L’euro : un problème politique

Dans son soucis de toujours donner le meilleur et la pointe de l’info à son lectorat, l’Eve Future tient à aborder en ce beau jour de printemps 2010 un décryptage de l’actualité européenne.

Bref résumé de la situation : l’incapacité de la Grèce à honorer ses dettes l’a conduite au bord du défaut de paiement depuis quelques mois, alors que le peu d’empressement des membres de la zone euro à venir à son secours entrainait une crise de confiance sans précédent des marchés financiers envers la monnaie unique européenne. Le climax de cette crise de confiance fut atteint la semaine dernière, à la fin de laquelle, après moultes chutes boursières et sueurs froides de dirigeants européens, ceux-ci se sont suffisamment ressaisis pour concocter un plan de sauvetage venu -in extremis- inaugurer l’ouverture des places boursières asiatiques en ce lundi 10 mai 2010. Tout est donc bien qui finit bien.

Sauf que.
Sauf que, encore une fois, l’Europe n’a pu prendre une décision qu’une fois placée au bord du gouffre.
Sauf que, encore une fois, la décision prise par l’Europe n’a pu l’être qu’une fois placée en dehors de toute règle de droit préétablie, dans la plus totale improvisation institutionnelle et diplomatique.

C’est là une manifestation supplémentaire de ce drame européen qui ne nous donne le choix qu’entre l’impuissance dans le respect du droit et l’efficacité au mépris de ce même droit. L’impuissance, nous la voyons à chacune de ces manifestations ridicules que l’on nomme « sommets européens » et qui, après maints discours plus surchargés de paix et d’ambition paneuropéenne les uns que les autres, accouchent immanquablement de souris diplomatiques dont chacun sait qu’elles seront à ce point rognées par chaque Parlement/référendum national, qu’elles nous apparaitrons rétrospectivement comme des éléphants…

Quant au mépris du Droit (à travers les règles de fonctionnement de l’UE), la présidence Sarkozy de l’UE (juillet-décembre 2008) nous en avait déjà donné un avant goût, qui vit le président louangé pour un bilan qu’il dut avant tout à sa capacité à s’affranchir des règles de fonctionnement et des Traités (voir son rôle lors de la guerre en Géorgie). Dans quel pays s’imagine-t-on un représentant politique vanté pour sa capacité à dépasser toutes les limites de son mandat ? Au Zimbabwé? Au Turkménistan? Point du tout : c’était en 2008, en plein continent européen, parmi les pays les plus développés et démocratiques qui soient.

D’une certain manière, cette dialectique des décisions difficiles et inacceptables finalement adoptées au mépris des règles communes fait penser au mode de fonctionnement de la république romaine, qui recourait à la Dictature dès lors qu’une situation d’urgence imposait des décisions rapides. A la différence que Rome ne recourait à la magistrature suprême qu’en cas de grand danger militaire, et non pas pour régler quelque petit différent financier…

Et justement, en a-t-on véritablement fini avec la chute de l’euro? Rien n’est moins sûr. En laissant la situation se dégrader au point que le monde a pu croire en l’explosion de la zone euro, les pays européens ont montré la mesure de leur incurie. Pire : ils ont prouvé à la face du monde que les intérêts nationaux restaient au fond plus important que le Bien Commun européen, même lorsque la faillite européenne risque d’entraîner dans son sillage celle des nations… La stabilité d’une monnaie étant affaire de confiance, qui pourra à nouveau croire en une zone monétaire qui n’en est pas une, puisqu’elle n’est pas dotée du pouvoir souverain qui, seul, peut disposer des leviers financiers et de la légitimité populaire qui lui permette de mettre en place une politique monétaire sans plonger les marchés dans l’affolement, ou conduire le peuple à la révolte.

Et ici, j’aimerai en venir à l’idée d’un prétendu « gouvernement économique européen », devenu le temps d’une crise le graal de certains décideurs européens. Nous passerons sur la joyeuse oxymore d’un « gouvernement économique » en régime libéral (Kafka semblent promu à un brillant avenir dans la bureaucratie européenne) pour en venir sans préambule au noeud du problème : un gouvernement, qu’il soit économique, social ou culturel (oui, à ce propos, vous voulez un contrôle de l’Etat sur le marché ou la fixation des salaires, moi, je veux un contrôle de l’Etat sur la radio, internet et les journaux : donnant-donnant, comme dirait Ségolène Royal ;-) ne peut être que soumis à un souverain, pour reprendre le vocabulaire hobbesien, c’est à dire à une instance qui légitimera les décisions de ce gouvernement auprès des peuples européens.

Pourquoi? Tout simplement parce qu’un peuple souverain n’accepte un gouvernement qu’à partir du moment où il est formé en son nom (Rousseau et Hobbes). Rappelons que le gouvernement du peuple souverain a pour rôle de perpétuer l’unité politique au-delà des clivages sociaux, économiques et culturels qui traversent le peuple (Freund). Cette perpétuation de l’unité ne peut elle-même s’accomplir qu’à l’aide de choix politiques réalisés au nom de l’ensemble du peuple, même s’ils le sont simplement par 51% des représentants de ce même peuple. C’est précisément la capacité d’un peuple à se soumettre aux décisions de la majorité -même limitée- qui décide de sa nature politique (d’où l’erreur de Rosenvallon : ce n’est pas du mode de scrutin, mais bien du « désir de collectif » et de son absence que proviennent les problèmes politiques européens). Ainsi, une minorité qui refuserait de se soumettre à la majorité (sous prétexte de se battre pour ses droits, par exemple) condamnerait la communauté politique dans son ensemble à la guerre civile, ou à l’impuissance -à l’impolitique, pour reprendre un terme de Freund.

Dès lors, tout gouvernement est essentiellement politique, et ce n’est que par extension de cette fonction première qu’il s’occupe d’affaires économiques ou sociales. Car les divisions économiques, sociales ou culturelles d’un peuple sont indépassables et ne peuvent être transcendées que par la décision politique : ce fut la grande leçon de Machiavel et -bien malgré eux- des marxistes. Aussi, prétendre mettre en place un gouvernement européen de l’économie sans avoir auparavant fondé la politique d’un Etat européen appuyé sur la souveraineté d’un peuple européen est une absurdité dans les termes.

Une absurdité qui pourrait nous mener loin : d’une part, dépourvu de toute capacité politique, ce gouvernement s’enfermerait dans une prise de décision à l’unanimité, dans la mesure ou l’adoption de la majorité supposerait une légitimité appuyée sur une souveraineté dont il ne dispose pas. Ainsi, ce gouvernement serait-il rapidement réduit à l‘impolitique, condamné à n’accoucher que de souris, comme le sont depuis leur début des Commission Européenne, Parlement Européen et autres machins européens (récemment, le Président et la ministre des Affaires Etrangères de l’Union) que l’on ne cesse d’ajouter depuis 1957 à l’interminable convoi des petits machins, et dont on espère sans doute que de leur petite nouveauté naîtra par magie une légitimité qui, bien évidemment, n’apparaît jamais…

D’autre part, se rendant bien vite compte de l’inefficacité de ce nouveau machin, il est probable que des pro-européens enthousiastes, tout à leur envie de faire progresser leur petit hochet européen sans apparemment comprendre que 50 ans de joujou européen ont lassé nombre des européens les plus enthousiastes, appelleraient bien vite à simplifier le processus de décision : autrement dit, à introduire de la majorité afin que les décisions soient prises rapidement. C’est bien, mais cela pose un problème de taille : les décisions sont prises, mais elles le sont dans le vide de l’absence de souveraineté. Dépourvues de toute légitimité auprès d’un peuple européen qui n’existe pas, elles sont donc vues, au mieux, comme sans intérêt, et au pire, comme les agressions caractérisées de l’ultralibéralisme, l’islam, l’étatisme bruxellois, l’impérialisme franco-allemand (rayez la mention inutile) contre les valeurs des nations européennes, chacune voyant bien entendu le danger suivant sa propre grille d’interprétation politico-culturelle.

Encore une fois, cette tentative de simplification des Institutions aboutirait à un référendum, donc à un ratage et à une (énième) délégitimation de l’idée européenne auprès des peuples : le circuit de 2005 recommencerait ad vitam aeternam, alimentant de sa trainée de frustrations les rêves exotiques de quelques nouvel-ancien populiste que les forces du Bien pro-européen se chargeraient de dénoncer, elles qui ont tout fait depuis plus de 50 ans pour éliminer la peste brune de l’Europe!

Pour conclure : peut-on espérer que l’euro, cette monnaie si critiquée, posera la question des conditions politiques propres à sa préservation? Et que derrière l’émergence d’un gouvernement économique se profile l’espoir d’un véritable gouvernement politique européen? La chose est peu probable, mais, bah, l’espoir fait vivre!

Au pire, nous pouvons penser, comme Napoléon, aux Romains et à leurs Dictatures! Comment, cela ne vous fait pas envie? Faignants que vous êtes!

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