Archive for mars 2018

Etre négationniste en 2018

mars 29, 2018

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Quelques commentaires glanés sous l’éditorial (peu incisif) consacré au dossier paru sur le génocide rwandais ces derniers jours dans le journal LeMonde :

« C’est à de vrais historiens, ceux qui auront un regard dépassionné sur les faits de tirer au clair ces événements en s’appuyant dans 20 ans ou 30 ans sur les documents venus au terme de leur classification secret défense. Entrainés par leurs idées partisanes les journalistes n’offrent pas les garanties nécessaires pour porter un jugement serein sur l’Histoire. Quel est au juste la nature de l’exigence urgente que réclame Le Monde: le génocide épouvantable a eu lieu. Que reste-t-il à faire? » Rabino, sur Lemonde.fr

« On souhaite des infos sur le régime actuel de Kagamé Le respect des droits de l’homme Les opposants menacés et emprisonnés Plutôt que de remuer des braises vieilles de 24 ans «  Liberta, sur Lemonde.fr

« La question de la responsabilité de la France revient chaque année à l’époque de la commémoration d’avril 1994, sans éléments nouveaux…. Le génocide s’est déroulé durant une guerre : le FPR de Kagamé, venu d’Ouganda et soutenu par Londres et Washington, avait attaqué le Rwanda dès 1990. Paris soutenait alors un régime moins tyrannique que l’actuelle dictature de Kagamé. Dans cette affaire, il n’y a que des « méchants » et la France a moins de responsabilité que les USA ou le RU. «  Lucien Leuwen, sur Lemonde.fr

Chaque négationnisme a ses particularités, ou, plutôt, ses obsessions propres : l’obsession de l’inexistence des chambres à gaz pour les négateurs du génocide juif, la thèse du « double génocide » et l’attention -ridiculement disproportionnée- accordée à l’attentat contre Habyarimana pour les négateurs du génocide rwandais. Pour autant, des structures communes existent, qui forment l’assise de tout raisonnement négationniste, à commencer par l’idée que les victimes sont en fait les véritables coupables du génocide. Continuation directe du discours génocidaire qui se présente avant tout comme un discours victimaire (Juifs et Tutsis sont fantasmés comme menace mortelle dans le cadre du nazisme et du Hutu power, le génocide n’étant dès lors qu’une réaction à ce péril…), la victimisation des coupables et, par effet de miroir, la culpabilisation des victimes, permet bien sûr aux génocidaires d’échapper un temps à leur responsabilité politique et morale, en chargeant leurs victimes de celle-ci. De manière plus perverse, le retournement de la culpabilité, en niant le statut des victimes, dénie à celles-ci le seul élément qui les rattachait encore à la commune humanité : elles furent déshumanisées de leur vivant, privées de leurs droits, de leur dignité, puis de leur vie. Restait au moins la mémoire commune, trace vivante dans le présent des êtres disparus. Il faut donc que cela aussi disparaisse.

Continuation du génocide par d’autres moyens, le négationnisme s’impose donc comme le complément intellectuel et politique de l’acte génocidaire, véritable ombre portée de celui-ci, dominant les esprits après avoir dominé les corps, assassinant les mémoires après avoir massacré leurs détenteurs.

Or, le retournement génocidaire de la culpabilité, utilisé par le négationnisme, utilise un effet bien connu de l’historien : l’illusion rétrospective. Il s’agit de l’idée que les évènements ne pouvaient se dérouler d’une autre manière que celle effectivement survenue, ce qui conduit à deux biais majeurs dans l’interprétation des dits-évènements :

  • une sous-estimation absolue du champ des possibles que recouvre tout moment de crise et tout point de divergence historique, et dès lors de la multiplicité des futurs non advenus que renfermait la situation de crise (l’histoire est dès lors « fatalisée » pour reprendre le terme de Paul Ricoeur).
  • En même temps, une interprétation fallacieuse (avec souvent une large surestimation) des intentions des acteurs placés au centre de ce moment de crise, mis en regard des conséquences de la crise, par définition imprévisibles pour ces acteurs.

Un détour par la crise de juillet 1914

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L’analyse de la crise de juillet 1914 (qui conduit au déclenchement de la Première Guerre Mondiale) fut longtemps un exemple type d’illusion rétrospective, puisqu’on cherchait dans cette crise le secret inavouable de l’ensemble des conséquences de cette guerre (effondrement politique de la Mitteleuropa et de la Russie, révolutions, brutalisation de la vie politique, fascisme). Pourtant, il est évident que la poignée de diplomates et de dirigeants qui ont conduit à la guerre ignoraient tout de la forme qu’elle prendrait : comment expliquer sinon que les dirigeants russes n’aient pas empêché une guerre qui conduirait trois ans plus tard à leur renversement, puis à leur mort? Chercher les « responsabilités du déclenchement de la guerre » comme ce fut longtemps l’obsession des historiens européens n’a donc aucun sens si l’on cherche par-là à attribuer la responsabilité des 10 millions de morts et de l’effondrement géopolitique de l’Europe à des acteurs qui auraient bien évidemment pris des décisions radicalement différentes s’ils avaient connu les conséquences de leurs actes.

Au contraire, cela prend tout son sens si l’on replace ces acteurs dans le cadre politique et intellectuel qui était le leur en juillet 1914, ce que fait brillamment l’historien australien Christopher Clark dans Les Somnambules (2013) : on peut alors pointer l’irresponsabilité criminelle de Poincaré et des Serbes, la légèreté anglaise, le fatalisme allemand, l’instabilité russe et la déréliction autrichienne. On peut surtout mettre le doigt sur le vrai déclencheur de la guerre : non pas les forces capitalistes ou nationales qui devaient « fatalement » mener à la guerre, mais plutôt l’obsolescence d’un système diplomatique issu de Westphalie, et devenu fondamentalement inadapté au temps des mass media ivres de nationalisme, des communications par TSF et des mobilisations générales par chemin de fer. Bien sûr, au regard des conséquences cataclysmiques de la crise, le responsable paraît bien terne, et il tentant de chercher quelque plan secret de l’Etat-major allemand pour la domination du monde…

D’un côté donc, une histoire fatalisée qui surdétermine les actions de tel ou tel dans la crise au regard de ses conséquences, qui ignore leurs motivations réelles et se prive ainsi de toute capacité à comprendre l’évènement. D’un autre côté, une histoire défatalisée qui replace les acteurs dans leur contexte, et se donne dès lors les moyens de comprendre et d’analyser leurs actions et les motivations qui les déterminaient, quitte à utiliser l’instrument de l’histoire contre-factuelle pour imaginer les conséquences de décisions alternatives, et dès lors mettre le doigt sur le poids réel de chaque déterminant dans la prise de décision.

Utiliser habilement (ou pas) l’illusion rétrospective

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Quel rapport entre négationnisme et illusion rétrospective ? C’est simple : là où l’historien est victime de l’illusion rétrospective, le négationniste, lui, l’utilise de manière consciente. Plus encore : il en fait l’instrument principal de la construction intellectuelle qui sous-tend son propos. Ainsi, la responsabilité du génocide n’est plus analysée en fonction de ses causes mais de ses conséquences (réelles ou fantasmées). C’est ici que nous introduisons les deux grands motifs de propagande négationnistes dont les justifications se rejoignent : Israël et Paul Kagamé.

A priori, peu de rapport entre l’Etat juif et le dictateur rwandais de l’après-génocide, si ce n’est que l’un et l’autre sont accusés par les négationnistes d’avoir été les grands « bénéficiaires » du génocide (Israël pour légitimer son existence, thèse notamment développée par Roger Garaudy dans Les mythes fondateurs de la politique israélienne, Kagamé pour s’emparer du pouvoir et le conforter). Raisonnement hautement contestable dans les deux cas : la présence juive était déjà massive en Palestine dans les années 30, et dès 1937, la commission Peel recommande la division de la Palestine entre un Etat juif et un Etat arabe. Dans le cas rwandais, les forces rebelles du FPR dirigées par Kagamé sont bien plus efficaces et disciplinées que les FAR (l’armée rwandaise, pilier du génocide de 1994), qui se seraient effondrées dès 1990 sans l’aide apportée par la France. Dans les deux cas, le génocide n’a joué qu’un rôle mineur -voire nul- dans le déclenchement de l’évènement politique pourtant considéré comme sa conséquence essentielle, selon une chaîne de causalité dévoyée. Il va sans dire que les négationnistes préfèrent oublier la seule véritable conséquence  d’un génocide : la mort de millions de personnes qui, pour tout crime, étaient juste nées.

Mais poursuivons la logique négationniste : s’ils ont autant « profité » du génocide, c’est bien que,  sans le génocide, Israël et Kagamé n’en seraient pas là (nous venons de voir la facticité de ce raisonnement). D’autant plus que le génocide n’a pas seulement permis l’édification de leur pouvoir, il leur permet de le conserver au quotidien en assurant sa légitimité par l’intermédiaire du discours mémoriel sur le génocide et la mise à l’index régulière des « prétendus » bourreaux. Ainsi, les victimes en sont-elles vraiment, si elles ont autant « profité » du génocide? D’ailleurs, n’en rajoutent-elles pas un peu dans la victimisation, ces victimes, afin de tirer plus encore de légitimité et de pouvoir de l’évènement? Plus encore, n’avaient-elles pas intérêt à ce que le génocide ait lieu afin de faciliter leur projet? Arrivés là, il reste deux conclusions possibles qui forment les deux variantes du discours négationniste : où les « profiteurs » ont inventé le génocide/accentué son bilan (discours négationniste sur la Shoah) ou, plus pervers encore, ils ont recherché et provoqué le génocide (discours négationniste sur le génocide des Tutsis).

L’attentat contre l’avion d’Habyarimana, où la farce d’une causalité en carton-pâte

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Ici intervient dans le cas rwandais le thème de l’attentat contre l’avion d’Habyarimana. Rappelons les faits : au matin du 6 avril 1994, le président Habyarimana revient d’un sommet où il vient de s’engager à partager le pouvoir avec les Tutsis et le FPR, sous les auspices des forces libérales Hutus et de la France. Son avion est abattu en plein atterrissage : quelques heures plus tard, les extrémistes du Hutu Power forment le gouvernement intérimaire rwandais qui ordonne l’assassinat des personnalités de l’opposition politique Hutu et lance le génocide dans la capitale. Dans les jours suivants, le processus génocidaire s’étend à la majorité du pays, et les forces du FPR basées en Ouganda envahissent le Rwanda, mettant fin au génocide dans les régions conquises.

Or, dès les heures qui suivent l’attentat contre Habyarimana, les génocidaires présentent celui-ci comme l’oeuvre du FPR et donc, par extension, des Tutsis, « justifiant » ainsi les massacres à l’encontre des Tutsis qui tiendraient d’une réaction populaire. En réalité la « réaction populaire » a bon dos : c’est l’armée rwandaise (FAR), secondée par les milices Interahamwé (constituées de fanatiques anti-Tutsis), qui commet les massacres dans la capitale puis dans l’ensemble du pays. Véritables groupes d’extermination répondant aux ordres du gouvernement, ils exécutent le génocide auquel trois ans d’un discours ultra-violent porté les services de l’Etat et des principaux médias les avaient préparé (les Tutsis devenant à partir de 1990 des « ennemis de l’intérieur » et des « cancrelas », dans la bouche même de journalistes et de hauts fonctionnaires). C’est donc un appareil politico-administratif qui s’est mis en branle au matin du 6 avril, exécutant une « politique interministérielle » appuyée sur une « coopération exemplaire des principaux services de l’Etat ». Objectif : tuer. Le plus possible, et le plus vite possible.

Ce discours, utilisé dans les premières heures du génocide et systématiquement repris par les négationnistes depuis (mais étrangement « oublié » durant les trois mois du génocide : le « déclencheur » ne semblait plus alors si important…), permet une légitimation implicite du génocide :

  • présenté comme le « déclencheur », l’attentat contre Habyarimana transforme le génocide en simple réaction, un homicide involontaire en quelque sorte, ou, tout au plus, un acte de légitime défense.
  • Bien sûr, l’idée qu’il s’agirait d’une réaction populaire permet de noyer l’intentionnalité et donc la responsabilité du gouvernement génocidaire.
  • Plus encore, en attribuant la responsabilité de l’attentat au FPR de Kagamé, et en faisant de l’attentat le « déclencheur » du génocide, simple « réaction populaire » à chaud, les génocidaires opèrent une substitution de responsabilité en attribuant le déclenchement du génocide au FPR, donc aux Tutsis eux-mêmes. Véritables « profiteurs » du génocide, ils avaient donc tout intérêt, rétrospectivement, à déclencher un attentat dont ils savaient qu’il allait immanquablement déclencher un génocide dès lors anticipé, voire planifié, par les victimes elles-mêmes. Ici, l’illusion rétrospective, intentionnelle, est mise au service d’une véritable folie interprétative destinée à appuyer les thèses négationnistes.

Et l’attentat contre Habyarimana dans tout ça? Il fut oublié de tous durant le génocide et dans les années qui suivirent. C’est finalement en 1998 qu’il ressurgit… peu après que l’Assemblée Nationale ait décidé l’ouverture d’une commission parlementaire sur l’implication française dans le génocide rwandais. Heureux hasard…

Depuis, les responsabilités de cet attentat constituent l’objet d’une lutte sans concession dans l’avalanche de mauvaise foi, dont a longtemps témoignée la page wikipedia consacrée à l’affaire, lutte d’autant plus âpre que les anciens génocidaires réfugiés en France et leurs complices font de cet attentat l’axe du retournement négationniste des responsabilités. Tenir sur la responsabilité FPR-Kagamé de l’attentat, du point de vue des génocidaires, c’est éloigner un peu plus la perspective désagréable de la vérite et des tribunaux.

Noeuds et réseaux d’un discours négationniste

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Ainsi, La Shoah a eu les chambres à gaz, le génocide des Tutsis a son attentat contre Habyarimana : véritables noeuds intellectuels et émotionnels dans le réseau discursif négationniste, objets d’une lutte d’autant plus acharnée qu’ils en forment la carte-mère : à savoir l’absence d’intentionnalité des génocidaires. La chambre à gaz incarne l’intentionnalité exterminatrice des nazis : son absence signifierait donc que les crimes à l’égard des Juifs ne faisaient pas parti d’un plan concerté et spécifiquement réservé aux Juifs, simples crimes de guerre parmi d’autres…

L’attentat contre Habyarimana, froidement instrumentalisé dans le projet génocidaire du Hutu power (et probablement commis par lui), incarne l’intentionnalité exterminatrice de celui-ci. En attribuer la responsabilité aux forces du FPR (donc à Kagamé et aux Tutsis) permet de gommer cette intentionnalité : le génocide apparaît ici comme une réaction, voire comme un effet recherché par Kagamé.

Mais ces noeuds émotionnels, véritables lieux du crime et du mystère négationniste, ne suffiraient pas si n’existaient pas les criminels fantasmés, projections rêvées des anciens génocidaires et agents activateurs d’un négationniste contenu : la Shoah a eu Israël, le génocide des Tutsis a donc Kagamé. Grands « profiteurs » du génocide (nous avons vu que c’est faux), ils en sont donc les véritables coupables. Et il n’est qu’à se baisser pour voir les traits immondes de cette culpabilité : à l’Etat d’Israël, impérialiste, colonialiste, exterminateur, nazi pour tout dire, répond Paul Kagamé, dictateur impitoyable, exerçant sa tyrannie d’une main de fer sur un Rwanda exsangue. Quoi d’étonnant que cet Etat n’ait pas hésité à inventer la Shoah, qu’il perpètre chaque jour en Palestine? Quoi d’étonnant que ce dictateur ait sacrifié un million de Tutsis, quand il sacrifie chaque jour un pays victime de sa tyrannie ?

De quoi Kagamé est-il le nom?

Bien évidemment, le discours négationniste joue des faiblesses humaines et politiques, qu’il généralise à outrance et dévoie pour en faire des objets de sens. Ainsi, l’Etat d’Israël s’est incontestablement lancé dans une politique coloniale qui prive un peuple de ses droits. Mais il est aussi un Etat libéral et démocratique, assurant à ses concitoyens (y compris arabes) des droits dont personne d’autre ne jouit au Moyen-Orient. Kagamé, quant à lui, est un président réélu à 90% et fort peu respectueux de ses opposants politiques ni des journalistes (le Rwanda était 159ème au classement mondial de la liberté de la presse 2017, aux côtés de la Turquie et de l’Egypte). D’un autre côté, une bonne dizaine de pays africains font pire en la matière, qui ne subissent pourtant pas les quolibets de ceux qui se font une spécialité de répondre « Kagamé » dès lors qu’on aborde la question du génocide rwandais : Des personnalités politiques d’abord, telles Paul Quilès, grand défenseur de la mémoire mitterrandienne et président-fossoyeur de la Commission d’enquête parlementaire de 1998, ou encore l’inénarrable Hubert Védrine, plongé au coeur de la machinerie élyséenne d’aide et assistance aux génocidaires, et qui se fait depuis le chantre du négationnisme cool.

Des personnes impliquées à des degrés divers dans le génocide ensuite, comme la veuve d’Habyarimana. Des militaires enfin, comme le général Lafourcade, chef de l’OPEX Turquoise dont le but officieux consistait à empêcher la progression du FPR, quitte à permettre aux génocidaires de poursuivre leur oeuvre puis de prendre la fuite au Congo. Récemment dénoncée par un militaire qui en faisait partie, cette opération montre que, avant, pendant et après le génocide, le FPR et Paul Kagamé étaient considérés par les dirigeants français comme l’ennemi au Rwanda. Quoi d’étonnant alors que Kagamé soit devenu le pivot d’un discours négationniste porté par ceux-là même qui le considéraient déjà comme un ennemi avant qu’il ne parvienne au pouvoir? Une fois le génocide passé, ne leur restait plus qu’à laisser libre court à leur imaginaire et à glaner suffisamment d’informations leur permettant de construire de toute pièce un Kagamé de ténèbre, un Kagamé fantasmé auquel ne cessent depuis de se référer ceux qui veulent, d’une manière ou d’une autre, désactiver la bombe mémorielle du génocide placée en eux, et au coeur du système politico-militaire français…

On l’aura donc compris : il ne s’agit pas ici du Kagamé réel, dont tout le monde se fiche (ce sera peut-être dur à entendre pour lui), mais d’un Kagamé imaginé, pur produit d’une construction intellectuelle visant à diminuer le poids du génocide par l’intermédiaire d’un contre-feux, véritable prêt-à-penser d’un négationnisme soft appuyé sur un champ émotionnel partagé, bien plus que sur une pensée articulée.

Kagamé est donc devenu le pivot du discours négationniste sur le génocide, bien au-delà de son statut de président-dictateur, et de manière parfaitement indifférente à la réalité de ses crimes ou de ses réalisations. Placé au coeur de l’entreprise de culpabilisation des victimes, il permet aussi aux génocidaires et autres négationnistes d’accorder un rôle central à l’attentat contre Habyarimana, déclencheur en carton-pâte d’un génocide désiré et planifié par le Hutu Power. Sujet brulant car, avec lui, on touche au coeur de la problématique génocidaire et des réseaux de responsabilité qu’elle implique, Kagamé -ou, pour être plus précis, le Kagamé imaginé- est donc, bien au-delà de sa personne, le symbole même de la perversion intellectuelle propre au discours génocidaire et à son extension négationniste.

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La peur ou le rire?

mars 14, 2018

Le-Pen-Trump-Poutine

La Russie.

D’un côté, elle fait un peu peur : du marquis de Custine à la guerre froide, que n’a-t-on pas glosé sur les dangers de cette puissance asiatique et barbare aux frontières de l’Europe.

A voir le reportage passionnant consacré par Arte à la guerre hybride menée par la Russie contre nos démocraties, ou, pour être plus précis, menée par l’appareil de pouvoir russe contre la démocratie, nous avons d’ailleurs quelque raison de craindre cette puissance d’autant plus agressive qu’elle est faible, d’autant plus expansionniste qu’elle voit son influence décroître, sous le commandement d’un gang de cleptocrates singeant dérisoirement le tsarisme déchu.

C’est ici (disponible jusqu’à J+7 sur Arte)

D’un autre côté, il y a RT. RT fait partie avec Spoutnik, mais en plus sérieux tout de même, de ces médias russes pour lesquels la défense de la ligne gouvernementale tient lieu de ligne éditoriale. Or, RT, parmi moultes sujets sur l’invasion migratoire européenne, le grand remplacement, la décadence de l’Occident (perverti par les homosexuels et les immigrés) ou l’alliance conclue entre Emmanuel Macron et les forces de l’Empire galactique, proposait hier un intéressant débat sur les « élections présidentielles russes », visible ci-dessous.

C’est là. Et ça vaut son pesant de fou rire.

A vrai dire, on pourrait se demander ce qui n’est pas immanquable dans cette vidéo… L’accroche absolument putassière présentant l’élection présidentielle russe comme l’épisode d’un mauvais film à suspense, immédiatement contredit par la journaliste (Magali Forestier) qui annonce tout de go que Poutine sera réélu (2’30), peu avant de se contredire elle-même en vantant quelques minutes plus tard l’ouverture de cette élection « où il y a huit candidats » (9’35). Pas un mot bien sûr d’Alexei Navalny, seul opposant de poids et par conséquent interdit de se présenter à l’élection. Les invités de l’émission : Michaël Miguères, membre de Les Républicains et propagandiste gentil de la « révolution conservatrice » russe, et Alexis Bachelay, du PS, dont on sent bien qu’il est un peu obligé d’égratigner la statue du commandant Poutine, parce que quand même, il est de gauche. Mais sans trop en faire non plus, hein.

Alors commence un « débat » ou Mickaël Miguères , défend les « concepts philosophiques de la voie russe » sur le plan intérieur à coup de citations mal digérées de Dostoïevski, tout en se faisant le chantre de la diplomatie poutinienne fondée, selon lui, sur le « respect scrupuleux du droit international » (sic). Pauvre Micha, j’espère au moins que sa maman lui avait donné un parapluie pour le Trocadero!

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Mickaël-poupin Miguères (sérieusement, vous n’avez pas envie de le prendre dans vos bras?)

Face à lui, Alexis Bachelay tente comme il le peut de montrer que la Russie du sous-commandant Poutine ne représente guère l’avenir de l’Humanité. Mais, trop désireux de ménager la chèvre et le choux, et bien peu informé de son sujet, il ne peut guère que se laisser manipuler gentiment par une Magali Forestier, pourtant adepte des gros sabots.

Magali Forestier justement : un sourire entendu par-ci, un petit jugement l’air de rien par-là, et des questions qui feraient passer Laurent Delahousse pour un intervieweur percutant et corrosif. Bref, elle semble sortie tout droit d’un JT de Jean-Pierre Pernaut qui serait axé géopolitique.

Oh, j’ai failli oublier : les invités et la journaliste oublient totalement d’évoquer les autres candidats… un point de détail concernant une émission de débat sur l’élection présidentielle russe.

Le rire donc, bien plus que la peur, voilà ce qu’inspirerait ce régime de guignols grimés en tsars d’opérettes, si on oubliait une seconde les tristes réalités qui l’ accompagnent : un peuple souffrant du mal-développement, volé au quotidien par une élite mafieuse qui le conduit inexorablement à la guerre, un soutien politique et armé à Bachar al-Assad, qui permet à celui-ci de mener une guerre inexpiable à son propre peuple depuis 7 ans déjà, la déstabilisation de la démocratie, enfin, et le soutien systématique à ce que nos élites politiques comportent de plus inepte, de Donald Trump à François Fillon. Et tout cela pour quoi? Gagner en influence? Jamais la Russie ne fut plus isolée! Impulser une révolution conservatrice? Bien sûr,  à condition que l’élite puisse s’offrir les plaisirs de la « France décadente »… Développer le pays? A l’exception du gaz et du complexe militaro-industriel, l’économie russe s’apparente à un champ de ruines.

La peur et le rire donc, à moins que ce ne soient les larmes versées sur une civilisation qui porta Dostoïevski, Dziga Vertov et Kandinsky, et qui s’abime aujourd’hui dans la tyrannie molle et castratrice d’un pouvoir devenu tigre de papier, et que notre lâcheté seule permet encore de maintenir dans l’illusion de sa propre puissance.