L’ennemi nous veut-il du bien?

Alertes à la bombe, enlèvements : depuis une semaine, les initiatives des terroristes comme de ceux qui sont sensés les pourchasser ne manquent pas, pour le plus grand plaisir des petits et des grands.

Car il faut l’avouer : il y a définitivement dans le terrorisme un aspect spectaculaire parfaitement saisi par un Don Delillo qui consacre au phénomène pas moins de trois de ses livres. Le mélange de peur et de suspens, d’attente et d’effroi, l’oeil irrésistiblement attiré par le spectacle repoussant, tout dans le terrorisme évoque le langage du cinéma d’épouvante et de suspens, jusqu’à l’apogée du spectacle atteinte en ce jour de septembre 2001 : l’attaque (et plus fin encore, le décalage entre les deux attaques, qui permit à la seconde d’être filmée sous tous les angles), les détournements d’avion, le lieu le plus symbolique des Etats-Unis, la dramaturgie parfaitement orchestrée jusqu’au climax atroce et génial de l’effondrement des tours jumelles : tout dans cet évènement tient du langage cinématographique. A vrai dire, le concept même de film de suspens n’a plus vraiment de sens depuis, tant cet évènement paraît esthétiquement indépassable.

Aussi, il ne faut pas être dupe : le terrorisme est un spectacle en partie issu de notre monde civilisé et libéral. Ajouté à cela qu’il trouve ses bases dans les conditions objectives (politiques de ressentiment, absence de liberté, le tout favorisant des idéologies plus ou moins foireuses) et qu’il se trouve bien souvent instrumentalisé par les mêmes régimes autoritaires qu’il prétend combattre (Algérie) ou par des politiciens occidentaux peu adeptes du langage de vérité (néoconservateurs).

Cependant, de nos jours, le danger de la duperie semble (du moins en Europe) bien moindre que celui, plus préoccupant, de la fausse connaissance. Nombreux sont aujourd’hui les demi-habiles qui se laissent aveugler par  l’aspect spectaculaire du terrorisme au point d’en nier tout simplement l’existence, considérant que tout attentat n’est qu’une création médiatique aux ordres d’un pouvoir politique plus ou moins fantasmatique (voir la remise en cause des attentats du 11 septembre). La rubrique commentaires d’un article de Rue89 consacré au Sahara nous en fournit un bon exemple. Ce raisonnement est évidemment dangereux car, poussé jusqu’à l’absurde, il livre nos métros et nos trains (en plus de régions entières dans le monde) à la furie nihiliste… Le pire étant qu’il continuera à trouver des excuses aux terroristes, sûrement de pauvres victimes du capitalisme, de l’occident et de la vie.

Si nous ne devons pas être dupes de la possible instrumentalisation du terrorisme par les Etats,il ne s’agit pas non plus d’en nier la réalité, pas plus que d’en nier la nature profonde qui nous amène à ce que Julien Freund, après Carl Shmidt, considérait comme le coeur du politique : à savoir le rapport ami-ennemi.

Pour ces deux penseurs, la politique naît dans la reconnaissance d’un ennemi, face auquel la communauté se dote de règles et s’organise afin de se défendre. D’où le lien consubstantiel entre guerre et politique, la première se produisant en général lorsque la seconde n’a pas correctement accompli sa tache.

Effectivement, si la prise en compte du rapport ami-ennemi peut mener à la guerre, sa non prise en compte y mène plus sûrement encore. Lorsque Hitler prend le pouvoir et affirme jour après jour sa volonté d’anéantir l’Europe sous un déluge de feu, les élites franco-anglaises choisissent de ne pas l’écouter, ne regarder ailleurs. Leur désir d’éviter à tout prix le rapport ami-ennemi et le potentiel militaire qu’il contient est tel que Français et Anglais préfèrent croire que le discours de Hitler ne leur est pas adressé. Ou pas vraiment. Et si certains prétendent voir en lui un ennemi, c’est certainement qu’ils ont de bonnes raisons à cela, et qu’ils sont au choix juifs, bellicistes ou communistes (rayez la mention inutile). On ne mesurera jamais assez à quel point l’antisémitisme de Céline ou Pétain trouva sa source dans le pacifisme. Et toute l’histoire des années 30 est résumée dans ce refus de l’ennemi, qui conduit finalement à la plus apocalyptique des guerres.

Tout au contraire, les Etats-Unis reconnaissent immédiatement l’ennemi dans l’URSS, et l’acceptent comme tel. Si bien que les deux puissances mèneront 40 ans de guerre froide en douceur jusqu’à ce que l’une des deux puissances s’effondre sur elle-même, comme n’aurait pas manqué de le faire un régime nazi absurde contenu militairement par une France supérieurement armée.

Aussi, lorsque tonton Mahmoud ou les petits enfants à la croix de bois du Sahara nous disent très clairement et sans la moindre ambiguïté qu’ils sont nos ennemis, qu’ils ne respectent pas nos valeurs et voudraient bien les voir anéanties à coups de machettes, de lance-flammes et de têtes coupées, nous pouvons les écouter. Nous pouvons même les croire. Car la paix repose finalement sur cette reconnaissance, bien plus que sur des résolutions du Machin.

Et toute la frustration de quelques demi-habiles, qui croient dissimuler leur haine de l’Occident sous les oripeaux de la « pensée critique » à géométrie variable, et tout l’humour mordant de ceux qui croient éviter la menace en niant son existence ne combleront pas cet abime ouvert par quelques nihilistes russes au XIXème siècle : il y a des idéologies et des gens qui ne veulent pas du bien à la civilisation.

Car certains ne rêvent que de voir tout bruler.

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