Ce que c’est qu’être pauvre

Pour la troisième année, Guillaume Erner sévit aux commandes des « Matins de France Culture ». J’aime bien France Cul : ses critiques ciné prétentieuses de filmdoteur que personne ne voit ni ne retiendra, ses journaux de grande qualité dans lesquels ne manquent pas d’intervenir des sociologues, des sémiologues et autres philosophes post-hégéliens, ses émissions culte, des Papous dans la tête à Mauvais Genre, en passant par ses redif’ des cours du Collège de France consacrés (par exemple) à La venue à Berlin d’un trône royal issu du Cameroun en 1908. Or, au milieu de ce musée des merveilles trône, un peu dégingandée, ne sachant trop comment se composer un rôle, la figure imposée de la matinale radiophonique : Autant l’avouer tout de suite, ce n’est pas (journaux exclus) mon moment favori. Ponctuée de chroniques plus ou moins intéressantes, une interview d’invités politiques ou culturels par l’animateur de la matinale ne permet généralement pas de creuser grand chose étant donné le temps imparti. Même pas d’invités flamboyants ou de politiques en vue à se mettre sous la dent, audimat oblige.

france_culture_esprit_ouverture_vraiment(Ok, je l’avoue : ce slogan est débile)

Or, donc, Guillaume Erner officie depuis trois ans aux Matins de France Culture. Doué, subtil, posé, il est sûrement le meilleur animateur de cette matinale depuis que je l’écoute. Assez bon interviewer, il semble cependant souffrir d’un étrange mal qui le rend beaucoup plus corrosif envers les opinions qu’il ne partage pas. Une question d’humeur probablement… humeur dont il se fend justement, chaque matin que Dieu fait (6h58), assénant à notre modernité pervertie l’uppercut d’une pensée décalée qui sait remettre à leur place petites mesquineries du temps et serviteurs trop zélés des maîtres du moment.

Bien sûr, Guigui (tu permets que je t’appelle Guigui?) ne peut éviter certains biais méthodologiques propres à l’art de l’édito plan-plan, et, bien qu’essayant de brouiller les pistes, ses braves billets d’humeur de la campagne présidentielle ne purent qu’assez difficilement taire le soutien de notre présentateur au candidat du PS, Benoît Hamon. Non pas que je lui en veuille sur ce point, tout au contraire : avoir pu faire campagne pour ce fantôme dépourvu de toute conviction et de toute stratégie (autre que de faire main basse sur les vestiges du PS après un 15% pas trop dégueu à la présidentielle : haha, raté!), devrait valoir à ses militants la légion d’honneur. Ou a tout le moins un brevet de secourisme. Mais était-il vraiment nécessaire de se fendre quotidiennement, trois mois durant, de « billets d’humeur » attaquant ses adversaires politiques sur tous les modes, dans tous les temps, et sur tous les sujets possibles afin d’essayer de rehausser par comparaison la stature de son candidat de coeur?

Mais il faut se faire une raison : comme le Club Dorothée, comme la dernière tournée de Johnny, comme les posters de Vladimir Poutine chassant l’ours blanc dans les étendues infinies de glace de la toundra sibérienne, toutes les bonnes choses ont une fin : ainsi de l’élection présidentielle et des espoirs du camarade Hamon. Il fallait donc que Notre brave Guigui retrouve une raison de vivre, et de quoi alimenter la chronique quotidienne de notre ennuyeuse modernité En Marche. Or, par chance, notre triste monde tragique ne manque pas d’occasions de tempêter.

Tenez, c’est par exemple le cas de l’affaire des pots de Nutella.

Rappelons-en l’essentiel : alléchés par une promotion de 70% sur la fameuse pâte à tartiner connue des petits et des grands©, des consommateurs se sont rués sur des pots de Nutella, manifestement prêts -pour certains d’entre eux- à piétiner leur prochain afin de se saisir du précieux graal, et de la non moins précieuse promotion qui l’accompagnait. Bref : une scène de quasi émeute telle qu’on peut la voir chaque année à l’ouverture du Black Friday dans la perfide Albion (non sans nous gausser à chaque fois de ces crétins d’Anglais) et qui rappelle à la fois le comportement moutonnier dont nous, fiers hérauts du dernier cri en matière de sélection naturelle, sommes capables dès lors que nous sommes en groupe, et l’irrationalité propre aux situations de stress et/ou de frénésie. Bien sûr, la conjonction des deux éléments, foule et stress, peut déboucher sur une panique collective, une émeute, voire un piétinement collectif comme ceux qui scandent régulièrement le Hajj ; tous évènements qui nous ramènent l’espace d’un instant à la modestie de notre condition humaine, et qui, pour quiconque a déjà subi une journée de grève du RER, conduit à ne pas s’exonérer de l’universelle bêtise de la foule.

Guillaume Erner.JPG

Or donc, notre brave Guigui, portant haut sa robe de procureur, décida la semaine dernière de s’attaquer au sujet de l’émeute du Nutella. C’est ici. Après une présentation amusante et amusée, il développe l’idée ma foi fort juste que le plaisir que nous tirons à voir et à commenter le spectacle de cette émeute tient en ce qu’elle nous rassure et exorcise nos peurs de consommateurs avides : oui, il y a toujours pire que soi. Plus avide, plus prompt à s’humilier pour le plaisir d’économiser 2€50. Moins critique que soupape de la société de consommation, la vidéo de l’émeute du Nutella (elle-même devenue objet de consommation) permet de rehausser l’image et d’entretenir le rôle du consommateur éthique et responsable.

C’est après que le raisonnement de Guigui déraille, car, non content d’analyser le rapport du consommateur voyeuriste à la vidéo de l’émeute du Nutella, il tente d’expliquer les ressorts de l’émeute elle-même. Et qu’y voit-il, notre éco-citoyen patenté? Une preuve de la misère économique de ces gens, ou « Ce que c’est que manquer de pouvoir d’achat dans une société d’abondance, au point de se battre pour des pots de Nutella ».

Véridique.

Au premier moment, encore sonné, il me prend des envies de lui demander : et si ces gens s’étaient littéralement entretués? S’ils s’étaient marché dessus, éviscéré, s’ils avaient dénoncé leurs voisins à la Gestapo : serait-ce aussi à cause de leur pauvreté?

Il y a une volonté évidente chez Erner de prendre la défense des émeutiers du pot de Nutella en tant que pauvres (présupposé discutable : n’y avait-il que des Rmistes parmi eux?), en portant la responsabilité de l’émeute sur le « système » économique capitaliste qui, étant responsable de leur pauvreté comme de l’abondance commune, serait coupable d’une émeute qui tirerait son origine de l’écart entre les deux. Mais ne voit-il pas la double perversion de son raisonnement : en attribuant la responsabilité de l’émeute au seul « système », il déresponsabilise ceux qui y ont participé, les privant de la capacité d’introspection qui permet, une fois les évènements retombés, de se révéler à soi-même la stupidité du moment. Si cet aveu à soi-même ne garantit pas les excès du futur, au moins rehausse-t-il sur le moment l’humanité de qui en fait l’expérience.

Pire : en attribuant la responsabilité de l’émeute à la seule pauvreté, il conduit à essentialiser la condition socio-économique de ces gens, quitte à réduire leur humanité à ce seul élément. Telle est d’ailleurs la limite du misérabilisme, que de vouloir prendre la défense des pauvres en essentialisant leur condition socio-économique, transformée en déterminant essentiel d’une attitude qui ne devrait plus rien à leur individualité. Moins qu’humains, les pauvres sont donc exonérés de moralité, comme de personnalité. Qu’en ont-ils donc besoin, ils sont pauvres! Moins qu’humains, les pauvres ne peuvent évidemment faire preuve d’introspection et assumer la stupidité d’un moment d’égarement, tel que riches et pauvres en connaissent à égalité. Enfin, les pauvres doivent attendre l’alpha et l’omega de ce brave Etat compatissant, gentil, bienveillant, abrutissant. Quel besoin donc de donner aux pauvres la capabilité, c’est à dire la capacité de sortir de la pauvreté par une meilleure image d’eux-mêmes conférée par la formation professionnelle, des logements de meilleure qualité, un accès plus simples à la mobilité, etc, quand on peut juste les enfermer dans une case « victime » propre à servir une gentille propagande politique de gauche? Ah non, raté : en régie, on me dit que ça sert plutôt le FN.

Paradoxalement, la défense des pauvres à laquelle Erner prétendait se livrer dans son billet (et qui rejoint la défense toute pétainiste du « peuple de la frontière » de G. Andrieu) se retourne contre elle-même, et conduit à l’émergence d’un discours paternaliste et déresponsabilisant, qui réduit l’humanité du pauvre pour mieux la fondre dans un moule politique victimaire. Celui-là même qui s’est substitué à la gauche prolétarienne (qui exaltait, elle, la grandeur du travailleur pauvre) pour la noyer dans un océan de victimologie larmoyante, et qui fait le lit du discours frontiste depuis les années 80.

Ainsi arrivons-nous au bout d’un chemin de trahison et de double-discours, porté par une gauche qui a rejeté depuis longtemps son héritage et ce peuple modeste qu’elle défendait jadis en l’appelant à l’honneur et à la liberté, plutôt qu’à l’indignité d’une victimisation amère et déshumanisante. De cela, la mondialisation et le capitalisme ne sont pas responsables. La stupidité seule d’une partie de l’intelligentsia de gauche l’explique, et Erner en est une manifestation visible : que la bêtise soit à ce point ancrée au coeur de l’esprit le plus vif et le plus alerte, que l’inconséquence politique structure à ce point les esprits les plus engagés : voilà bien deux héritages que le socialisme français se devra d’affronter s’il souhaite un quelconque avenir hors des livres d’histoire politique.

Et dans cette renaissance, même le brave camarade Erner peut avoir un rôle à jouer, pour peu qu’il accepte la liberté de son prochain à s’affranchir des grilles de lecture étroites et dogmatiques dans lesquels il veut les confiner.

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