L’Espagne, la vérité, la politique

Actualité européenne aujourd’hui, avec l’affaire du juge Garzon.

Ce juge espagnol s’est rendu célèbre dans le passé pour la mise en accusation de l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet, accusation qui s’est achevée de manière particulièrement grand-guignolesque après avoir suscité nombre d’espoirs.

Or, voilà qu’après les fantômes de Pinochet, Garzon s’est attaqué à ceux de Francisco Franco, ancien « caudillo » de l’Espagne de 1939 à 1975, entré dans l’histoire bien plus par la guerre civile (1936-1939) qui suit sa tentative de coup d’Etat du 17 juillet 1936 que pour le régime dictatorial et ultraconservateur qu’il mit en place après sa victoire. Le projet de Baltasar Garzon consiste à obtenir réparation des crimes franquistes pour ses victimes, à l’aide tant des archives que des charniers franquistes qu’il entend faire ressortir au grand jour.

Mais Baltasar Garzon, en éclairant les charniers à la lumière du jour et de la vérité, déterre en même temps une mémoire enfouie sous une loi d’amnistie datant du retour à la démocratie. Les plaies qu’il met à jour ravivent les clivages de la société espagnole, et conduisent logiquement ses adversaires à l’accuser de mener une affaire plus politique que judiciaire. Ainsi le juge se retrouve-t-il suspendu de ses fonctions, dans l’attente d’un procès pour excès de pouvoir (prévarication) mené par des associations de droite et d’extrême droite qui l’accusent de ne pas respecter la loi d’amnistie conclue trente ans plus tôt…

Les arguments de la gauche espagnole (qui défend le juge) sont axés sur le bien en soi de l’oeuvre judiciaire : en ouvrant les fosses communes, Garzon entend donner des noms aux (dizaines de) milliers d’anonymes enterrés là et restituer leur dignité aux familles des disparus. Se faisant, il confronte le pays a une vérité que la loi d’amnistie de 1977 entendait enfouir pour l’éternité : oui, l’Espagne fut bien soumise 40 ans durant à la tyrannie de quelques militaires, et c’est tout à l’honneur de la démocratie espagnole que de vouloir redonner une dignité à ceux qui se sont battus pour elle durant la guerre civile, en attaquant ceux qui l’ont combattue.

L’argumentaire de la droite (le clivage gauche/droite paraît absolu dans cette affaire) est axé sur la dimension politique de l’affaire : en déterrant les cadavres du passé, Garzon conduit l’Espagne à retrouver les vieux démons de la guerre civile, ce qui, loin de conduire à un élargissement de la démocratie, risque au contraire de la miner de l’intérieur sous les assauts de minorités vindicatives se parant du pur manteau de la justice pour mener en réalité un combat bassement politicien dont tous les Espagnols sortiront perdants.

Cette affaire est passionnante à plusieurs titres : d’abord, en ce qu’elle permet de mesurer l’importance de la mémoire pour la présent d’une nation (oui, l’identité nationale existe, et elle est adossée à un passé dont l’interprétation peut être réconciliatrice ou discordante). Ensuite, en ce qu’elle montre, encore une fois, que la vérité n’est pas forcément un bien. Et que la justice ne peut se faire à tout prix. S’il est bon qu’une nation se confronte aux errements de son passé, cela ne peut se faire au détriment de sa cohérence présente. Est-ce une bonne chose de confronter une nation à la vérité si cela doit la conduire à la discorde, voire à la guerre civile?

Le juge Garzon, dans sa recherche effrénée d’une justice universelle, n’obéit-il pas à une quête de pureté morale qui lui a -ironie du sort- fait perdre tout sens de la justice en tant que recherche de l’harmonie et de la meilleure voie pour la réconciliation?

En fait, la question centrale que pose cette affaire est le statut de la vérité dans la construction d’un collectif (qu’il soit d’ailleurs une nation, un parti politique ou une association quelconque). Dans quelle mesure l’harmonie collective nécessitera-t-elle un mensonge pour perdurer? Dans quelle mesure ces mensonges entravent-ils notre évolution et nous poussent-ils à accepter une part de vérité supplémentaire?Les exemples historiques sont en cela aussi divers que variés. D’un extrême à l’autre, nous retrouvons la négation pure et simple de l’extermination amérindienne par la mémoire américaine et la pleine intégration du génocide des juifs d’Europe par la mémoire allemande, l’une et l’autre attitude ayant pour trait commun d’être pleinement assumée et revendiquée par les deux peuples. Entre les deux, nous retrouvons tout le panel possible, de la réconciliation dans la vérité sud-africaine de 1994 à la reconnaissance progressive par la France des crimes de Vichy. Dans ce panel d’attitudes possibles, les Espagnols doivent trouver celle qui leur permette le meilleur vivre-ensemble possible. D’ici là, les questions resteront posées.

Avec pour seule réponse l’éternelle prééminence du politique sur le judiciaire, n’en déplaise aux fanatiques de la Vérité comme absolu.

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