour faire triompher un nouveau Grand Récit politique unificateur et fusionnel, dans lequel la politique ne sera plus cantonnée à la petitesse « réaliste » et aux manoeuvres médiocres de l’ère clintonienne. Mais le postmodernisme ne se laisse pas imposer un Grand Récit innocemment : questionnant tout, il force le nouveau pouvoir néoconservateur à développer mensonge sur mensonge pour parvenir à rendre crédible son récit hyperpolitique. Et c’est du coeur de ces mensonges qu’émerge la figure d’Adam Lang, pris au piège d’enjeux qui le dépassent, et nous dépassent tous.

De Grand Récit, la politique néoconservatrice est devenue une abomination, un cancer de mensonges emboîtés les uns dans les autres, dont les métastases se diffusent dans chaque strate de ce pouvoir déclinant et dans la vie même de ces nègres chargés de glorifier et de poursuivre ce Grand Récit, comme si de rien n’était.

Et ce n’est plus sous la pluie battante et la tempête, mais dans les plus snobs des immeubles londoniens, dans cette vieille Europe relativiste et postmoderne qui n’a plus ni le courage ni l’envie de se prêter aux mensonges des idéalistes d’outre-atlantique, que se résout cette intrigue dont la complexité proprement abyssale fut menée d’une main de maître par un Polanski au sommet de son art.

Et c’est un grand soutien devant l’éternel des néoconservateurs et de la guerre en Irak qui vous le dit…

Date de sortie cinéma 3 mars 2010
Réalisé par Roman Polanski
Avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Kim Cattrall
Durée 2h08 min
Année de production : 2008
Distributeur : Pathé Distribution

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