Archive for the ‘images qui bougent’ Category

Trafic

septembre 28, 2010
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S’ils sont sensibles

mai 8, 2010

Tout ce qui brille

avril 22, 2010

Après un long silence, me voici donc de retour!

Un retour dignement fêté par le cri d’amour que je m’en vais lancer -printemps oblige- envers une véritable bombe miraculeusement tombée au beau milieu du marais barométrique de notre cinéma national en ce début de printemps. Tout ce qui brille, car c’est là son titre, conte l’histoire de deux amies, Eli (Géraldine Nakache) et Lila (Leila Bekti) qui rêvent de s’évader de leur banlieue-bouygues riante de Puteaux à la recherche des lumières de Paris. De brillantes réussites en cuisants échecs et de mensonges en mensonges, les deux amies vont réussir à se faire une place dans le monde des appartements huppés de Neuilly dans lequel elles rencontreront la lumière chaude mais ambiguë de (la meilleure actrice de la galaxie) Virginie Ledoyen, impériale en dame de la haute (comme en tout, me ferez-vous remarquer).

Bien entendu, cette chaude lumière de la haute société n’ira pas sans brûler les ailes de nos deux banlieusardes, dont l’amitié sera mise à rude épreuve par la ruse, l’ambition, la vanité et quantité d’autres produits fournis par la belle société parisienne, mais sortira finalement renforcée de cette épreuve. Centré sur cette amitié féminine, le film a pu facilement être présenté comme un « film de filles », et je fus témoin du public apparemment visé par la communication et les critiques lors de chacune de mes séances, pour mon plus grand malheur lors de la première (pisseuses de 15 ans et pseudo-racailles -que peut-il y avoir de pire en ce bas-monde que des filles-pseudo-racailles?), mais pour mon plus grand bonheur lors de la seconde, il est vrai plus tardive (public quasi exclusivement féminin, moyenne d’âge 25 ans). Oui, cher lectorat féminin, ceci était un message principalement destiné au lectorat masculin de l’Eve Future, mais, à la guerre comme à la guerre, il s’agit de le convaincre, le bougre!

Pourtant, me répondras-tu, cher lectorat féminin, il y a un moyen bien plus simple de convaincre le public latent : la qualité du film. Ou plutôt ses multiples qualités, à commencer par une mise en scène tout simplement parfaite, et qui évite les écueils du cinéma français, qui ne cessent de me maintenir éloigné des productions de notre cinéma hexagonal.

Premier écueil : le film français parle. Sans cesse, à toutes les sauces, sans ne jamais rien signifier. Mais pire encore que le film qui parle dans le vide, le film qui parle pour faire avancer l’intrigue. S’opposant à toute logique cinématographique, combien de réalisateurs français déroulent leur intrigue non par le langage de l’image, mais par la parole de personnages ainsi théâtralisés. Ce drame du « théâtre filmé » qui n’est jamais bien loin dans les films français, Géraldine Nakache (qui est aussi la réalisatrice du film) l’évite à peu près totalement. Tout au contraire, les paroles très banales échangées par les amies acquièrent une signification profonde (milieu social, niveau culturel, humour sous-jacent) qui participe à l’ambiance et au ton du film sans jamais constituer le seul médiateur d’une intrigue avant tout servie par des procédés cinématographiques.

Second écueil : le film français n’aime pas la ville. S’il est obligé de filmer la ville (parce qu’il traite des problèmes de personnalité de Charles-Edouard, enfant parisien délaissé par un père diplomate et dont une mère cinéaste a acheté l’amour à coups de voyages au Japon et de Ferrari), le metteur en scène fera tout son possible pour ne pas livrer de plan large ou toute autre horreur qui pourrait mettre en valeur l’environnement urbain, voire -hérésie!- laisser penser que le personnage puisse constituer un révélateur de cet environnement. Il rendra aussi une photographie aussi terne que possible, de manière à suggérer la laideur intrinsèque de la ville pollueuse et dévoreuse de vies, à moins que ce ne soit pour restituer les vraies couleurs de la vraie vie de la vraie ville qu’on connaît tous. Rien de tel dans Tout ce qui brille : Paris y est filmée dans toute son ampleur. Non pas le Paris du VIème arrondissement, mais le Grand Paris, celui de Neuilly, de la Défense, de Puteaux comme des vingt arrondissements. D’ailleurs, tout le film souligne l’immensité, que ce soit celle, géographique, de la ville, ou celle, symbolique, des tours d’habitation de Puteaux. Tous les éléments symboliques de la ségrégation urbaine sont en place, sans qu’il ne soit jamais nécessaire de les nommer. La photographie est quant à elle particulièrement bien léchée. Et particulièrement discriminante : aux couleurs chaudes de Paris la nocturne s’oppose le terne et le grisé de Puteaux, l’ennuyeuse, la diurne. la réalisatrice ne cherche pas à tromper le spectateur, et c’est là un premier coup de canif dans notre molle conscience nationale : non, la banlieue ne brille pas et ne brillera jamais. Non, la banlieue n’est pas non plus l’endroit d’où sortiront les génies de demain. Juste un lieu quelconque, sans identité, sans goût, dans lequel il est bien difficile de projeter ses ambitions et sa volonté à 20 ans. Au contraire de Paris.

Troisième écueil : le film français n’aime pas la réalité. La réalité, vous comprenez, c’est plein de choses qui dérangent, voire pire, qui risquent d’interpeler le spectateur. Dès lors deux solutions : ou congédier la réalité (la tendance Eric Rohmer), ou l’enfermer dans un carcan suffisamment étroit pour qu’elle n’acquière pas de dimension au-delà de l’anecdotique (l’ensemble des « comédies françaises ») ou du militant pour public conquis d’avance (Chabrol). Dès lors, il est bien difficile pour le cinéma français d’enrichir un imaginaire dont il se coupe plus ou moins sciemment. Encore une fois, Tout ce qui brille explose joyeusement cette donnée et plonge directement au coeur de ce monde que nous subissons chaque jour sans que notre imaginaire bridé et sclérosé soit jamais en mesure de le saisir.

Un exemple : l’achat d’une paire de chaussures de luxe. Nos deux banlieusardes sont évidemment sans le sou. Alors qu’elles sont sur l’esplanade de la Défense, les voilà abordées par deux enfants, l’un noir, l’autre blanc, appelant dans un discours gentiment formaté à acheter quelques breloques pour que l’argent soit reversé aux habitants pauvres de Haïti. Ne s’en laissant pas compter, Eli et Lila rejettent sans ménagement les deux pauvres enfants et s’emparent de leurs t-shirts, tracts et autres breloques qu’elles s’empressent de revendre aux passants en usant à merveille de la corde misérabiliste, et réussissent ainsi à amasser une somme honteuse qu’elles dépensent immédiatement dans l’achat… de la luxueuse paire de chaussure qui leur manquait pour briller -du moins le croient-elles- dans les soirées mondaines. L’inscription « misericorde » figurant sur le survêtement de Lila ne fait que renforcer l’ironie de la scène et le message extrêmement violent qu’elle renferme : à trop chercher le bien dans la culpabilité et la vérité dans la misère, la société française – et tout particulièrement la gauche française- se condamne à succomber au charme du premier marchand du temple venu, pour peu qu’il sache correctement jouer de la corde culpabilisatrice et misérabiliste, tout aussi sûrement que les sociétés en proie aux délires nationalistes s’exposaient à succomber aux charmes du premier duce venu…

Le message est dur et il porte loin, pour peu qu’on veuille bien dresser l’oreille, mais il est servi par la mise en scène toute en légèreté qui nous fait passer ce coup de couteau dans le réel sous l’angle de l’humour noir. Point de paroles inutiles ici, juste une mise en scène, un éclairage, une musique. Et une scène tout bonnement drolatique (même si la salle riait jaune, pour le coup).

Mais le principal intérêt de Tout ce qui brille -comme, certainement, de toute bonne comédie- réside dans la dissection de la société qu’il opère. Une société que l’ascension mondaine d’Eli et Lila nous permettra de traverser de part en part.

Tout commende donc avec le désir des deux banlieusardes d’accéder aux soirées huppées de Paris. Les voilà donc parties de leur morne banlieue-bouygues, revêtues de ce qu’elles pensent être leurs plus beaux atours et prêtes à rejoindre la flamboyante capitale. Bien entendu, elles se voient refoulées de soirées en soirées. Parce que tout signale leur origine géographique : leurs tics d’expression, leur tenue, leur démarche. Parce qu’elles n’ont pas d’invitation, pas de connaissances, pas de réseau. Parce qu’elles sont hors du cercle.

Dès lors, que faire? Contacter la Halde et le MRAP afin de faire pièce à l’ignoble discrimination dont sont victimes les deux femmes? Insulter les videurs des soirées branchées dans un dernier dépit de « haine de banlieue »? Que nenni, bien loin des pulsions de morts de notre identité nationale, nos deux banlieusardes réagissent… par la ruse. Se faufilant dans une arrière-cour, jouant du coude, volant une invitation par-ci, une place par-là, tapant la discussion à de parfaits inconnus devenus des amis de 20 ans l’espace de quelques secondes, disséquant chacun des tics, chacune des manières de cette société inconnue en entomologiste de la réussite mondaine, Lila avance telle une reine, conquérante et carnassière, dans un milieu qu’elle s’approprie instantanément, allant jusqu’à jeter son dévolu sur une proie masculine de cette haute société qu’elle veut intégrer de force.

Mais c’est pourtant Eli, la plus modeste des deux, qui réussit à pénétrer le cercle en premier. En défendant de jeunes femmes de la haute société victimes d’un voleur à la tire, elle fait la connaissance d’Agathe -alias Virginie Ledoyen. Montée dans le luxueux appartement de la jeune bourgeoise, elle découvre cet autre monde entre émerveillement et exotisme.

Or, derrière les strass et les paires de chaussures hors de prix se dissimule le côté sombre de cette haute société parisienne magistralement incarnée par Virginie Ledoyen. Son personnage réellement empathique évolue vers une cruauté délicate mais affirmée au fur et à mesure que se déroule l’intrigue. C’est que la bourgeoise Agathe remarque bien vite la fausseté des deux banlieusardes, et ne tarde pas à leur faire remarquer -certes avec diplomatie- l’illégitimité de leur place.

Rien n’est plus révélateur de ce jeu magistral que la scène durant laquelle elle discute brièvement avec Eli avant de la regarder silencieusement, avec malice, comme pour jauger de son appartenance au cercle. Les codes d’Eli, sa tenue, son registre de langage d’autant plus révélateur qu’il se voudrait soutenu sans y parvenir, tout éclate aux yeux d’Agathe -comme à ceux du spectateur, d’où le comique de la situation- comme la marque de l’altérité d’Eli. Dès lors, ne restera plus pour la banlieusarde qu’à trouver sa juste place dans ce milieu qui n’est pas le sien et ne le sera jamais : de porte-manteau en baby-sitter, elle découvrira la cruauté de toucher une vie rêvée dont elle restera éternellement séparée par la frontière glacée des mille codes sociaux d’autant plus inaccessibles qu’ils sont implicites, et qu’elle ne peut donc les acquérir…

Et c’est dans cette constatation sociologique que réside toute la finesse du film : Agathe n’est pas moralement coupable. Elle ne fait qu’obéir à des codes sociaux qui sont pour elle implicites et évidents. En réagissant avec délicatesse et tact, puis avec virulence à l’entrisme agressif de Lila, elle ne fait que tracer les frontières existant entre deux cercles de la société qui interagissent sans pour autant se rencontrer (voir le personnage de Carole -Audrey Lamy). Ni bien, ni mal : chaque personnage est habité de son rôle social et de la position -du statut- qu’il entend occuper dans le monde parisien. Chacun agit envers l’autre selon la grille de l’honneur (tenir son rang) et de la honte. Ainsi, déclarer vivre à Puteaux est une déchéance, au même titre que le noble était déchu s’il travaillait sous l’Ancien Régime. Et c’est l’attachement fanatique à ce rôle social qui conduit Lila à la déchéance et la réduit à l’humiliation personnelle, seul moyen -croit-elle- de préserver son statut dans le premier cercle.

Ainsi, Tout ce qui brille nous renvoie à une réalité limpide : si vous voulez comprendre la France de 2010, plutôt que lire un rapport du MRAP ou de la Halde, plongez-vous dans Molière et Marivaux, car leurs leçons sont toujours nôtres. Les valeurs de la vieille noblesse sont la base de notre société, la dérision qu’elle pratiquait et qui reste une particularité française (comme je l’ai montré ici), son mépris total pour l’argent, son goût immodéré du beau et de la discussion, et son attachement à l’individu comme pouvoir et forme d’art. Mais aussi son mépris du parvenu et de tout ce qui ne respecte pas sa juste place dans la société, son assurance de posséder l’exclusivité du bon goût et sa prétention à l’imposer au reste de la société, et, enfin, son incapacité à comprendre le ressentiment qu’elle peut provoquer chez qui n’appartient pas à son ordre. Tout cela était la réalité de Versailles, et reste notre réalité.

En refusant de la voir en face, nous refusons de nous regarder dans la glace. En la criminalisant sous les vocables du « racisme » ou de la « discrimination », nous nous enfermons dans un rejet radical de nous-mêmes qui ne peut nous conduire qu’à l’impasse. Cet archétype aristocratique est-il bon? Là n’est pas la question : que nous le voulions ou non, il reste la base de notre division sociale. Ce que l’impitoyable Terreur, ce que dix révolutions et quarante ans de Parti Communiste n’ont pas réussi à effacer, croyez-vous donc que quelques inquisiteurs pitoyables drapés de leurs habits de Savonarole et de leur fiel réussiront à le réaliser? Laissez-moi rire!

En attendant, et malgré que leur projet soit condamné à l’échec, ces psychotiques de la discrimination ne cessent de dresser la société contre elle-même dans un grand élan nihiliste et autodestructeur, mêlant joyeusement le vrai au faux dans un grand ricanement engagé et festif, dressant chaque jour les bûchers sur lesquels quelque pauvre fauteur de malpensée expie pour les fautes intériorisées comme telles par l’ensemble de la société.

Et c’est toute la grandeur de Tout ce qui brille de mettre enfin l’humour du côté de la grâce et de la vie, contre le ressentiment, contre la haine, contre la déréliction.

Et de ramener enfin, un tant soit peu, la banlieue du côté de la vie.

Date de sortie cinéma : 24 mars 2010

Réalisé par Géraldine Nakache, Hervé Mimran

Avec Leïla Bekhti, Géraldine Nakache, Audrey Lamy, Virginie Ledoyen
Durée : 01h40min Année de production : 2009
Distributeur : Pathé distribution

The Ghost Writer, l’enchantement et l’abomination.

mars 14, 2010

Un ferry aborde dans la nuit sous une pluie battante, son avant s’ouvre et laisse place au défilé de voitures qui s’engouffrent sur les routes de la petite île. Pourtant, un quatre-quatre rutilant ne démarre pas. Son chauffeur n’est plus à l’intérieur. Son corps est retrouvé peu après, étendu sur une plage de l’île, à quelques kilomètres du port…

Peu après, à 5000km de là, un nègre (« Ghost » en anglais) est recruté par l’éditeur londonien des mémoires de l’ancien premier ministre britannique, Adam Lang, avec pour rôle d’achever ces mémoires à la place de l’ancien nègre dont le corps était retrouvé dans la nuit sur la plage, probablement suicidé -le poids de la tâche, vous comprenez.
Logiquement, notre nouveau nègre aborde sa tâche dans l’enthousiasme, et ce d’autant plus qu’il doit l’achever en moins d’un mois. Il se rend alors sur l’île américaine sur laquelle vit Adam Lang avec quelques proches (sa femme, sa secrétaire, des employés). Une île froide, perpétuellement grise, battue par les vents et la pluie. Au centre, la demeure d’Adam Lang : construction sobrement design -verre et béton- posée sur l’île comme un défit à la nature déchainée.

Alors que notre nègre vient de poser les pieds sur l’île survient un incident : Adam Lang est mis en accusation par le tribunal pénal international de la Haye pour avoir soutenu les tortures de la CIA après le 11 septembre. Les Etats-Unis étant l’un des seuls pays du monde à ne pas reconnaître la juridiction de la Haye, l’île américaine, de villégiature, devient seul refuge de Lang.

Ainsi débute ce film brillantissime de Roman Polanski, dans lequel la réécriture des mémoires de Lang va peu à peu conduire le nègre à plonger dans le passé caché du premier ministre. S’adaptant à un contexte dont il découvre progressivement l’hostilité, il se fait enquêteur et suit le fil des mensonges mémoriels qui finiront, d’incohérence en incohérence, par le conduire à la vérité -et accessoirement, à expliquer la mort de son prédécesseur, le tout en jonglant entre les colères de Lang, le caractère impérial de sa femme, Ruth, et les curiosités de sa secrétaire.

A ce moment précis, cher lecteur, je t’interrompt au cas où tu n’aurais pas vu ce film pour te signaler que si la partie qui suit ne contient pas de « spoiler », elle n’en renferme pas moins des allusions qui te conduiront facilement à dénouer les fils de l’intrigue… De plus, c’est bientôt le printemps du cinéma.

Tout l’objet du film est donc l’interrogation de cette frontière très floue tracée entre la remise en cause d’une réalité (délirante?) et la paranoïa pure et simple. Le spectateur -totalement identifié au nègre- traverse cette frontière tout au long du film, en ne sachant qui croire et à qui se fier. La secrétaire ne renfermerait-elle pas une femme vénéneuse sous son apparence d’icône sexy (oui, dans ce film, Polanski rend les femmes de 50 ans trèèèès sexy) toute dévouée à Adam Lang? Comment le grand Lang, cet homme qui marqua la vie politique de son pays d’une telle empreinte, pourrait-il n’être que le benêt impulsif qui nous apparaît du début à la fin du film? Plongés dans un monde de doutes, il n’y a finalement guère que Ruth, le cerveau du couple (vous avez dit Hillary? ;), cette femme au caractère de chien mais au coeur d’or, qui nous paraisse digne (d’un semblant) de confiance.

Cette incertitude totale est largement renforcée par les effets de mise en scène : les plans intérieurs de la maison de Lang entre austérité et ridicule, l’humour de situation omniprésent signifiant la frontière fluctuante entre comique et tragique, et soulignant par là-même la frontière entre réalité menaçante et pure paranoïa (mention spéciale à la fin du film, que l’utilisation du hors-champs rend tout à la fois glaçante et poilante). Enfin, l’absence totale « d’effets » dans les situations de tension (la course-poursuite avec les « hommes en noir », la tentative de meurtre de Lang) renforce leur potentiel anxiogène et met véritablement le spectateur dans la peau du nègre.

A travers la mise en scène, c’est donc le sens commun qui semble s’échapper jusqu’à la révélation finale.
Or, il ne peux exister que deux réponses possibles à une situation qui échappe au sens commun : ou bien nous déraillons, ou bien c’est le monde qui déraille. En nous orientant peu à peu vers la seconde hypothèse, Polanski donne à son film une dimension politique évidente. Ce déraillement du monde qui broie peu à peu le nègre comme il avait broyé son prédécesseur n’est que le « dommage collatéral » d’une abomination politique à laquelle à participé Adam Lang dans son passé de premier ministre, passé qui le rattrape désormais.

Bien sûr, il y a dans ce film une bonne part d’autobiographie : plusieurs scènes évoquent plus ou moins directement l' »affaire Polanski », le passé qui ne passe pas, l’acharnement judiciaire contre Lang, le fait qu’il soit interdit de séjour dans son propre pays. Mais il y a aussi et surtout une vision terrifiante de la politique. Une analyse superficielle du film opposerait une vision positive de la politique (le Bien Commun, l’amour du peuple) à celle apparemment proposée par Polanski (machinations broyant l’individu). Pourtant, la critique de Polanski porte plus loin, et plus large. Il plonge ici au coeur du désenchantement fondateur de la politique moderne (Gauchet).

Car l’Irak ou l’approbation de la torture ne sont pas que les dommages collatéraux d’une politique opportunément mise en place après les attentats du 11 septembre. Ils sont les extensions opérationnelles d’une tentative de « réenchantement » du monde opéré par ce fameux groupe des néoconservateurs, qui profitent des attentats pour faire triompher un nouveau Grand Récit politique unificateur et fusionnel, dans lequel la politique ne sera plus cantonnée à la petitesse « réaliste » et aux manoeuvres médiocres de l’ère clintonienne. Mais le postmodernisme ne se laisse pas imposer un Grand Récit innocemment : questionnant tout, il force le nouveau pouvoir néoconservateur à développer mensonge sur mensonge pour parvenir à rendre crédible son récit hyperpolitique. Et c’est du coeur de ces mensonges qu’émerge la figure d’Adam Lang, pris au piège d’enjeux qui le dépassent, et nous dépassent tous.

De Grand Récit, la politique néoconservatrice est devenue une abomination, un cancer de mensonges emboîtés les uns dans les autres, dont les métastases se diffusent dans chaque strate de ce pouvoir déclinant et dans la vie même de ces nègres chargés de glorifier et de poursuivre ce Grand Récit, comme si de rien n’était.

Et ce n’est plus sous la pluie battante et la tempête, mais dans les plus snobs des immeubles londoniens, dans cette vieille Europe relativiste et postmoderne qui n’a plus ni le courage ni l’envie de se prêter aux mensonges des idéalistes d’outre-atlantique, que se résout cette intrigue dont la complexité proprement abyssale fut menée d’une main de maître par un Polanski au sommet de son art.

Et c’est un grand soutien devant l’éternel des néoconservateurs et de la guerre en Irak qui vous le dit…

Date de sortie cinéma 3 mars 2010
Réalisé par Roman Polanski
Avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Kim Cattrall
Durée 2h08 min
Année de production : 2008
Distributeur : Pathé Distribution

La journée de la femme

mars 8, 2010

The Mist

mars 1, 2010

L’Eve future tient officiellement à s’excuser pour la qualité de rédaction et le manque d’organisation proprement inadmissibles de cet article. Une enquête est en cours pour déterminer les responsabilités de cet évènement malencontreux.
Pour toute plainte relative à cet article, vous pouvez vous adresser au ministère de la Vérité, au ministère de l’identité, ou à la section de vigilance citoyenne la plus proche de chez vous. Merci.

Quand donc avez-vous vu pour la dernière fois un grand film politique?
Je ne parle pas d’un film militant, d’une resucée du Cauchemar de Darwin, de Ché ou du dernier Mickael Moore. Non non, je parle d’un véritable film politique, le genre de spectacle devant lequel on se retrouve enchainé aux mécanismes du pouvoir et de la légitimité, emporté par la grandeur du discours et la puissance du collectif que forme une société unie dans un but commun, ou, au contraire, torturé par les mille serpents semant de leur langue de mensonge et de doute la division et la dispersion dans une société devenue mortifère. Confronté, enfin, et souvent malgré nous, à l’absurdité et à la nécessité du rapport ami/ennemi. Bref : tout ce que fut la politique dans l’histoire et tout ce qu’elle n’est plus (du moins, nous, Européens, nous plaisons à le croire – l’occasion de renvoyer à cette petite citation qui pulvérise en quelques mots 60 ans de « construction de l’Europe »).

Or donc, hier, dans un de ses moment de désoeuvrement que seules nous permettent les journées de coupure d’accès à internet, je regardai pour la seconde fois un petit film adapté de Stephen King et sorti en 2008, The Mist.
L’histoire est simple (« le scénario est convenu », comme dirait Télérama) : à la suite d’un violent orage, toute une petite ville de Nouvelle-Angleterre se retrouve dans le supermarché du coin en quête de matériel de bricolage et de fournitures diverses. Mais alors que les convois militaires se multiplient sur les routes (une base est située à proximité), une brume recouvre brutalement la ville, enfermant les joyeux clients dans le supermarché.
Car cette brume n’en est pas vraiment une, et on découvre bien rapidement qu’elle renferme de délicates créatures de carton pate qui empêchent toute vélléité de sortie. Voilà donc le supermarché du coin assiégé par ces monstres venus d’ailleurs, avec ses braves clients contraints de faire société.

Une société close et confrontée à un danger extérieur : recette basique des films d’horreur, constateras-tu, cher lecteur. Et tu auras bien raison. Quoique, bon, le film d’horreur n’est généralement pas ma tasse de thé, surtout lorsqu’il s’agit de se triturer le cerveau pendant 2h30 pour deviner qu’en fait, c’était Mike qui a tué Brenda, Lucy, Brian et Curby parce que vois-tu, lorsqu’ils avaient 12 ans et demi, Brian avait emballé Lucy, la petite cousine de Brenda dont Mike était secrètement amoureux et dont il avait vainement tenté de se rapprocher en se casant avec la dite Brenda qui, néanmoins, et malgré son statut de blonde stupide qui la condamne à être le premier personnage à y passer -non sans avoir fourni une petite scène de cul avec Curby dont le râle mortel aura de fortes chances de se confondre avec le coït de Brenda, aura préalablement deviné les mobiles de Mike. Dommage pour elle que les scénaristes aient décidé que sa priorité était de faire l’amour avec Curby, et non de sauver sa vie.
Ah, mince, je me rends juste compte que j’ai oublié le geek et la minorité visible dans les personnages…

En même temps, c’est un film d’horreur : fuck le politiquement correct!!! Fuck Joe Dassin et Jean-Pierre Raffarin!
Vive la sanquette dans tous les sens, les enfants dans les baignoires qui se font scalper puis découper à la tronçonneuse, non sans que le réalisateur ait au préalable fourni plusieurs gros plans de leurs doigts en train de se faire trancher au couteau-suisse dans un cri de douleur indesciptible, surpassant de loin en intensité sonore les moments les plus enflammés des discours d’Edouard Balladur!

Bon, bref, vous l’aurez compris, les films d’horreur pour adolescents (en dehors de ceux qui exploitent leur potentiel de second degré –The Faculty– ou, plus simplement, ceux qui ont quelque chose à dire –Carry-) et, bien pire, les films dont l’ambition non-conformiste et la profondeur du discours se limitent à montrer des lambeaux de chair en gros plan durant 2h me laissent franchement et définitivement de marbre. Fin de la parenthèse.

Et revenons à nos moutons. Ou plutôt, à notre société close et confrontée à un danger extérieur. Car s’il s’agit là d’un postulat de base de film d’horreur, il nous faut comprendre que c’est aussi, et surtout, la base même d’une situation politique. Et c’est là tout l’enjeu du film (qui, d’ailleurs, ne nous est caché à aucun moment : quelle belle chose, et si rare, que la vérité d’un discours qui n’emploie pas de faux rebonds, de twists, de retournements de situations hasardeux, mais laisse au contraire le spectateur pénétrer en elle en une lente et inéluctable gradation jusqu’à la révélation de sa monstruosité finale) que de montrer l’évolution de cette société humaine face au danger.

De ce danger, on ne saura d’ailleurs quasiment rien. On soupçonne que la brume et la faune extraordinaire qu’elle renferme pourraient être issue d’une expérience des militaires. Mais rien de plus. Et, d’ailleurs, c’est moins un enjeu en soi que le moyen de mettre en branle les mécanismes de politisation de la petite société du supermarché. Qu’est-ce que la politisation? La manière dont cette société va laisser les évènements influer sur son attitude collective. La politique n’est pas une essence, elle est une attitude. Dès les débuts de l’évènement, des lignes de faille apparaissent sur le mode reconnaissance/négation de la situation. Alors que le personnage principal joue le rôle de la raison (peur devant l’horreur de la situation, puis intégration et dépassement de cette peur permettant d’adapter son comportement, l’attitude politique noble par excellence), quelques autres jouent le rôle du rationalisme, c’est à dire de la rationalisation excessive d’une situation visant à supprimer la peur en la niant. Le problème est que nier l’existence de la peur revient à nier la réalité de l’évènement. Ainsi, le rationalisme devient rationalité délirante et les rationalistes sont les premiers à y passer.

Et c’est bien dommage, puisque les personnes de raison vont désormais être confrontés à bien pire : une bigotte ridicule et détestée de tous qui se découvre une vocation de Jim Jones reliée à Dieu, et réussit à transformer le supermarché en une pépinière de fous de Dieu. La force de ce fanatisme va être de s’appuyer sur les évènements dramatiques qui se succèdent, dans lesquels il trouve une justification sans cesse renouvelée de ses propres prédictions. Rien n’est plus dramatique que cette scène d’attaque des insectes durant laquelle les personnages de raison luttent pied à pied et réussissent à sauver un peuple du supermarché qui n’a d’yeux que pour la bigotte, « miraculeusement » sauvée d’un insecte tueur et confortée dans ses prédictions apocalyptiques. Il ne suffit pas de vivre. Il faut savoir pourquoi on vit. Tels sont les propos du commandant Adama, dans cette merveille qu’est Battlestar Galactica. Telle est aussi la réalité de The Mist : les personnages de raison offrent une capacité de survie. La fanatique, elle, offre un sens à cette survie. Mais tout le malheur veut que, pour elle, seule la vie auprès de Dieu est réelle. Aussi, les êtres raisonnés qui l’entourent ne sont-ils au départ que des êtres ridicules, puis, de plus en plus, des entraves à la Volonté de Dieu.
La Légitimité se retourne ainsi contre la Praxis, contre la société, contre la vie. Toute raison disparaît et toute réalité extérieure n’existe plus que pour confirmer la réalité intérieure de l’apocalypse.

C’est qu’il aurait fallu, au milieu des êtres raisonnés luttant contre les monstres venus d’ailleurs, un véritable sens politique, capable d’affronter la folle furieuse sur le terrain de la légitimité, des buts, du sens. En lui laissant le champs libre, ils se sont -certes bien malgré eux- faits les complices de sa conquête des âmes.
Ne reste plus alors pour ces derniers hommes que la fuite dans la brume. Une fuite qui les amène à croiser la trajectoire lente et majestueuse de quelque créature colossale ayant élu domicile ici, un monstre qui fait bien apparaître à ces quelques êtres de raison ce qu’il peut y avoir de vain dans leur fuite.
Car le monde est si grand.
Et il n’est plus le leur.

The Mist
Réalisateur : Franck Darabont
Scénario : Franck Darabont d’après une nouvelle de Stephen King
Production : Franck Darabont, Anna Garduno, Bob et Harvey Weinstein…
Photo : Ronn Schmitt
Montage : Hunter M. Via
Bande originale : Mark Isham
Origine : USA
Durée : 2h07
Sortie française : 27 février 2008