Archive for the ‘Approuvé par l'Eve Future’ Category

La dernière délation

octobre 1, 2010

Jusque là, Martin Hirsch m’était plutôt indifférent. Il appartenait à cette catégorie de bons chrétiens prêchant la paix, l’amour de l’autre, la joue gauche et autres Sermons sur la Montagne destinés aux bienheureux qui n’ont jamais eu entre leurs mains les leçons terribles de Hobbes ou Machiavel. A ces belles déclarations de tolérance et de paix, je préfère d’ailleurs de loin la sentence de Mao, pour qui « la révolution n’est pas un dîner de gala »… Que voulez-vous, on ne se refait pas, et que ceux qui croient encore à la bonté naturelle de l’homme ou aux bienfaits de l’ONU me jettent la première pierre!

Aussi, quelle surprise je n’eus pas cette semaine en apprenant tout d’abord que Martin Hirsch n’était plus membre du gouvernement (bon, d’accord, j’ignorais qu’il l’avait jamais été) et qu’il se préparait à publier un livre traitant d’un sujet sensible s’il en est : le conflit d’intérêt.

En France, le conflit d’intérêt fait partie de ces objets exotiques que l’on ressort  du cabinet de curiosité tous les 20 ou 30 ans, en même temps qu’un os de dinosaures ou le dentier de grande tatie (qui fut une aventurière en Indochine au premier temps de la colonisation), et dont la signification s’estompe aussitôt rangé, comme dissimulé par un éternel brouillard.

Mais qu’est-ce donc que ce « conflit d’intérêt »?

Imaginez un député qui soit en même temps maire d’une commune. Imaginez maintenant qu’à un moment donné, ce député doive voter une réforme des collectivités locales qui avantage la nation mais désavantage sa commune. Il est en pleine situation de conflit d’intérêt, c’est à dire une « situation irrégulière dans laquelle il se trouve avoir des intérêts personnels qui sont en concurrence avec la mission qui lui est confiée », ou, plus précisément en ce qui concerne notre député-maire, deux missions d’intérêt public contradictoires qui le forcent à choisir l’une des deux, c’est à dire à délaisser l’autre (et donc à trahir sa mission et l’engagement qu’il a pris envers ses électeurs).

Le conflit d’intérêt n’est défini dans aucune loi, aucun règlement précis, c’est une simple règle de bon sens qui veut que la femme d’un ministre qui interviewe ce même ministre ou son supérieur direct sera dans une situation où elle devra soit attaquer ce même ministre et risquer le divorce, soit mener une interview toute molle, toute gentille, toute consensuelle en préservant son mariage mais en trahissant sa mission de journaliste.

A travers ces deux exemples, on peut voir la particularité du conflit d’intérêt, qui est de placer le député-maire ou la journaliste dans une situation de cas de conscience. Or, comme je l’ai dit plus haut, la nature humaine est ainsi faîte que dans une situation donnée, le brave citoyen sera toujours enclin à craindre le pire : ainsi, il soupçonnera fatalement la journaliste de préférer son mari à son travail. Aussi, le meilleur moyen de contrer le soupçon et la défiance du citoyen est-il encore d’éviter toute potentialité de conflit d’intérêt : le député ne doit pas exercer de mandat local, la journaliste mariée au politique ne doit pas traiter de politique ou présenter un journal télévisé.

Et cela ne doit pas être pris à la légère : à travers le cas de conscience du journaliste/homme politique, c’est toute la confiance du citoyen envers le média et le monde politique qui est remise en question. C’est toute la légitimité d’un système politique qui s’effondre, comme s’est effondrée la légitimité de Radio-France du jour où le président de la République décida d’en nommer lui-même le directeur.

Arrive donc Martin Hirsch et son livre sur les conflits d’intérêts. Contrairement à ce qu’on a pu en dire à droite ou à gauche, il n’est pas marquant en ce qu’il révèle des situations de conflits d’intérêts, mais en ce qu’il met en lumière leur potentialité omniprésente dans le monde politique français. Son livre débute par un questionnaire-florilège du conflit d’intérêt dont j’avoue, malgré toutes les préventions et la perversité qui me sont propres, et m’ont déjà poussé entre autres à déclarer en ces lieux ma flamme à Dominique de Villepin ou à dire « ta gueule » à Jean-François Coppé ou « gros tas de merde » à Xavier Bertrand (ah, c’était pas encore fait?), j’avoue donc que malgré tout cela, ce quizz d’ouverture m’a carrément laissé sur le cul.

Florilège :

Q9. Parmi les catégories suivantes, laquelle est obligée de déclarer publiquement des intérêts qui peuvent entrer en conflit avec les responsabilités qu’elles exercent ?

(Réponse : les experts sanitaires)

Q1. Un député ne peut pas, pendant son mandat. . .

(Réponse : être nommé enseignant)

Q6. Existe-t-il un pays où un membre de la Cour suprême peut avoir son loyer pris en charge par un homme d’affaires étranger ?

(Devinez… Encore merci Jacques Chirac)

J’arrête là : le constat est déjà trop accablant. Bien évidemment, chacun a ses responsabilités dans cette réalité, et il ne s’agit pas de dédouaner une opinion publique qui réélit sans cesse des députés-maires-conseillers généraux-présidents de communauté de communes dont elle semble estimer qu’ils pourront profiter de leur position à l’Assemblée pour en tirer quelques avantages en faveur de leur commune

Cependant, s’il est très improbable que nous devenions un jour des fanatiques du conflit d’intérêt comme le sont les Anglo-Saxons, il faudrait ou bien que l’on cesse de se poser des questions sur la probité de nos hommes politiques et que l’on soit parfaitement heureux d’avoir pour représentants Patrick Balkany ou Charles Pasqua, ou bien que l’on tente enfin d’établir un minimum de règles de bon sens qui permette un certain modus vivendi entre notre penchant catholique pour l’hypocrisie et notre désir secret d’être enfin satisfaits de ce système politique (à moins que l’antisarkozysme ne soit à lui seul une réponse à tous nos défauts)…

Et puisqu’il faut bien commencer quelque part, il serait peut-être temps que les éditorialistes de ce pays assassinent en direct et sans sommation Gerard Longuet, pour qui (menaces à l’appui) la volonté démocratique de Hirsch s’apparente à la trahison d’un secret professionnel (oui ami lecteur, tu as bien lu : pour Gerard Longuet, la politique est  régie par le secret professionnel) ainsi que Jean-François Coppé pour qui les révélations de Hirsch s’apparentent aux délations antijuives de la seconde guerre mondiale.

Ils pourraient aussi en profiter pour mettre en accusation les dirigeants de ce Parti Socialiste si prompt habituellement à s’opposer à tout et n’importe quoi à grand renfort de phrases toutes faîtes et de points godwin en furie et qui, dans cette affaire, restent bien étrangement silencieux… N’est-ce pas Benoit? Mais peut-être Martin Hirsch n’a-t-il pas suffisamment une tête de victime? Ou peut-être devrait-il préalablement tirer à la chevrotine sur des policiers ou se lancer à la chasse aux journalistes pour recevoir le soutien d’élus PS?

En attendant  cet éventuel sursaut politique et médiatique, cher Martin Hirsch, toi que je ne connaissais ni d’Adam ni d’Eve et que j’avais même tendance à dénigrer jusque là, je me rends compte que tu viens de t’attaquer seul à l’un des fléaux majeurs de notre démocratie imparfaite, et l’Eve future t’assure donc, pour ce que cela vaut, de son entier soutien!

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Deux émissions

septembre 26, 2010

L’émission Fiction sur France Culture diffuse depuis une semaine une reconstitution du procès Pétain. Mené par la même Haute Cour de justice créée le 18 novembre 1944 pour juger le gratin de la Collaboration, ce procès n’est intéressant ni pour le personnage qui en est la cause (la vieille raclure se contentant de faire valoir sa surdité pour tout argumentaire, laissant le soin à ses avocats de faire tout le travail) ni pour le verdict qui le conclut.

Non : ce qui le rend intéressant, c’est la manière dont les élites déchues de juin 1940, appelés à la barre comme témoins, transforment le procès en autojustification de leur lâcheté et de leur inconséquence, non sans charger autant que possible Pétain (et plus encore Laval) de toutes les responsabilités qui furent les leurs en ces terribles six semaines de mai-juin 1940.

On voit ainsi Raynaud, l’homme qui, d’un mot, aurait pu changer du tout au tout la position de la France dans la guerre, accabler pétain et l’accuser, tenez-vous bien, de l’avoir fait emprisonner toute la durée de la guerre! Mais attend deux secondes, mon Paul : n’est-ce pas toi qui a démissionné cinq ans auparavant en désignant Pétain-la-défaite comme ton successeur, le tout après avoir subi deux semaines durant l’irrespect et la quasi-trahison de Weygand sans aucunement réagir? Donc, Paul, tu apprendras la première leçon de l’histoire : quand tu laisses un pays au fond du gouffre entre les mains de militaires qui préfèrent discuter politique plutôt que faire la guerre, en général, ça se termine rarement par une belle causerie démocratique au coi du feu.

En plus de Raynaud, Daladier et l’inimitable Weygand vont se succéder, reprenant la même antienne de la défaite comme nécessité historique afin de mieux justifier leurs erreurs d’appréciations et leur manque total de lucidité.

Il n’est finalement que le vieux Blum pour sauver l’honneur de cette classe politique appelée à la Barre, lui qui, tout en dignité et en retenue, brosse le portrait de ces parlementaires dont la dignité et l’honneur s’étaient dissouts, « comme plongés dans un bain d’acide », au point qu’ils accordèrent, mi-rassurés, mi-terrorisés, les pleins pouvoirs à Pétain en cette journée infernale parmi tant d’autres de juillet 1940…

Chaque épisode (de 25 minutes environ) correspond à une journée d’audience. Pour l’instant, les dix premiers sont passés, que vous pouvez retrouver sur le site de l’émission indiqué plus haut.

Sinon, sur le sujet de la défaite de 1940 et de la responsabilité de celle-ci, je ne saurai trop conseiller l’excellent 1940, et si la France avait continué la guerre de jacques Sapir, qui permet justement de comprendre en quoi le régime de Vichy et la collaboration d’Etat ne découlaient absolument pas fatalement de la défaite…

La deuxième émission est issue du forum Libération qui s’est tenu à Lyon cette semaine. De l’atmosphère de désastre général de ce forum (palme d’or : le débat sur les nouveaux enjeux démocratiques avec comme invités… Alain Minc et Arnaud Montebourg) émergent tout de même des  débats intéressants, parmi lesquels Consommation : l’hégémonie de la publicité heureusement animé par le couple Raphaël Enthoven-Jacques Séguéla qui, en plus d’animer merveilleusement le débat sur fond du bon et du truand, permettent, en l’espace d’une heure, de faire sortir deux ou trois bonnes idées sur le monde contemporain. Dommage que les questions  (d’ailleurs largement inaudibles suite à une absence de micros) soient plutôt quelconques…

Parmi les sujets de débat que je n’ai pas encore exploré : Peut-on se passer du nucléaire? Le catastrophisme, maladie infantile de l’écologie? Quelle responsabilité avons-nous pour la planète? (Vous l’aurez compris, le forum Libération est orienté écologie et décroissance cette année)

L’adresse, c’est donc ici (faire défiler le menu déroulant en dessous pour avoir les différents sujets de débat).

Tout ce qui brille

avril 22, 2010

Après un long silence, me voici donc de retour!

Un retour dignement fêté par le cri d’amour que je m’en vais lancer -printemps oblige- envers une véritable bombe miraculeusement tombée au beau milieu du marais barométrique de notre cinéma national en ce début de printemps. Tout ce qui brille, car c’est là son titre, conte l’histoire de deux amies, Eli (Géraldine Nakache) et Lila (Leila Bekti) qui rêvent de s’évader de leur banlieue-bouygues riante de Puteaux à la recherche des lumières de Paris. De brillantes réussites en cuisants échecs et de mensonges en mensonges, les deux amies vont réussir à se faire une place dans le monde des appartements huppés de Neuilly dans lequel elles rencontreront la lumière chaude mais ambiguë de (la meilleure actrice de la galaxie) Virginie Ledoyen, impériale en dame de la haute (comme en tout, me ferez-vous remarquer).

Bien entendu, cette chaude lumière de la haute société n’ira pas sans brûler les ailes de nos deux banlieusardes, dont l’amitié sera mise à rude épreuve par la ruse, l’ambition, la vanité et quantité d’autres produits fournis par la belle société parisienne, mais sortira finalement renforcée de cette épreuve. Centré sur cette amitié féminine, le film a pu facilement être présenté comme un « film de filles », et je fus témoin du public apparemment visé par la communication et les critiques lors de chacune de mes séances, pour mon plus grand malheur lors de la première (pisseuses de 15 ans et pseudo-racailles -que peut-il y avoir de pire en ce bas-monde que des filles-pseudo-racailles?), mais pour mon plus grand bonheur lors de la seconde, il est vrai plus tardive (public quasi exclusivement féminin, moyenne d’âge 25 ans). Oui, cher lectorat féminin, ceci était un message principalement destiné au lectorat masculin de l’Eve Future, mais, à la guerre comme à la guerre, il s’agit de le convaincre, le bougre!

Pourtant, me répondras-tu, cher lectorat féminin, il y a un moyen bien plus simple de convaincre le public latent : la qualité du film. Ou plutôt ses multiples qualités, à commencer par une mise en scène tout simplement parfaite, et qui évite les écueils du cinéma français, qui ne cessent de me maintenir éloigné des productions de notre cinéma hexagonal.

Premier écueil : le film français parle. Sans cesse, à toutes les sauces, sans ne jamais rien signifier. Mais pire encore que le film qui parle dans le vide, le film qui parle pour faire avancer l’intrigue. S’opposant à toute logique cinématographique, combien de réalisateurs français déroulent leur intrigue non par le langage de l’image, mais par la parole de personnages ainsi théâtralisés. Ce drame du « théâtre filmé » qui n’est jamais bien loin dans les films français, Géraldine Nakache (qui est aussi la réalisatrice du film) l’évite à peu près totalement. Tout au contraire, les paroles très banales échangées par les amies acquièrent une signification profonde (milieu social, niveau culturel, humour sous-jacent) qui participe à l’ambiance et au ton du film sans jamais constituer le seul médiateur d’une intrigue avant tout servie par des procédés cinématographiques.

Second écueil : le film français n’aime pas la ville. S’il est obligé de filmer la ville (parce qu’il traite des problèmes de personnalité de Charles-Edouard, enfant parisien délaissé par un père diplomate et dont une mère cinéaste a acheté l’amour à coups de voyages au Japon et de Ferrari), le metteur en scène fera tout son possible pour ne pas livrer de plan large ou toute autre horreur qui pourrait mettre en valeur l’environnement urbain, voire -hérésie!- laisser penser que le personnage puisse constituer un révélateur de cet environnement. Il rendra aussi une photographie aussi terne que possible, de manière à suggérer la laideur intrinsèque de la ville pollueuse et dévoreuse de vies, à moins que ce ne soit pour restituer les vraies couleurs de la vraie vie de la vraie ville qu’on connaît tous. Rien de tel dans Tout ce qui brille : Paris y est filmée dans toute son ampleur. Non pas le Paris du VIème arrondissement, mais le Grand Paris, celui de Neuilly, de la Défense, de Puteaux comme des vingt arrondissements. D’ailleurs, tout le film souligne l’immensité, que ce soit celle, géographique, de la ville, ou celle, symbolique, des tours d’habitation de Puteaux. Tous les éléments symboliques de la ségrégation urbaine sont en place, sans qu’il ne soit jamais nécessaire de les nommer. La photographie est quant à elle particulièrement bien léchée. Et particulièrement discriminante : aux couleurs chaudes de Paris la nocturne s’oppose le terne et le grisé de Puteaux, l’ennuyeuse, la diurne. la réalisatrice ne cherche pas à tromper le spectateur, et c’est là un premier coup de canif dans notre molle conscience nationale : non, la banlieue ne brille pas et ne brillera jamais. Non, la banlieue n’est pas non plus l’endroit d’où sortiront les génies de demain. Juste un lieu quelconque, sans identité, sans goût, dans lequel il est bien difficile de projeter ses ambitions et sa volonté à 20 ans. Au contraire de Paris.

Troisième écueil : le film français n’aime pas la réalité. La réalité, vous comprenez, c’est plein de choses qui dérangent, voire pire, qui risquent d’interpeler le spectateur. Dès lors deux solutions : ou congédier la réalité (la tendance Eric Rohmer), ou l’enfermer dans un carcan suffisamment étroit pour qu’elle n’acquière pas de dimension au-delà de l’anecdotique (l’ensemble des « comédies françaises ») ou du militant pour public conquis d’avance (Chabrol). Dès lors, il est bien difficile pour le cinéma français d’enrichir un imaginaire dont il se coupe plus ou moins sciemment. Encore une fois, Tout ce qui brille explose joyeusement cette donnée et plonge directement au coeur de ce monde que nous subissons chaque jour sans que notre imaginaire bridé et sclérosé soit jamais en mesure de le saisir.

Un exemple : l’achat d’une paire de chaussures de luxe. Nos deux banlieusardes sont évidemment sans le sou. Alors qu’elles sont sur l’esplanade de la Défense, les voilà abordées par deux enfants, l’un noir, l’autre blanc, appelant dans un discours gentiment formaté à acheter quelques breloques pour que l’argent soit reversé aux habitants pauvres de Haïti. Ne s’en laissant pas compter, Eli et Lila rejettent sans ménagement les deux pauvres enfants et s’emparent de leurs t-shirts, tracts et autres breloques qu’elles s’empressent de revendre aux passants en usant à merveille de la corde misérabiliste, et réussissent ainsi à amasser une somme honteuse qu’elles dépensent immédiatement dans l’achat… de la luxueuse paire de chaussure qui leur manquait pour briller -du moins le croient-elles- dans les soirées mondaines. L’inscription « misericorde » figurant sur le survêtement de Lila ne fait que renforcer l’ironie de la scène et le message extrêmement violent qu’elle renferme : à trop chercher le bien dans la culpabilité et la vérité dans la misère, la société française – et tout particulièrement la gauche française- se condamne à succomber au charme du premier marchand du temple venu, pour peu qu’il sache correctement jouer de la corde culpabilisatrice et misérabiliste, tout aussi sûrement que les sociétés en proie aux délires nationalistes s’exposaient à succomber aux charmes du premier duce venu…

Le message est dur et il porte loin, pour peu qu’on veuille bien dresser l’oreille, mais il est servi par la mise en scène toute en légèreté qui nous fait passer ce coup de couteau dans le réel sous l’angle de l’humour noir. Point de paroles inutiles ici, juste une mise en scène, un éclairage, une musique. Et une scène tout bonnement drolatique (même si la salle riait jaune, pour le coup).

Mais le principal intérêt de Tout ce qui brille -comme, certainement, de toute bonne comédie- réside dans la dissection de la société qu’il opère. Une société que l’ascension mondaine d’Eli et Lila nous permettra de traverser de part en part.

Tout commende donc avec le désir des deux banlieusardes d’accéder aux soirées huppées de Paris. Les voilà donc parties de leur morne banlieue-bouygues, revêtues de ce qu’elles pensent être leurs plus beaux atours et prêtes à rejoindre la flamboyante capitale. Bien entendu, elles se voient refoulées de soirées en soirées. Parce que tout signale leur origine géographique : leurs tics d’expression, leur tenue, leur démarche. Parce qu’elles n’ont pas d’invitation, pas de connaissances, pas de réseau. Parce qu’elles sont hors du cercle.

Dès lors, que faire? Contacter la Halde et le MRAP afin de faire pièce à l’ignoble discrimination dont sont victimes les deux femmes? Insulter les videurs des soirées branchées dans un dernier dépit de « haine de banlieue »? Que nenni, bien loin des pulsions de morts de notre identité nationale, nos deux banlieusardes réagissent… par la ruse. Se faufilant dans une arrière-cour, jouant du coude, volant une invitation par-ci, une place par-là, tapant la discussion à de parfaits inconnus devenus des amis de 20 ans l’espace de quelques secondes, disséquant chacun des tics, chacune des manières de cette société inconnue en entomologiste de la réussite mondaine, Lila avance telle une reine, conquérante et carnassière, dans un milieu qu’elle s’approprie instantanément, allant jusqu’à jeter son dévolu sur une proie masculine de cette haute société qu’elle veut intégrer de force.

Mais c’est pourtant Eli, la plus modeste des deux, qui réussit à pénétrer le cercle en premier. En défendant de jeunes femmes de la haute société victimes d’un voleur à la tire, elle fait la connaissance d’Agathe -alias Virginie Ledoyen. Montée dans le luxueux appartement de la jeune bourgeoise, elle découvre cet autre monde entre émerveillement et exotisme.

Or, derrière les strass et les paires de chaussures hors de prix se dissimule le côté sombre de cette haute société parisienne magistralement incarnée par Virginie Ledoyen. Son personnage réellement empathique évolue vers une cruauté délicate mais affirmée au fur et à mesure que se déroule l’intrigue. C’est que la bourgeoise Agathe remarque bien vite la fausseté des deux banlieusardes, et ne tarde pas à leur faire remarquer -certes avec diplomatie- l’illégitimité de leur place.

Rien n’est plus révélateur de ce jeu magistral que la scène durant laquelle elle discute brièvement avec Eli avant de la regarder silencieusement, avec malice, comme pour jauger de son appartenance au cercle. Les codes d’Eli, sa tenue, son registre de langage d’autant plus révélateur qu’il se voudrait soutenu sans y parvenir, tout éclate aux yeux d’Agathe -comme à ceux du spectateur, d’où le comique de la situation- comme la marque de l’altérité d’Eli. Dès lors, ne restera plus pour la banlieusarde qu’à trouver sa juste place dans ce milieu qui n’est pas le sien et ne le sera jamais : de porte-manteau en baby-sitter, elle découvrira la cruauté de toucher une vie rêvée dont elle restera éternellement séparée par la frontière glacée des mille codes sociaux d’autant plus inaccessibles qu’ils sont implicites, et qu’elle ne peut donc les acquérir…

Et c’est dans cette constatation sociologique que réside toute la finesse du film : Agathe n’est pas moralement coupable. Elle ne fait qu’obéir à des codes sociaux qui sont pour elle implicites et évidents. En réagissant avec délicatesse et tact, puis avec virulence à l’entrisme agressif de Lila, elle ne fait que tracer les frontières existant entre deux cercles de la société qui interagissent sans pour autant se rencontrer (voir le personnage de Carole -Audrey Lamy). Ni bien, ni mal : chaque personnage est habité de son rôle social et de la position -du statut- qu’il entend occuper dans le monde parisien. Chacun agit envers l’autre selon la grille de l’honneur (tenir son rang) et de la honte. Ainsi, déclarer vivre à Puteaux est une déchéance, au même titre que le noble était déchu s’il travaillait sous l’Ancien Régime. Et c’est l’attachement fanatique à ce rôle social qui conduit Lila à la déchéance et la réduit à l’humiliation personnelle, seul moyen -croit-elle- de préserver son statut dans le premier cercle.

Ainsi, Tout ce qui brille nous renvoie à une réalité limpide : si vous voulez comprendre la France de 2010, plutôt que lire un rapport du MRAP ou de la Halde, plongez-vous dans Molière et Marivaux, car leurs leçons sont toujours nôtres. Les valeurs de la vieille noblesse sont la base de notre société, la dérision qu’elle pratiquait et qui reste une particularité française (comme je l’ai montré ici), son mépris total pour l’argent, son goût immodéré du beau et de la discussion, et son attachement à l’individu comme pouvoir et forme d’art. Mais aussi son mépris du parvenu et de tout ce qui ne respecte pas sa juste place dans la société, son assurance de posséder l’exclusivité du bon goût et sa prétention à l’imposer au reste de la société, et, enfin, son incapacité à comprendre le ressentiment qu’elle peut provoquer chez qui n’appartient pas à son ordre. Tout cela était la réalité de Versailles, et reste notre réalité.

En refusant de la voir en face, nous refusons de nous regarder dans la glace. En la criminalisant sous les vocables du « racisme » ou de la « discrimination », nous nous enfermons dans un rejet radical de nous-mêmes qui ne peut nous conduire qu’à l’impasse. Cet archétype aristocratique est-il bon? Là n’est pas la question : que nous le voulions ou non, il reste la base de notre division sociale. Ce que l’impitoyable Terreur, ce que dix révolutions et quarante ans de Parti Communiste n’ont pas réussi à effacer, croyez-vous donc que quelques inquisiteurs pitoyables drapés de leurs habits de Savonarole et de leur fiel réussiront à le réaliser? Laissez-moi rire!

En attendant, et malgré que leur projet soit condamné à l’échec, ces psychotiques de la discrimination ne cessent de dresser la société contre elle-même dans un grand élan nihiliste et autodestructeur, mêlant joyeusement le vrai au faux dans un grand ricanement engagé et festif, dressant chaque jour les bûchers sur lesquels quelque pauvre fauteur de malpensée expie pour les fautes intériorisées comme telles par l’ensemble de la société.

Et c’est toute la grandeur de Tout ce qui brille de mettre enfin l’humour du côté de la grâce et de la vie, contre le ressentiment, contre la haine, contre la déréliction.

Et de ramener enfin, un tant soit peu, la banlieue du côté de la vie.

Date de sortie cinéma : 24 mars 2010

Réalisé par Géraldine Nakache, Hervé Mimran

Avec Leïla Bekhti, Géraldine Nakache, Audrey Lamy, Virginie Ledoyen
Durée : 01h40min Année de production : 2009
Distributeur : Pathé distribution