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La dernière délation

octobre 1, 2010

Jusque là, Martin Hirsch m’était plutôt indifférent. Il appartenait à cette catégorie de bons chrétiens prêchant la paix, l’amour de l’autre, la joue gauche et autres Sermons sur la Montagne destinés aux bienheureux qui n’ont jamais eu entre leurs mains les leçons terribles de Hobbes ou Machiavel. A ces belles déclarations de tolérance et de paix, je préfère d’ailleurs de loin la sentence de Mao, pour qui « la révolution n’est pas un dîner de gala »… Que voulez-vous, on ne se refait pas, et que ceux qui croient encore à la bonté naturelle de l’homme ou aux bienfaits de l’ONU me jettent la première pierre!

Aussi, quelle surprise je n’eus pas cette semaine en apprenant tout d’abord que Martin Hirsch n’était plus membre du gouvernement (bon, d’accord, j’ignorais qu’il l’avait jamais été) et qu’il se préparait à publier un livre traitant d’un sujet sensible s’il en est : le conflit d’intérêt.

En France, le conflit d’intérêt fait partie de ces objets exotiques que l’on ressort  du cabinet de curiosité tous les 20 ou 30 ans, en même temps qu’un os de dinosaures ou le dentier de grande tatie (qui fut une aventurière en Indochine au premier temps de la colonisation), et dont la signification s’estompe aussitôt rangé, comme dissimulé par un éternel brouillard.

Mais qu’est-ce donc que ce « conflit d’intérêt »?

Imaginez un député qui soit en même temps maire d’une commune. Imaginez maintenant qu’à un moment donné, ce député doive voter une réforme des collectivités locales qui avantage la nation mais désavantage sa commune. Il est en pleine situation de conflit d’intérêt, c’est à dire une « situation irrégulière dans laquelle il se trouve avoir des intérêts personnels qui sont en concurrence avec la mission qui lui est confiée », ou, plus précisément en ce qui concerne notre député-maire, deux missions d’intérêt public contradictoires qui le forcent à choisir l’une des deux, c’est à dire à délaisser l’autre (et donc à trahir sa mission et l’engagement qu’il a pris envers ses électeurs).

Le conflit d’intérêt n’est défini dans aucune loi, aucun règlement précis, c’est une simple règle de bon sens qui veut que la femme d’un ministre qui interviewe ce même ministre ou son supérieur direct sera dans une situation où elle devra soit attaquer ce même ministre et risquer le divorce, soit mener une interview toute molle, toute gentille, toute consensuelle en préservant son mariage mais en trahissant sa mission de journaliste.

A travers ces deux exemples, on peut voir la particularité du conflit d’intérêt, qui est de placer le député-maire ou la journaliste dans une situation de cas de conscience. Or, comme je l’ai dit plus haut, la nature humaine est ainsi faîte que dans une situation donnée, le brave citoyen sera toujours enclin à craindre le pire : ainsi, il soupçonnera fatalement la journaliste de préférer son mari à son travail. Aussi, le meilleur moyen de contrer le soupçon et la défiance du citoyen est-il encore d’éviter toute potentialité de conflit d’intérêt : le député ne doit pas exercer de mandat local, la journaliste mariée au politique ne doit pas traiter de politique ou présenter un journal télévisé.

Et cela ne doit pas être pris à la légère : à travers le cas de conscience du journaliste/homme politique, c’est toute la confiance du citoyen envers le média et le monde politique qui est remise en question. C’est toute la légitimité d’un système politique qui s’effondre, comme s’est effondrée la légitimité de Radio-France du jour où le président de la République décida d’en nommer lui-même le directeur.

Arrive donc Martin Hirsch et son livre sur les conflits d’intérêts. Contrairement à ce qu’on a pu en dire à droite ou à gauche, il n’est pas marquant en ce qu’il révèle des situations de conflits d’intérêts, mais en ce qu’il met en lumière leur potentialité omniprésente dans le monde politique français. Son livre débute par un questionnaire-florilège du conflit d’intérêt dont j’avoue, malgré toutes les préventions et la perversité qui me sont propres, et m’ont déjà poussé entre autres à déclarer en ces lieux ma flamme à Dominique de Villepin ou à dire « ta gueule » à Jean-François Coppé ou « gros tas de merde » à Xavier Bertrand (ah, c’était pas encore fait?), j’avoue donc que malgré tout cela, ce quizz d’ouverture m’a carrément laissé sur le cul.

Florilège :

Q9. Parmi les catégories suivantes, laquelle est obligée de déclarer publiquement des intérêts qui peuvent entrer en conflit avec les responsabilités qu’elles exercent ?

(Réponse : les experts sanitaires)

Q1. Un député ne peut pas, pendant son mandat. . .

(Réponse : être nommé enseignant)

Q6. Existe-t-il un pays où un membre de la Cour suprême peut avoir son loyer pris en charge par un homme d’affaires étranger ?

(Devinez… Encore merci Jacques Chirac)

J’arrête là : le constat est déjà trop accablant. Bien évidemment, chacun a ses responsabilités dans cette réalité, et il ne s’agit pas de dédouaner une opinion publique qui réélit sans cesse des députés-maires-conseillers généraux-présidents de communauté de communes dont elle semble estimer qu’ils pourront profiter de leur position à l’Assemblée pour en tirer quelques avantages en faveur de leur commune

Cependant, s’il est très improbable que nous devenions un jour des fanatiques du conflit d’intérêt comme le sont les Anglo-Saxons, il faudrait ou bien que l’on cesse de se poser des questions sur la probité de nos hommes politiques et que l’on soit parfaitement heureux d’avoir pour représentants Patrick Balkany ou Charles Pasqua, ou bien que l’on tente enfin d’établir un minimum de règles de bon sens qui permette un certain modus vivendi entre notre penchant catholique pour l’hypocrisie et notre désir secret d’être enfin satisfaits de ce système politique (à moins que l’antisarkozysme ne soit à lui seul une réponse à tous nos défauts)…

Et puisqu’il faut bien commencer quelque part, il serait peut-être temps que les éditorialistes de ce pays assassinent en direct et sans sommation Gerard Longuet, pour qui (menaces à l’appui) la volonté démocratique de Hirsch s’apparente à la trahison d’un secret professionnel (oui ami lecteur, tu as bien lu : pour Gerard Longuet, la politique est  régie par le secret professionnel) ainsi que Jean-François Coppé pour qui les révélations de Hirsch s’apparentent aux délations antijuives de la seconde guerre mondiale.

Ils pourraient aussi en profiter pour mettre en accusation les dirigeants de ce Parti Socialiste si prompt habituellement à s’opposer à tout et n’importe quoi à grand renfort de phrases toutes faîtes et de points godwin en furie et qui, dans cette affaire, restent bien étrangement silencieux… N’est-ce pas Benoit? Mais peut-être Martin Hirsch n’a-t-il pas suffisamment une tête de victime? Ou peut-être devrait-il préalablement tirer à la chevrotine sur des policiers ou se lancer à la chasse aux journalistes pour recevoir le soutien d’élus PS?

En attendant  cet éventuel sursaut politique et médiatique, cher Martin Hirsch, toi que je ne connaissais ni d’Adam ni d’Eve et que j’avais même tendance à dénigrer jusque là, je me rends compte que tu viens de t’attaquer seul à l’un des fléaux majeurs de notre démocratie imparfaite, et l’Eve future t’assure donc, pour ce que cela vaut, de son entier soutien!

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