Pour en finir avec Stéphane Guillon

Oui, je sais, cher lecteur, chère lectrice, tu voudrais que je change de sujet.
Tu trouves certainement que là, trop, c’est trop, et qu’il me faudrait quand même délivrer mon âme de l’étrange obsession qui semble s’être emparée de moi à propos de l’assujettit social à l’humour de caporal-chef qui orne depuis quelque jour ma prose délicate -quoique souvent fougueuse- de ces relents d’imbécilité troupière et de mélasse conformiste.

Et chose promise, chose due : comme l’indique le titre, passé cet article, il ne sera plus jamais question sur ce blog du camarade Stéphane Guillon et de la seule oeuvre à laquelle il se soit pour l’instant attelé -non sans un certain talent, à savoir la résurrection de cette manière délicate et racée de faire rire qu’était l’humour brejnevien.

Qu’est-ce que l’humour brejnevien, te demanderas-tu, cher lecteur, non sans avoir au préalable demandé à ton ami google te bien vouloir te fournir une ou deux indications de base au sujet du mot sus-mentionné qui n’en gardera pas moins sa profonde opacité pour toi, lecteur ignare au point de croire que les mots « praesidium suprême », « congrès du Parti » ou « camarade » tirent leur origine de la dernière saison de Star Trek -alors qu’il s’agit là, bien évidemment, d’une référence aux premiers épisodes des shtroumfs?

Bon, je vais résumer : voyez-vous les colonnes de chars des premiers mai moscovites? Et bien, vous tenez là l’essence même de l’humour brejnevien.
L’humour brejnevien avance avec la légèreté d’une colonne de blindés. Il s’annonce, sans grâce, sans goût, sans rien d’autre que le bruit de ses moteurs tournant à plein régime et le bruit dur, cassant, du fer sur le bitume.
Il n’avance pas, d’ailleurs, il défile. Car l’humour brejnevien ne se dévoile pas avec délicatesse : non, il se donne à voir sans retenue. Il se montre sous toutes ses facettes et tend bien haut ses canons de manière à ce que, si l’on est pas saisi de rire, on le soit au moins de crainte.
car l’humoriste brejnevien a besoin d’ennemis vers qui tendre ses canons. Attention, pas n’importe quel ennemi. Non : des ennemis visibles, identifiables, des ennemis sur lesquels il est facile d’apposer la marque « MAL ». Car pour l’humoriste brejnevien, l’humour est une croisade. Le sabre dans une main, la Bible/Le Capital/Le dernier Badiou (rayez la mention inutile) dans l’autre, il s’élance, fougueux, et dévore à grand coups d’images éculées, de formules à l’emporte-pièces et de comparaisons foireuses les centaines de kilomètres qui le séparent de la figure honnie de l’ennemi.

Dans le monde tel que le propose l’humoriste brejnevien, il n’est donc rien qui ne soit blanc ou noir. Dressé sur l’autel, les bras emportés par quelque mouvement vengeur, le regard de feu et le ton ironique-imprécateur, ce Savonarole des temps modernes se lance à l’attaque de l’Ennemi comme si l’avenir du monde en dépendait.
Ainsi, l’humoriste brejnevien ne trouvera d’aucun intérêt de prendre pour tête de turc Robert Badinter, Jean Gireaudoux, un cintre ou… soi-même.

Et oui, c’est le propre de l’humoriste brejnevien que de proposer des formes humoristiques aussi diverses et bigarrées qu’un défilé de blindés. Le propre de l’humour de bon goût est de parvenir à jouer sur les registres et les degrés de lecture, ainsi que sur les formes humoristiques : l’humour absurde, la dérision, le jeu de mot -point trop n’en faut-, le comique de situation, toutes formes d’humour qui peuvent aider, lorsqu’elles sont maîtrisées, à offrir au spectateur une diversité de degrés de lecture qui lui permettront peut-être, du moins peut-on l’espérer, de saisir la modestie de sa place dans un univers à ce point polysémique…

Point de tout ça chez l’humoriste brejnevien. L’humour y prend la plupart du temps la forme de la dérision (on imitera alors la voix et les tics de Nicolas Sarkozy pendant cinq minutes) ou de l’absurde, mais pas de n’importe quel absurde : l’absurde par le point godwin (on mettra alors Eric Besson/Zemmour/Brice Hortefeux/Georges Frêche -rayez la mention inutile- dans la peau d’un nazi afin de prouver avec tact et finesse à quel point leurs actions et leurs discours rappellent quand même les heures les plus sombres de notre histoire). Ainsi, la pauvreté stylistique se met au service d’une indigence intellectuelle militante, servant moins à éduquer le public qu’à le caporaliser et l’enrégimenter dans la lutte contre le Mal.

Et cela tombe bien, car tout comme les colonnes de blindés de la place rouge, le brejnevien n’est pas très exigeant vis à vis de son public : quelques gestes de la main plus ou moins robotiques, quelques vivats cachés derrière des lunettes noires suffiront à le contenter. Du moins en apparence. Car, en fait, l’humoriste brejnevien rêve encore et toujours du grand soir où le héros charismatique -entendez lui-même– baigné de lumière et auréolé de gloire guidera le fidèle troupeau vers l’avenir bâti en un glorieux édifice.
Et oui, c’est l’éternelle faiblesse de l’humoriste brejnevien que de toujours chercher la complicité de son public, quitte à en rajouter, encore et encore, quitte à se victimiser, encore et encore, pour chercher toujours l’approbation de son public.

Et il n’a pas trop de mal à obtenir cette approbation, car il offre à son public l’inestimable : une certitude.

Dans un monde de doutes où l’homme et la terre ne sont plus au centre  de toute chose, qu’il est bon de se sentir enfin emporté au coeur de LA lutte du Bien contre le Mal, au coeur de ce combat dantesque qui se joue entre la perpétuelle remontée du nazisme rampant et le camp du Bien auquel, nous, nous appartenons. Et que nous pouvons les regarder de haut, tous ces petits indigents qui ne comprennent rien à la grandeur de NOTRE combat! Leur relativisme n’est qu’un signe de leur impuissance. Ils se croient intelligents, mais ne sont qu’aveuglés! Et s’ils critiquent notre idole, c’est qu’ils sont jaloux, ou pire, c’est qu’ils sont de l’autre camp

Mal utilisé, l’humour est donc une arme de destruction massive.

C’est bien pour cela que le grand humoriste a peur de l’humour. Il en a peur pour les autres, tout d’abord, car il connait trop son pouvoir, son influence, sa capacité à électriser les foules mille fois mieux que n’importe quelle argumentation vibrante.
Il n’est qu’à voir le soin clinique que Desproges employait à mettre de la distance entre lui et son public pour comprendre le rapport très spécial (quasi pathologique?) du grand humoriste à l’humour.

Le grand humoriste combat son public. Ou, plus précisément, il combat toutes les simplicités de pensées et de langage, les facilités morales, les échappatoires du quotidien qui sont autant de signes de faiblesse et de petitesse. Le grand humoriste affine et anoblit, quitte à choquer, quitte à provoquer, quitte à défier son public. Non, nous fait-il comprendre, la rencontre avec « l’autre » n’est pas forcément un moment d’enrichissement (merci Desproges), quant à « l’engagement », c’est bien souvent le nom que l’on donne au manque d’inspiration (merci les Inconnus) ou au conformisme politique (merci desproges, encore). Le même Desproges qui savait tout à la fois décocher des flèches tueuses en quelques mots à Pinochet (là où d’autres auraient eu besoin de longs discours) tout en rhabillant Duras pour de longs hivers (et tant pis pour les hypocrites).
En confrontant le public à ses petitesses, et en lui faisant comprendre par une nécessaire autodérision que ses petitesses sont nos petitesses à tous, le grand humoriste décentre l’indidivu, le fait descendre de son piédestal et le confronte à sa modeste condition d’homme, sans pour autant le désespérer (sans quoi l’humour deviendrait cynisme).

C’est d’ailleurs pourquoi le grand humoriste a aussi peur de l’humour en lui-même, car il connaît trop la limite fluctuante et ténue qui sépare le drolatique de l’odieux. L’humoriste joue avec les limites, c’est là son rôle et son métier. Aussi, la moindre petite faute de goût, le moindre petit jeu de mot en trop, et le propos, de comique, devient bêtise, ou cynisme. Et c’est alors tout le rôle d’éducateur du comique qui disparaît, enterré par une lourdeur de style ou un jeu de mot facile.
Bien sûr, ce rôle éducateur et anoblissant de l’humour n’est certes pas celui que s’assigne le camarade Guillon, qui n’hésite donc pas à y aller à la truelle, maniant à qui de droit accents allemands et points godwins en furie, dans un salmigondis qui n’a plus d’humour que le nom dévoyé.

Et à mille lieux du monde de modestie, de retour sur soi-même, d’autodérision et d’absurde brossé par un desproges furieusement anticonformiste, nous avons droit au conformisme abrutissant et politiquement correct du camarade Guillon. Le conformisme infernal d’un combat du Bien contre le Mal, d’une histoire comme volonté du spectateur replacé au centre de toute chose.
le constat est sans appel : l’humour de Guillon est une fabrique de monomaniaques, prompts à s’indigner de chaque injustice ridicule, mais incapables de voir que l’humour de leur idole n’est que l’appel à la guerre de tous contre tous, et au désir narcissique suprême de contenter les petits plaisirs de chacun au détriment de notre pérennité à tous.

Sur ce, je m’en arrête là. J’en ai fini avec le camarade Guillon, à tout jamais. A moins, peut-être, qu’un jour, nous nous retrouvions d’un côté et de l’autre des barreaux que son « humour » n’aura pas manqué de redresser dans la future république démocratique française des bisounours.

PS : je reste néanmoins outré par la prise de position de France Inter. Ou bien la radio soutient son humoriste, ou bien elle le vire. Bien entendu,  je suis favorable à la première solution. L’inquiétant n’est pas que Guillon s’exprime, mais que personne ne semble en mesure de s’opposer à lui.

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3 Réponses to “Pour en finir avec Stéphane Guillon”

  1. vallesmarineris Says:

    Une bonne adresse aboutissant à la même conclusion : http://www.lemonde.fr/opinions/chronique/2010/03/23/faut-il-guillotiner-stephane-guillon_1323019_3232.html

  2. libreplume Says:

    euh …à titre indicatif l’ami Stéphane passe sur Toulouse en novembre ! tu dois enrager d’être dans le centre :D ! mais t’inquiète il y a toujours les dvd :D !

  3. vallesmarineris Says:

    Bon, la règle du « tabou Guillon » débute-t-elle dès le moment où j’ai posté l’article, ou ne vaut-elle pas tant que je ne suis pas passé à l’article suivant?

    Allez, on va pencher pour le second, et dire que « oh, comme je regrette de ne pouvoir assister au politburo du camarade Guillon! » ;)

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