Tout ce qui brille

Après un long silence, me voici donc de retour!

Un retour dignement fêté par le cri d’amour que je m’en vais lancer -printemps oblige- envers une véritable bombe miraculeusement tombée au beau milieu du marais barométrique de notre cinéma national en ce début de printemps. Tout ce qui brille, car c’est là son titre, conte l’histoire de deux amies, Eli (Géraldine Nakache) et Lila (Leila Bekti) qui rêvent de s’évader de leur banlieue-bouygues riante de Puteaux à la recherche des lumières de Paris. De brillantes réussites en cuisants échecs et de mensonges en mensonges, les deux amies vont réussir à se faire une place dans le monde des appartements huppés de Neuilly dans lequel elles rencontreront la lumière chaude mais ambiguë de (la meilleure actrice de la galaxie) Virginie Ledoyen, impériale en dame de la haute (comme en tout, me ferez-vous remarquer).

Bien entendu, cette chaude lumière de la haute société n’ira pas sans brûler les ailes de nos deux banlieusardes, dont l’amitié sera mise à rude épreuve par la ruse, l’ambition, la vanité et quantité d’autres produits fournis par la belle société parisienne, mais sortira finalement renforcée de cette épreuve. Centré sur cette amitié féminine, le film a pu facilement être présenté comme un « film de filles », et je fus témoin du public apparemment visé par la communication et les critiques lors de chacune de mes séances, pour mon plus grand malheur lors de la première (pisseuses de 15 ans et pseudo-racailles -que peut-il y avoir de pire en ce bas-monde que des filles-pseudo-racailles?), mais pour mon plus grand bonheur lors de la seconde, il est vrai plus tardive (public quasi exclusivement féminin, moyenne d’âge 25 ans). Oui, cher lectorat féminin, ceci était un message principalement destiné au lectorat masculin de l’Eve Future, mais, à la guerre comme à la guerre, il s’agit de le convaincre, le bougre!

Pourtant, me répondras-tu, cher lectorat féminin, il y a un moyen bien plus simple de convaincre le public latent : la qualité du film. Ou plutôt ses multiples qualités, à commencer par une mise en scène tout simplement parfaite, et qui évite les écueils du cinéma français, qui ne cessent de me maintenir éloigné des productions de notre cinéma hexagonal.

Premier écueil : le film français parle. Sans cesse, à toutes les sauces, sans ne jamais rien signifier. Mais pire encore que le film qui parle dans le vide, le film qui parle pour faire avancer l’intrigue. S’opposant à toute logique cinématographique, combien de réalisateurs français déroulent leur intrigue non par le langage de l’image, mais par la parole de personnages ainsi théâtralisés. Ce drame du « théâtre filmé » qui n’est jamais bien loin dans les films français, Géraldine Nakache (qui est aussi la réalisatrice du film) l’évite à peu près totalement. Tout au contraire, les paroles très banales échangées par les amies acquièrent une signification profonde (milieu social, niveau culturel, humour sous-jacent) qui participe à l’ambiance et au ton du film sans jamais constituer le seul médiateur d’une intrigue avant tout servie par des procédés cinématographiques.

Second écueil : le film français n’aime pas la ville. S’il est obligé de filmer la ville (parce qu’il traite des problèmes de personnalité de Charles-Edouard, enfant parisien délaissé par un père diplomate et dont une mère cinéaste a acheté l’amour à coups de voyages au Japon et de Ferrari), le metteur en scène fera tout son possible pour ne pas livrer de plan large ou toute autre horreur qui pourrait mettre en valeur l’environnement urbain, voire -hérésie!- laisser penser que le personnage puisse constituer un révélateur de cet environnement. Il rendra aussi une photographie aussi terne que possible, de manière à suggérer la laideur intrinsèque de la ville pollueuse et dévoreuse de vies, à moins que ce ne soit pour restituer les vraies couleurs de la vraie vie de la vraie ville qu’on connaît tous. Rien de tel dans Tout ce qui brille : Paris y est filmée dans toute son ampleur. Non pas le Paris du VIème arrondissement, mais le Grand Paris, celui de Neuilly, de la Défense, de Puteaux comme des vingt arrondissements. D’ailleurs, tout le film souligne l’immensité, que ce soit celle, géographique, de la ville, ou celle, symbolique, des tours d’habitation de Puteaux. Tous les éléments symboliques de la ségrégation urbaine sont en place, sans qu’il ne soit jamais nécessaire de les nommer. La photographie est quant à elle particulièrement bien léchée. Et particulièrement discriminante : aux couleurs chaudes de Paris la nocturne s’oppose le terne et le grisé de Puteaux, l’ennuyeuse, la diurne. la réalisatrice ne cherche pas à tromper le spectateur, et c’est là un premier coup de canif dans notre molle conscience nationale : non, la banlieue ne brille pas et ne brillera jamais. Non, la banlieue n’est pas non plus l’endroit d’où sortiront les génies de demain. Juste un lieu quelconque, sans identité, sans goût, dans lequel il est bien difficile de projeter ses ambitions et sa volonté à 20 ans. Au contraire de Paris.

Troisième écueil : le film français n’aime pas la réalité. La réalité, vous comprenez, c’est plein de choses qui dérangent, voire pire, qui risquent d’interpeler le spectateur. Dès lors deux solutions : ou congédier la réalité (la tendance Eric Rohmer), ou l’enfermer dans un carcan suffisamment étroit pour qu’elle n’acquière pas de dimension au-delà de l’anecdotique (l’ensemble des « comédies françaises ») ou du militant pour public conquis d’avance (Chabrol). Dès lors, il est bien difficile pour le cinéma français d’enrichir un imaginaire dont il se coupe plus ou moins sciemment. Encore une fois, Tout ce qui brille explose joyeusement cette donnée et plonge directement au coeur de ce monde que nous subissons chaque jour sans que notre imaginaire bridé et sclérosé soit jamais en mesure de le saisir.

Un exemple : l’achat d’une paire de chaussures de luxe. Nos deux banlieusardes sont évidemment sans le sou. Alors qu’elles sont sur l’esplanade de la Défense, les voilà abordées par deux enfants, l’un noir, l’autre blanc, appelant dans un discours gentiment formaté à acheter quelques breloques pour que l’argent soit reversé aux habitants pauvres de Haïti. Ne s’en laissant pas compter, Eli et Lila rejettent sans ménagement les deux pauvres enfants et s’emparent de leurs t-shirts, tracts et autres breloques qu’elles s’empressent de revendre aux passants en usant à merveille de la corde misérabiliste, et réussissent ainsi à amasser une somme honteuse qu’elles dépensent immédiatement dans l’achat… de la luxueuse paire de chaussure qui leur manquait pour briller -du moins le croient-elles- dans les soirées mondaines. L’inscription « misericorde » figurant sur le survêtement de Lila ne fait que renforcer l’ironie de la scène et le message extrêmement violent qu’elle renferme : à trop chercher le bien dans la culpabilité et la vérité dans la misère, la société française – et tout particulièrement la gauche française- se condamne à succomber au charme du premier marchand du temple venu, pour peu qu’il sache correctement jouer de la corde culpabilisatrice et misérabiliste, tout aussi sûrement que les sociétés en proie aux délires nationalistes s’exposaient à succomber aux charmes du premier duce venu…

Le message est dur et il porte loin, pour peu qu’on veuille bien dresser l’oreille, mais il est servi par la mise en scène toute en légèreté qui nous fait passer ce coup de couteau dans le réel sous l’angle de l’humour noir. Point de paroles inutiles ici, juste une mise en scène, un éclairage, une musique. Et une scène tout bonnement drolatique (même si la salle riait jaune, pour le coup).

Mais le principal intérêt de Tout ce qui brille -comme, certainement, de toute bonne comédie- réside dans la dissection de la société qu’il opère. Une société que l’ascension mondaine d’Eli et Lila nous permettra de traverser de part en part.

Tout commende donc avec le désir des deux banlieusardes d’accéder aux soirées huppées de Paris. Les voilà donc parties de leur morne banlieue-bouygues, revêtues de ce qu’elles pensent être leurs plus beaux atours et prêtes à rejoindre la flamboyante capitale. Bien entendu, elles se voient refoulées de soirées en soirées. Parce que tout signale leur origine géographique : leurs tics d’expression, leur tenue, leur démarche. Parce qu’elles n’ont pas d’invitation, pas de connaissances, pas de réseau. Parce qu’elles sont hors du cercle.

Dès lors, que faire? Contacter la Halde et le MRAP afin de faire pièce à l’ignoble discrimination dont sont victimes les deux femmes? Insulter les videurs des soirées branchées dans un dernier dépit de « haine de banlieue »? Que nenni, bien loin des pulsions de morts de notre identité nationale, nos deux banlieusardes réagissent… par la ruse. Se faufilant dans une arrière-cour, jouant du coude, volant une invitation par-ci, une place par-là, tapant la discussion à de parfaits inconnus devenus des amis de 20 ans l’espace de quelques secondes, disséquant chacun des tics, chacune des manières de cette société inconnue en entomologiste de la réussite mondaine, Lila avance telle une reine, conquérante et carnassière, dans un milieu qu’elle s’approprie instantanément, allant jusqu’à jeter son dévolu sur une proie masculine de cette haute société qu’elle veut intégrer de force.

Mais c’est pourtant Eli, la plus modeste des deux, qui réussit à pénétrer le cercle en premier. En défendant de jeunes femmes de la haute société victimes d’un voleur à la tire, elle fait la connaissance d’Agathe -alias Virginie Ledoyen. Montée dans le luxueux appartement de la jeune bourgeoise, elle découvre cet autre monde entre émerveillement et exotisme.

Or, derrière les strass et les paires de chaussures hors de prix se dissimule le côté sombre de cette haute société parisienne magistralement incarnée par Virginie Ledoyen. Son personnage réellement empathique évolue vers une cruauté délicate mais affirmée au fur et à mesure que se déroule l’intrigue. C’est que la bourgeoise Agathe remarque bien vite la fausseté des deux banlieusardes, et ne tarde pas à leur faire remarquer -certes avec diplomatie- l’illégitimité de leur place.

Rien n’est plus révélateur de ce jeu magistral que la scène durant laquelle elle discute brièvement avec Eli avant de la regarder silencieusement, avec malice, comme pour jauger de son appartenance au cercle. Les codes d’Eli, sa tenue, son registre de langage d’autant plus révélateur qu’il se voudrait soutenu sans y parvenir, tout éclate aux yeux d’Agathe -comme à ceux du spectateur, d’où le comique de la situation- comme la marque de l’altérité d’Eli. Dès lors, ne restera plus pour la banlieusarde qu’à trouver sa juste place dans ce milieu qui n’est pas le sien et ne le sera jamais : de porte-manteau en baby-sitter, elle découvrira la cruauté de toucher une vie rêvée dont elle restera éternellement séparée par la frontière glacée des mille codes sociaux d’autant plus inaccessibles qu’ils sont implicites, et qu’elle ne peut donc les acquérir…

Et c’est dans cette constatation sociologique que réside toute la finesse du film : Agathe n’est pas moralement coupable. Elle ne fait qu’obéir à des codes sociaux qui sont pour elle implicites et évidents. En réagissant avec délicatesse et tact, puis avec virulence à l’entrisme agressif de Lila, elle ne fait que tracer les frontières existant entre deux cercles de la société qui interagissent sans pour autant se rencontrer (voir le personnage de Carole -Audrey Lamy). Ni bien, ni mal : chaque personnage est habité de son rôle social et de la position -du statut- qu’il entend occuper dans le monde parisien. Chacun agit envers l’autre selon la grille de l’honneur (tenir son rang) et de la honte. Ainsi, déclarer vivre à Puteaux est une déchéance, au même titre que le noble était déchu s’il travaillait sous l’Ancien Régime. Et c’est l’attachement fanatique à ce rôle social qui conduit Lila à la déchéance et la réduit à l’humiliation personnelle, seul moyen -croit-elle- de préserver son statut dans le premier cercle.

Ainsi, Tout ce qui brille nous renvoie à une réalité limpide : si vous voulez comprendre la France de 2010, plutôt que lire un rapport du MRAP ou de la Halde, plongez-vous dans Molière et Marivaux, car leurs leçons sont toujours nôtres. Les valeurs de la vieille noblesse sont la base de notre société, la dérision qu’elle pratiquait et qui reste une particularité française (comme je l’ai montré ici), son mépris total pour l’argent, son goût immodéré du beau et de la discussion, et son attachement à l’individu comme pouvoir et forme d’art. Mais aussi son mépris du parvenu et de tout ce qui ne respecte pas sa juste place dans la société, son assurance de posséder l’exclusivité du bon goût et sa prétention à l’imposer au reste de la société, et, enfin, son incapacité à comprendre le ressentiment qu’elle peut provoquer chez qui n’appartient pas à son ordre. Tout cela était la réalité de Versailles, et reste notre réalité.

En refusant de la voir en face, nous refusons de nous regarder dans la glace. En la criminalisant sous les vocables du « racisme » ou de la « discrimination », nous nous enfermons dans un rejet radical de nous-mêmes qui ne peut nous conduire qu’à l’impasse. Cet archétype aristocratique est-il bon? Là n’est pas la question : que nous le voulions ou non, il reste la base de notre division sociale. Ce que l’impitoyable Terreur, ce que dix révolutions et quarante ans de Parti Communiste n’ont pas réussi à effacer, croyez-vous donc que quelques inquisiteurs pitoyables drapés de leurs habits de Savonarole et de leur fiel réussiront à le réaliser? Laissez-moi rire!

En attendant, et malgré que leur projet soit condamné à l’échec, ces psychotiques de la discrimination ne cessent de dresser la société contre elle-même dans un grand élan nihiliste et autodestructeur, mêlant joyeusement le vrai au faux dans un grand ricanement engagé et festif, dressant chaque jour les bûchers sur lesquels quelque pauvre fauteur de malpensée expie pour les fautes intériorisées comme telles par l’ensemble de la société.

Et c’est toute la grandeur de Tout ce qui brille de mettre enfin l’humour du côté de la grâce et de la vie, contre le ressentiment, contre la haine, contre la déréliction.

Et de ramener enfin, un tant soit peu, la banlieue du côté de la vie.

Date de sortie cinéma : 24 mars 2010

Réalisé par Géraldine Nakache, Hervé Mimran

Avec Leïla Bekhti, Géraldine Nakache, Audrey Lamy, Virginie Ledoyen
Durée : 01h40min Année de production : 2009
Distributeur : Pathé distribution

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2 Réponses to “Tout ce qui brille”

  1. Dante Says:

    Bonjour,

    Ayant enfin un peu de temps pour déposer le commentaire que je souhaite porter à ton attention, je le fais ici, peut-être avec un peu plus de recul que le premier moment d’énervement passé. Je précise que je n’ai pas été voir le film et donc je n’interviendrais pas sur ton analyse du film, fort intéressante et stimulante.

    J’ai parlé d’énervement tout à l’heure et je vais m’en expliquer. Cet article, dans certaines de ces affirmations, a provoqué une réaction quasi épidermique.

    Tout d’abord, concernant cette « banlieue qui ne brille pas et ne brillera jamais ». C’est beau ces certitudes… J’aimerai les partager mais à la différence de toi, si j’ai parfois le sentiment d’être impuissant, je ne peux pas m’y résigner. Sans doute est-ce du à la résurgence de mon idéalisme, va savoir. Tout cela pour dire qu’ayant habité les premières années de ma vie dans un de ces quartiers que l’on a pris l’habitude d’étiquetter – car tout doit avoir une étiquette aujourd’hui, c’est plus rassurant – de « quartiers difficiles », je ne vois peut-être pas les mêmes choses que toi sur sa prospective du moins. Il est certain que les difficultés de ces quartiers sont des vérités et que leur cadre ressemble à une boîte de pandore qui étonne toujours le chaland lorsqu’elle s’ouvre. Ce n’est peut-être pas une raison pour recycler l’image d’épinal diffusée sans arrêts par TF1 ou ses collègues. Des tissus associatifs existent et pour y avoir travailler, je peux dire qu’il se fait des choses dans ces quartiers. Certains jeunes réussissent même à monter leur boîte grâce à ce tissu associatif. Depuis 2006, le pourcentage des entreprises montées dans des « banlieues » à augmenter. Alors oui, ce n’est pas une révolution quand on regarde tout cela de loin et que la vue globale empêche de rentrer dans les détails. Pour avoir notamment travailler au sein de la C.S.F, auprès d’élèves en difficultés, je me suis rendu compte de la niaque qu’avaient certains jeunes, bien loin du ronronnement des enfants de la haute qui savent déjà que l’avenir leur ai quasiment servi sur un plateau. Comment expliques-tu, d’ailleurs, que dans ma classe de Seconde, cette année, ce sont souvent les jeunes issus du quartier de mon établissement (le Lycée Rive Gauche est situé au Mirail) qui aient le plus cette niaque, cette envie de s’en sortir et de ne pas se résigner au-delà des difficultés ? Alors, je connais déjà la réponse. Elle est écrite dans ton article:  » juste un lieu quelconque, sans identité, sans goût, dans lequel il est bien difficile de projeter ses ambitions et sa volonté « . Difficile sans doute, oui, mais pas impossible. Et qui n’a rien de déterminant non plus. C’est ce que je reprocherais à tes propos: tu pars de ton constat pour déterminer. A la différence de cette perspective, je partirai d’un constat pour envisager. Nous n’avons donc pas la même vision des choses, bien que je le sache déjà. Je me rends compte aussi d’une chose en te lisant et en examinant ma propre réaction à tes propos. J’ai parfois l’impression qu’à chaque fois que l’on parle des banlieues pour recycler le « capital négatif  » comme le disent certains journaleux, c’est un peu une attaque que je subis. Sans doute n’avais-je pas perçu, jusqu’ici, ce que vivre dans une cité pendant 12 ans avait laissé en moi. Sans doute plus de choses que je ne l’aurai cru. En cela, je te remercie pour ton article. Il m’a permis de comprendre à quel point ce sujet est sensible à l’intérieur de ma tête et de ma vie. Et de continuer à défendre ce en quoi je crois sans en refuser pour autant les réalités.

    Ensuite, je reviens sur les écueils du cinéma français que tu as déterminé et tout d’abord la crise de parlotte aigue qui semble l’atteindre. Le cinéma français a toujours eu besoin de dire. Est-ce un défaut ? Je n’en suis pas si sûr. Certains films traite du langage, de son pouvoir et de ses implications, et sont bien obligés de le mettre en scène. Quant au fait que parler serait souvent « pour ne rien dire », je m’inscris en désaccord complet avec toi. Si tu regardes un film comme « C’est le bouquet ! » (2001) de Jeanne Labrune, le langage sert précisément à mettre en scène, sur le ton de la comédie, les rapports de force qui se jouent entre les personnages. D’autres films, que je porte à ton attention, font des économies de langage. Si tu regardes un film comme « Comment j’ai tué mon père » (2001) de Anne Fontaine, tout se joue sur les silences et la subtilité de chaque mot prononcé dans les rapports entre les fils et leur père. On retrouve aussi ce même pouvoir d’évocation dans un film comme  » Ne quittez pas  » de Arthur Joffé (2003), très belle comédie sur l’absence et qui a le mérite d’explorer la réalité aux prises avec le passé. Un film comme « Garde à vue » (1981) de Claude Miller se sert du langage pour mettre en scène l’affrontement de deux sollitudes. Je ne partage pas donc pas ton opinion sur la place du langage et sa signification. Il est certain que le cinéma français est toujours plus ou moins lié à une tradition théâtrale, mais depuis quelques années, force est de reconnaître que bien des changements ont été entrepris. Et puis, cela tient au conception que nous avons du cinéma. J’apprécis de voir des images et de les recevoir mais j’aime aussi qu’un film me parle aussi à travers ce verbe qui recèle bien des pouvoirs et des intérêts. Tu attends du cinéma tout autre chose. C’est ta vision, cela t’honores, mais il me semble difficile de dire que ce point est un « écueil « .

    Deuxième écueil : « le film français n’aime pas la ville ». Il serait temps de regarder davantage de film français autre que les drames misérabilistes qui ne constitue pas la majorité du genre. Si tu regardes un film comme « Mille millième » (2000) de Rémy Waterhouse – le scénariste de « Ridicule » de Patrice Leconte – véritable bijou de la comédie sur la vie en copropriété, le début et la fin sont des plans larges de la ville et de l’agglomération parisienne, dans toutes ses composantes. Un film comme « Le coût de la vie » (2000) de Philippe Le Guay englobe l’agglomération Lyonnaise par des plans larges qui oscillent avec ceux plus détaillés des quartiers riches et ceux des plus modestes. Il suffit aussi de regarder le générique des « Aventures de Rabbi Jacob » (1973) de Gérard Oury pour voir le travail effectué à englober la ville. Je pourrais citer d’autres exemples, mais sur ce poit-là aussi, le cinéma français recèle quelques pépites intéressantes.

    Sur le dernier – et sans doute celui qui m’a le plus énervé – « le cinéma français » n’aime pas la réalité. Il serait d’ailleurs bon de préciser de quel cinéma on parle. Le cinéma français est pluriel tout d’abord, et je préfère dire qu’il existe des cinémas français. De plus, le cinéma que tu cites (Rohmer et Chabrol) est celui des années 60-70 à son apogée, et nous savons tous qu’il s’agit davantage d’un cinéma d’idées (voire intellectuel) que d’un cinéma qui s’intéresse à la réalité. Encore qu’en y cherchant bien, un lien très étroit est souvent fait entre les deux. C’est donc un faux débat, j’ai envie de dire, depuis le début. Quant à l’aspect cinéma « militant pour public conquis d’avance (Chabrol) », j’ai vraiment hurlé de rire tant cette vision me paraît étriquée. Il serait d’ailleurs tant que tu vois les derniers films de Claude Chabrol pour prendre conscience de l’évolution que son cinéma a connu. Un film comme  » L’ivresse du pouvoir  » (2005) n’est absolument pas militant et traite d’une question importante: l’exercice du pouvoir et ce mal de la grandeur, dont parlait Shakespeare, lorsqu’il sépare le pouvoir de la conscience. Le film aborde d’ailleurs toutes les réalités et ne prend jamais parti pour aucun de ses personnages.  » La fille coupée en deux  » (2007) aborde, tout comme « La fleur du mal » (2003), le cadre bourgeois et ses réalités. Rien donc de très militant et je dirai presque que les récents films de Chabrol – ce qui les rend divertissant et intéressant – se rapprochent plus de chroniques sociales que de films à message. Dans un autre registre, le cinéma français aborde bien des réalités, qui ne te touchent peut-être pas, mais qui existent.  » Chaos  » (2001) de Coline Serreau est un très bon film qui aborde énormément de thèmes. Les films de Costa-Gavras ont aussi connu une évolution et s’ils abordent des réallités sur le plan politique, Costa-Gavras n’oublie pas de faire du cinéma. Il suffit d’ailleurs de voir son dernier opus, « Eden à l’Ouest » où pour la première fois, le cinéaste s’aventure sur le terrain de la comédie en abordant la situation des immigrés clandestins. Le message du film n’est pas de dire « pauvre clandestins, comme c’est dur » mais d’apporter un regard global sur cette réalité et de susciter de nombreuses interrogations sur ce fait. Un de ces meilleurs, « Le couperet » – avec un grand José Garcia, sans doute dans son meilleur rôle – est excellentissime: le film met en scène un homme qui élimine ses concurrents pour obtenir un poste dans une grosse boîte. Pour souligner le côté amateur de ce nouvel assassin, présenté de manière réaliste, d’ailleurs sans parti pris, le personnage a systématiquement mal au bras dès qu’il a tiré au révolver. Il serait donc temps de s’apercevoir que mêmes les cinéastes engagés produisent d’autres oeuvres et le font avec infiniment plus de subtilités que l’image dévolue.

    Voilà en gros ce sur quoi je souhaitais réagir. Je ne me targue guère d’être un cinéphile aguerri du cinéma français, et je n’ai aucune prétention à le juger à travers ses défauts (et je sais qu’il en a) mais j’espère avoir modestement contribué à developper un autre point de vue sur certains aspects.

    Amitiès,

    Dante

  2. vallesmarineris Says:

    Je te remercie bien pour cette réponse, même si je regrette bien sûr qu’elle ne se fonde pas sur l’objet de l’article ;)

    En général, je me bases sur des généralités. Pour répondre, tu cites des cas qui sont pour moi des exceptions. Si tu le permets, je vais donc repartir de tes arguments pour défendre mes positions.

    la banlieue :
    Bien sûr, il y a de la vie dans les banlieues. Après tout, des gens y habitent. Cependant, pour avoir parcouru le quartier d’Empalot (et ici, je m’excuse auprès de mon cher lectorat non toulousain – qui en profitera néanmoins pour élargir sa connaissance de la géographie urbaine toulousaine) et, à quelques reprises, celui du Mirail, je ne peux pas dire que ces quartiers brillent pour leur intense vie urbaine… Combien de théâtres, de cinémas, de commerces? Combien de restaurants? Combien de structures (médiathèques, MJC, etc.) qui ne dépendent pas de financements publics?

    Le fait même qu’un cinéma à l’ambition aussi affirmée qu’ Utopia préfère s’installer dans la banlieue riche de Tournefeuille reflète bien la problématique : quelle que soit l’ambition « populaire » de son message, il ne s’adresse en réalité qu’à une frange des classes moyennes-supérieures. Alors que les boutiques de mode de la rue Saint-Rome semblent, elles, accueillir bien plus de « diversité sociale » (« tout ce qui brille », avez-vous dit? ;)

    le cinéma :
    En ce qui concerne le cinéma et la ville, ton argumentation même confirme mon article. Obligé de recourir à rabby Jacob (années 70) pour trouver une toute petite vue urbaine un tant soit peu ambitieuse? ;) De dénicher quelques secondes par-ci, quelques secondes par-là dans quelques films pour infirmer mon argument… Mais ce ne sont pas ces quelques secondes que je demande, ce sont des heures, des dizaines d’heure!

    Même réponse pour le cinéma « engagé pour public conquis d’avance », auquel je ne dénie pas une certaine finesse (Costa-Gavras, Chabrol sont de très bons cinéastes), mais auquel je reprocherai de rester fondamentalement rassurants, de ne pas chercher à déstabiliser leur public (pour résumer : de gauche, anticlérical).

    Lorsque je regarde un épisode de South Park ou un film de Verhoeven ou de Bigelow, je sais que je n’en sortirai pas INTACT, quelle que soit mon opinion. Cela n’est pas le cas de Chabrol ou Costa-Gavras.

    Enfin, pour le dialogue…
    En soi, je n’ai rien contre : j’adore « les tontons flingueurs », je considère « le souper » ou « garde à vue » comme de grands films. « La Chinoise » et ses interminables logorrhées marxistes-léninistes est un enchantement (pervers, certes ;) dont j’ai cessé de compter les visionnages…
    Tous ces films ont en commun de mettre la parole (même surabondante) au service de la mise en scène et de l’efficacité narrative.

    A la différence d’une majorité de films français qui mettent leur réalisation au service de dialogues qui tournent donc dans le vide.

    Amicalement,

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