Discuter le Mal, est-ce déjà être mauvais?

http://www.lemonde.fr/livres/article/2018/01/11/gallimard-suspend-son-projet-de-reedition-des-pamphlets-antisemites-de-celine_5240448_3260.html

http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/12/28/un-telefilm-sur-l-attentat-du-bataclan-cible-par-une-petition_5235322_3224.html

Un régime humaniste et libéral peut-il accepter l’existence de ce qui s’oppose en tout point à lui? Peut-il, plus encore, survivre à l’existence de ceux qui cherchent à le détruire, par les armes ou par les mots? Tel est le défi posé depuis deux siècles à nos vieilles démocraties, par les fanatiques barbus comme par les intellectuels policés qui, derrière leurs Ak-47 ou leurs bureaux Louis XVI, tiennent sans relâche à cracher leur détestation de ce qui constitue le coeur du message libéral et humaniste : l’acceptation de l’opinion et de l’existence de l’Autre, notamment garantie par la limitation de toute forme de pouvoir (politique, économique, religieux).

A cette question, le milieu culturel français vient de répondre deux fois NON.

NON : il n’est pas possible de confronter l’opinion française aux écrits antisémites de Louis Ferdinand Céline, puisque ceux-ci constituent « une insupportable incitation à la haine antisémite et raciste » selon le CRIF. Ainsi donc, la force de persuasion de l’antisémitisme serait telle qu’un lecteur confronté aux écrits de Celine serait instantanément « incité » à la haine des Juifs, et non pas pris d’un malaise et d’un dégoût bien compréhensibles devant la haine irrépressible, insondable de l’auteur? Ces braves gardiens de l’ordre et de la morale réalisent-ils l’hommage qu’ils rendent ainsi à l’antisémitisme, sous couvert de leurs bonnes intentions ? Réalisent-ils l’aide ainsi fournie aux antisémites de notre temps, trop heureux de voir confirmée la nature corrosive et anti-conformiste d’une opinion politique pourtant insignifiante, et signe infaillible d’une bêtise déjà dénoncée par Nietzsche et par Bernanos, en leur temps.

Mais j’oubliais : il n’y a évidemment plus d’antisémites de nos jours, puisque le « polémiste » Alain Soral et le terroriste Mohammed Merah attendent patiemment la réédition des oeuvres antisémites de Céline, avant que de découvrir que l’on peut haïr, au point de massacrer des enfants dans une cour d’école sous le prétexte qu’elle est juive.

 

NON : il n’est pas possible de confronter la culture française et l’opinion à la mécanique froide, exterminatrice, aveugle du djihadisme moderne. Au nom de la  » pudeur  » et de la « retenue », voici donc la culture française (bon, ne nous emballons pas, ce n’était qu’un téléfilm France 2, mais en quoi cet argumentaire différerait-il pour la réalisation d’un film de cinéma, ou l’écriture d’un roman?) privée d’un moyen de questionner l’évènement, son impact collectif sur nos mentalités, sur l’ordre politique et culturel qu’il induit, et semble renvoyer à deux siècles en arrière les considérations que je développais dans cet article, il y a tout juste… 7 ans de cela! Imagine-t-on un instant que la même décision, prise dans le contexte de l’après-Vietnam, aurait privé la culture américaine des films Apocalypse Now (sorti 5 ans après la fin de l’engagement américain au Vietnam) ou Voyage au Bout de l’Enfer (4 ans)?

Alors bien sûr, il y a l’argument-massue : et les familles des victimes? Si leur souffrance est immensément compréhensible, elles ne sont pas pour autant les propriétaires d’un évènement qui, dans sa dimension terroriste, et par conséquent politique, cherchait à atteindre la nation tout entière. D’autre part, s’agirait-il même d’un banal fait divers, interdire la production d’une oeuvre qu’ils auraient inspiré signifierait jeter aux ordures l’oeuvre toute entière de Dostoïevski, ou d’Ellroy… Et pour ce qui est du délai de décence avant la production d’une oeuvre, à combien le situer? un an? dix ans? un siècle, le temps que tous les proches des victimes aient disparu? Cela n’a évidemment pas de sens…

Ainsi donc, par ces deux décisions, un certain milieu culturel français révèle sa lâcheté et sa perméabilité aux pressions d’un lobbying empli de bons sentiments, mais qui se trompe de combat. Pire : qui nous prive collectivement d’un moyen de panser nos plaies (c’est aussi le rôle des oeuvres après les traumatismes individuels ou collectifs) comme de mener sur nous-mêmes le travail de réflexion qui s’impose : quelle part du grand écrivain renferme l’antisémite? En quoi l’antisémitisme de nos jours puise-t-il dans celui d’hier? Le terrorisme vaut-il que nos soldats soient déployés partout, transformant notre pays en apparente république bananière? Les tueurs de Charlie et du 13 novembre méritent-ils d’influencer notre Code pénal, qui devient chaque jour un peu plus celui d’un régime politique en état de siège, grossièrement attentatoire aux libertés publiques?

Autant de questions qu’une oeuvre artistique pourrait permettre d’éclairer sur la scène publique, en les incarnant dans la chair de ses personnages, leurs passions et leurs morts, infiniment plus et mieux que je ne le fais ici. Autant de questions vitales pour notre devenir individuel et collectif, et que la lâcheté des uns et les sentiments sincères mais censeurs des autres nous empêchent de révéler et de débattre.

C’est regrettable, car ce n’est pas de la main de ses adversaires que meurt la démocratie, mais du manque de foi de ceux qui devraient la porter.

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