Archive for the ‘Vallesmarineris se fait bobo à la tête pour vous’ Category

La dernière délation

octobre 1, 2010

Jusque là, Martin Hirsch m’était plutôt indifférent. Il appartenait à cette catégorie de bons chrétiens prêchant la paix, l’amour de l’autre, la joue gauche et autres Sermons sur la Montagne destinés aux bienheureux qui n’ont jamais eu entre leurs mains les leçons terribles de Hobbes ou Machiavel. A ces belles déclarations de tolérance et de paix, je préfère d’ailleurs de loin la sentence de Mao, pour qui « la révolution n’est pas un dîner de gala »… Que voulez-vous, on ne se refait pas, et que ceux qui croient encore à la bonté naturelle de l’homme ou aux bienfaits de l’ONU me jettent la première pierre!

Aussi, quelle surprise je n’eus pas cette semaine en apprenant tout d’abord que Martin Hirsch n’était plus membre du gouvernement (bon, d’accord, j’ignorais qu’il l’avait jamais été) et qu’il se préparait à publier un livre traitant d’un sujet sensible s’il en est : le conflit d’intérêt.

En France, le conflit d’intérêt fait partie de ces objets exotiques que l’on ressort  du cabinet de curiosité tous les 20 ou 30 ans, en même temps qu’un os de dinosaures ou le dentier de grande tatie (qui fut une aventurière en Indochine au premier temps de la colonisation), et dont la signification s’estompe aussitôt rangé, comme dissimulé par un éternel brouillard.

Mais qu’est-ce donc que ce « conflit d’intérêt »?

Imaginez un député qui soit en même temps maire d’une commune. Imaginez maintenant qu’à un moment donné, ce député doive voter une réforme des collectivités locales qui avantage la nation mais désavantage sa commune. Il est en pleine situation de conflit d’intérêt, c’est à dire une « situation irrégulière dans laquelle il se trouve avoir des intérêts personnels qui sont en concurrence avec la mission qui lui est confiée », ou, plus précisément en ce qui concerne notre député-maire, deux missions d’intérêt public contradictoires qui le forcent à choisir l’une des deux, c’est à dire à délaisser l’autre (et donc à trahir sa mission et l’engagement qu’il a pris envers ses électeurs).

Le conflit d’intérêt n’est défini dans aucune loi, aucun règlement précis, c’est une simple règle de bon sens qui veut que la femme d’un ministre qui interviewe ce même ministre ou son supérieur direct sera dans une situation où elle devra soit attaquer ce même ministre et risquer le divorce, soit mener une interview toute molle, toute gentille, toute consensuelle en préservant son mariage mais en trahissant sa mission de journaliste.

A travers ces deux exemples, on peut voir la particularité du conflit d’intérêt, qui est de placer le député-maire ou la journaliste dans une situation de cas de conscience. Or, comme je l’ai dit plus haut, la nature humaine est ainsi faîte que dans une situation donnée, le brave citoyen sera toujours enclin à craindre le pire : ainsi, il soupçonnera fatalement la journaliste de préférer son mari à son travail. Aussi, le meilleur moyen de contrer le soupçon et la défiance du citoyen est-il encore d’éviter toute potentialité de conflit d’intérêt : le député ne doit pas exercer de mandat local, la journaliste mariée au politique ne doit pas traiter de politique ou présenter un journal télévisé.

Et cela ne doit pas être pris à la légère : à travers le cas de conscience du journaliste/homme politique, c’est toute la confiance du citoyen envers le média et le monde politique qui est remise en question. C’est toute la légitimité d’un système politique qui s’effondre, comme s’est effondrée la légitimité de Radio-France du jour où le président de la République décida d’en nommer lui-même le directeur.

Arrive donc Martin Hirsch et son livre sur les conflits d’intérêts. Contrairement à ce qu’on a pu en dire à droite ou à gauche, il n’est pas marquant en ce qu’il révèle des situations de conflits d’intérêts, mais en ce qu’il met en lumière leur potentialité omniprésente dans le monde politique français. Son livre débute par un questionnaire-florilège du conflit d’intérêt dont j’avoue, malgré toutes les préventions et la perversité qui me sont propres, et m’ont déjà poussé entre autres à déclarer en ces lieux ma flamme à Dominique de Villepin ou à dire « ta gueule » à Jean-François Coppé ou « gros tas de merde » à Xavier Bertrand (ah, c’était pas encore fait?), j’avoue donc que malgré tout cela, ce quizz d’ouverture m’a carrément laissé sur le cul.

Florilège :

Q9. Parmi les catégories suivantes, laquelle est obligée de déclarer publiquement des intérêts qui peuvent entrer en conflit avec les responsabilités qu’elles exercent ?

(Réponse : les experts sanitaires)

Q1. Un député ne peut pas, pendant son mandat. . .

(Réponse : être nommé enseignant)

Q6. Existe-t-il un pays où un membre de la Cour suprême peut avoir son loyer pris en charge par un homme d’affaires étranger ?

(Devinez… Encore merci Jacques Chirac)

J’arrête là : le constat est déjà trop accablant. Bien évidemment, chacun a ses responsabilités dans cette réalité, et il ne s’agit pas de dédouaner une opinion publique qui réélit sans cesse des députés-maires-conseillers généraux-présidents de communauté de communes dont elle semble estimer qu’ils pourront profiter de leur position à l’Assemblée pour en tirer quelques avantages en faveur de leur commune

Cependant, s’il est très improbable que nous devenions un jour des fanatiques du conflit d’intérêt comme le sont les Anglo-Saxons, il faudrait ou bien que l’on cesse de se poser des questions sur la probité de nos hommes politiques et que l’on soit parfaitement heureux d’avoir pour représentants Patrick Balkany ou Charles Pasqua, ou bien que l’on tente enfin d’établir un minimum de règles de bon sens qui permette un certain modus vivendi entre notre penchant catholique pour l’hypocrisie et notre désir secret d’être enfin satisfaits de ce système politique (à moins que l’antisarkozysme ne soit à lui seul une réponse à tous nos défauts)…

Et puisqu’il faut bien commencer quelque part, il serait peut-être temps que les éditorialistes de ce pays assassinent en direct et sans sommation Gerard Longuet, pour qui (menaces à l’appui) la volonté démocratique de Hirsch s’apparente à la trahison d’un secret professionnel (oui ami lecteur, tu as bien lu : pour Gerard Longuet, la politique est  régie par le secret professionnel) ainsi que Jean-François Coppé pour qui les révélations de Hirsch s’apparentent aux délations antijuives de la seconde guerre mondiale.

Ils pourraient aussi en profiter pour mettre en accusation les dirigeants de ce Parti Socialiste si prompt habituellement à s’opposer à tout et n’importe quoi à grand renfort de phrases toutes faîtes et de points godwin en furie et qui, dans cette affaire, restent bien étrangement silencieux… N’est-ce pas Benoit? Mais peut-être Martin Hirsch n’a-t-il pas suffisamment une tête de victime? Ou peut-être devrait-il préalablement tirer à la chevrotine sur des policiers ou se lancer à la chasse aux journalistes pour recevoir le soutien d’élus PS?

En attendant  cet éventuel sursaut politique et médiatique, cher Martin Hirsch, toi que je ne connaissais ni d’Adam ni d’Eve et que j’avais même tendance à dénigrer jusque là, je me rends compte que tu viens de t’attaquer seul à l’un des fléaux majeurs de notre démocratie imparfaite, et l’Eve future t’assure donc, pour ce que cela vaut, de son entier soutien!

L’ennemi nous veut-il du bien?

septembre 22, 2010

Alertes à la bombe, enlèvements : depuis une semaine, les initiatives des terroristes comme de ceux qui sont sensés les pourchasser ne manquent pas, pour le plus grand plaisir des petits et des grands.

Car il faut l’avouer : il y a définitivement dans le terrorisme un aspect spectaculaire parfaitement saisi par un Don Delillo qui consacre au phénomène pas moins de trois de ses livres. Le mélange de peur et de suspens, d’attente et d’effroi, l’oeil irrésistiblement attiré par le spectacle repoussant, tout dans le terrorisme évoque le langage du cinéma d’épouvante et de suspens, jusqu’à l’apogée du spectacle atteinte en ce jour de septembre 2001 : l’attaque (et plus fin encore, le décalage entre les deux attaques, qui permit à la seconde d’être filmée sous tous les angles), les détournements d’avion, le lieu le plus symbolique des Etats-Unis, la dramaturgie parfaitement orchestrée jusqu’au climax atroce et génial de l’effondrement des tours jumelles : tout dans cet évènement tient du langage cinématographique. A vrai dire, le concept même de film de suspens n’a plus vraiment de sens depuis, tant cet évènement paraît esthétiquement indépassable.

Aussi, il ne faut pas être dupe : le terrorisme est un spectacle en partie issu de notre monde civilisé et libéral. Ajouté à cela qu’il trouve ses bases dans les conditions objectives (politiques de ressentiment, absence de liberté, le tout favorisant des idéologies plus ou moins foireuses) et qu’il se trouve bien souvent instrumentalisé par les mêmes régimes autoritaires qu’il prétend combattre (Algérie) ou par des politiciens occidentaux peu adeptes du langage de vérité (néoconservateurs).

Cependant, de nos jours, le danger de la duperie semble (du moins en Europe) bien moindre que celui, plus préoccupant, de la fausse connaissance. Nombreux sont aujourd’hui les demi-habiles qui se laissent aveugler par  l’aspect spectaculaire du terrorisme au point d’en nier tout simplement l’existence, considérant que tout attentat n’est qu’une création médiatique aux ordres d’un pouvoir politique plus ou moins fantasmatique (voir la remise en cause des attentats du 11 septembre). La rubrique commentaires d’un article de Rue89 consacré au Sahara nous en fournit un bon exemple. Ce raisonnement est évidemment dangereux car, poussé jusqu’à l’absurde, il livre nos métros et nos trains (en plus de régions entières dans le monde) à la furie nihiliste… Le pire étant qu’il continuera à trouver des excuses aux terroristes, sûrement de pauvres victimes du capitalisme, de l’occident et de la vie.

Si nous ne devons pas être dupes de la possible instrumentalisation du terrorisme par les Etats,il ne s’agit pas non plus d’en nier la réalité, pas plus que d’en nier la nature profonde qui nous amène à ce que Julien Freund, après Carl Shmidt, considérait comme le coeur du politique : à savoir le rapport ami-ennemi.

Pour ces deux penseurs, la politique naît dans la reconnaissance d’un ennemi, face auquel la communauté se dote de règles et s’organise afin de se défendre. D’où le lien consubstantiel entre guerre et politique, la première se produisant en général lorsque la seconde n’a pas correctement accompli sa tache.

Effectivement, si la prise en compte du rapport ami-ennemi peut mener à la guerre, sa non prise en compte y mène plus sûrement encore. Lorsque Hitler prend le pouvoir et affirme jour après jour sa volonté d’anéantir l’Europe sous un déluge de feu, les élites franco-anglaises choisissent de ne pas l’écouter, ne regarder ailleurs. Leur désir d’éviter à tout prix le rapport ami-ennemi et le potentiel militaire qu’il contient est tel que Français et Anglais préfèrent croire que le discours de Hitler ne leur est pas adressé. Ou pas vraiment. Et si certains prétendent voir en lui un ennemi, c’est certainement qu’ils ont de bonnes raisons à cela, et qu’ils sont au choix juifs, bellicistes ou communistes (rayez la mention inutile). On ne mesurera jamais assez à quel point l’antisémitisme de Céline ou Pétain trouva sa source dans le pacifisme. Et toute l’histoire des années 30 est résumée dans ce refus de l’ennemi, qui conduit finalement à la plus apocalyptique des guerres.

Tout au contraire, les Etats-Unis reconnaissent immédiatement l’ennemi dans l’URSS, et l’acceptent comme tel. Si bien que les deux puissances mèneront 40 ans de guerre froide en douceur jusqu’à ce que l’une des deux puissances s’effondre sur elle-même, comme n’aurait pas manqué de le faire un régime nazi absurde contenu militairement par une France supérieurement armée.

Aussi, lorsque tonton Mahmoud ou les petits enfants à la croix de bois du Sahara nous disent très clairement et sans la moindre ambiguïté qu’ils sont nos ennemis, qu’ils ne respectent pas nos valeurs et voudraient bien les voir anéanties à coups de machettes, de lance-flammes et de têtes coupées, nous pouvons les écouter. Nous pouvons même les croire. Car la paix repose finalement sur cette reconnaissance, bien plus que sur des résolutions du Machin.

Et toute la frustration de quelques demi-habiles, qui croient dissimuler leur haine de l’Occident sous les oripeaux de la « pensée critique » à géométrie variable, et tout l’humour mordant de ceux qui croient éviter la menace en niant son existence ne combleront pas cet abime ouvert par quelques nihilistes russes au XIXème siècle : il y a des idéologies et des gens qui ne veulent pas du bien à la civilisation.

Car certains ne rêvent que de voir tout bruler.

Manifeste pour un racisme vertueux

juin 6, 2010

On associe souvent racisme et antisémitisme.

A tort, selon moi : l’antisémitisme est un phénomène intellectuellement bien plus intéressant que le racisme.

Honnêtement, de nos jours, qui sont les racistes, les véritables racistes, capables de disserter des heures durant sur la classification des races suivant leur degré d’évolution tout en se contorsionnant pour prouver que Murakami, Rushdie ou Pouchkine sont bien des représentants purs de la race supérieure? Pouvez-vous en citer un seul? Pouvez-vous trouver un seul site honorablement raciste? (attention : je ne parle pas de cette banale xénophobie de PMU exposée à longueur de journée chez les neuneus de François Dessouche, et dont la seule activité intellectuelle semble consister à compter les racailles dans la banlieue du coin).

Réflexion faite, pourtant, j’en trouverais bien un. (ça va le MRAP, pas trop déçu?)

Et encore, Kemi Seba se revendique autant de l’antisémitisme que du racisme. Pire  : en abandonnant officiellement le suprématisme noir, il semble délaisser le racisme pour se recentrer sur le créneau antisémite. Un signe des temps.

Maintenant se pose évidemment la question : qu’est-ce qui rend l’antisémitisme si intemporel, et, osons le mot, si glamour?

Du laius inutile de réponses moralisantes (la « bête immonde » tapie en chacun de nous, la « connerie humaine ») ou auto-justificatrices (les juifs sont trop « repliés » sur eux-mêmes, ils instrumentalisent leurs malheurs depuis 25 siècles : la preuve, lisez la Bible XD mdr), on peut détacher une base de réflexion : le juif est un objet de projection. Mieux : il est la meilleure machine à fantasme jamais conçue.

Du philosémite à l’antisémite, chacun peut y aller de sa petite construction intellectuelle plus ou moins névrotique, l’un voyant dans « le juif » la réalisation parfaite de l’esprit internationalisé et détaché des basses contraintes nationales et territoriales des autres peuples, un modèle d’autant plus parfait qu’il est vacciné à jamais de la petitesse nationaliste et militariste par les gaz d’Auschwitz. L’autre, au contraire, voit dans le juif apatride l’horreur d’une humanité dépourvue de territoire et de conscience. Agissant par pur intérêt, le juif ignore la profondeur d’un sentiment et n’a de cesse de désirer ce qui lui manque. Etre du vide et de l’absence, il porte symboliquement le poids de tous les malheurs du monde.

Et c’est là, au sein même de ce double fantasme entretenu par le philo et l’antisémite que se niche Israël.

Qu’est-ce qu’Israël? Un Etat. Un Etat comme on n’en fait plus depuis des siècles (à part en Russie et -peut-être- aux Etats-Unis), plus attaché à sa souveraineté qu’un Louis XIV, à son armée qu’un Napoléon et à son territoire qu’un Français. Une construction politique du XXème siècle, mais qui semble sortie armée et casquée du XVIIème. Point donc de ces constructions politiques grotesques qui, des nationalismes arabes aux « chants d’espoir » socialistes ou fascistes en passant par les militarismes latino-américains, ont plongé par milliards les êtres humains dans l’arbitraire, la terreur et la démence.

Juste un Etat souverain au sens fort du terme, dont on ne juge pas la diplomatie avec les critères de Maastricht et de Rome, mais avec ceux de Westphalie, de Nimègue et de Vienne. Un Etat convaincu, contre toutes les leçons des Européens postmodernes, que la liberté et le droit ne se conservent qu’au fil de l’épée. Pire : un Etat qui, malgré son militarisme, n’en croit pas moins charnellement aux vertus de la démocratie, du droit et de liberté, et réussit tout autant à les mettre en pratique que n’importe quelle démocratie postmoderne soumise au diktat permanent de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, et cela va sans dire, infiniment mieux que la série brevetée d’Etats dégénérés issus des poubelles idéologiques du XXème siècle.

Pour le philosémite, postmoderne et éthéré, l’Israélien est donc la trahison de son idéal. Il est celui qui a renié son identité, ou, plus précisément, l’identité que le philosémite projetait en lui. Chaque minute de l’existence d’Israël est  une trahison. Chaque goutte de sang versée au nom de cet Etat est un crime plus épouvantable que le pire des génocides, raison pour laquelle la mort d’un seul Palestinien mérite plus d’attention que celle de millions de Coréens du Nord anéantis par leur propre gouvernement. Car, vous comprenez, d’un côté, il y a normalité : les dictatures tuent, c’est dans l’ordre des choses. En revanche, un Israélien tuant son prochain, voilà le seul Crime!

Et, vérifiant l’adage selon lequel il n’est pire ennemi qu’un idéaliste déçu, les philosémites sont peu à peu devenus les plus grands convoyeurs du fiel anti-israélien. Obsédés par Israël comme l’amoureux transi pour la femme tant aimée, ils ne cessent de la suivre, de l’épier, de lui accorder sans cesse une attention dont elle se passerait bien, la pauvre, mais qu’elle ne peut rejeter d’un revers de main, quoique
Bien entendu, Israël n’est jamais assez irréprochable, ses mots sont toujours trop tranchants, ses gestes n’ont jamais tant de grâce que lorsqu’ils nous sont destinés. Et ses amants, ses amants…!

Dans quel désespoir ces amoureux transis sont-ils de voir l’objet de tous leurs désirs convoler en justes noces avec ce qu’ils considèrent comme l’ennemi par excellence, cet (autre) Etat croyant encore aux vertus de l’histoire et de la liberté, cet Empire… Quels efforts ne font-ils pas pour remettre cette femme tant aimée dans le droit chemin! Combien de pétition, combien d’articles, combien de livres et de contributions! Et tout cela en vain…

Si bien qu’enfin, dérivant dans l’océan de sa mélancolie, le philosémite voit l’éternel objet de son amour quitter sa banale conversation sans même lui accorder un regard, ni un mot, et voguer vers d’autres rivages.

C’est le retour à la réalité, brutal. Finalement, cette grande indifférente, cette femme rebelle, méritait-elle mon amour? Et ce rival qui lui logea une balle dans la poitrine jadis, n’avait-il pas de bonnes raisons de le faire? Ne dissimulait-elle pas en elle les germes de la trahison et de la discorde? Cette femme tant aimée n’aurait-elle été que mensonge et dissimulation? Sa beauté, ses mots aiguisés pour séduire, sa grâce : autant de mensonges, développés au fil des ans par une créature dont les mots, comme autant de serpents, répandaient leur venin sur mes idéaux, une créature perverse et dangereuse, une traitresse, une abomination.

Arrivé à ce point, on pourrait se dire qu’il n’est pire chose que le philosémite puisse penser d’Israël, et qu’il ne pourra faire pire que de haïr cet Etat de 7 ou 8 millions d’habitants. Pourtant, il y a pire encore : le philosémite peut se convaincre qu’il se doit de sauver Israël d’elle-même [petit intermède : Israël doit-il être considéré comme un nom propre de genre masculin ou féminin? Dans l’attente d’une éventuelle réponse et dans l’intérêt de ce récit métaphorique, nous continuerons à employer le féminin].

Dès lors, la ridicule Flottille pour la paix prend tout son sens. Ainsi que la réaction européenne après l’abordage : « c’est donc qu’elle est à ce point diabolique? », ne vaudrait-il mieux pas qu’elle n’ait jamais existé…

L’antisémite est en apparence plus simple que le philosémite. Considérant Israël comme l’Etat juif, autrement dit l’abomination, il n’a de cesse de vouloir le délégitimer. Pour cela, il utilise les chambres à gaz, une création des juifs eux-mêmes qui n’hésitent pas, dans leur monstruosité, à inventer les histoires les plus abracadabrantes [on peut relire L’étoile mystérieuse pour s’en convaincre : tiens, étrangement, on en parle moins que de Tintin au Congo] pour arracher à la communauté internationale le bout de terre qui servira de base de départ à sa méthodique conquête du monde. On en baillerait presque si, au négationnisme, ne s’ajoutait le très rebattu complot juif intergalactique, qui, du Protocole des Sages de Sion au CRIF, en passant par l’Alliance martienne et le Modem, n’avait de cesse de comploter affreusement pour nous imposer, euh, on ne sait trop quoi, mais sûrement quelque chose de terrifiant et d’indiscible.

Bien évidemment, après Auschwitz, les antisémites n’obtiennent en Occident qu’une audience clairsemée. Ils prêchent donc dans le désert et profitent de la base de repli offerte par le monde arabo-musulman en attendant des jours meilleurs. Or, ces jours ont fini par arriver.

Car on rigole, on s’amuse, mais pendant ce temps, une ligne de convergence vient de s’établir entre philo et antisémites : pour sauvegarder leur idéal, Israël doit être anéanti. Le discours de la délégitimation de l’existence d’Israël triomphe désormais en Europe. La femme au port altier est rattrapée par l’ancien amoureux, qui tente vainement de dissimuler ses bouffées de ressentiment sous le masque du transport sentimental ou de la rationalisation absurde.

Cette convergence est facilitée par une double évolution dans la thèse du complot juif : d’une part, la focalisation malsaine et pleurnicharde des sociétés européennes sur Auschwitz semble accréditer la thèse antisémite selon laquelle les juifs imposent leur domination par l’appel à la mémoire torturée (et donc à la faiblesse) des Européens. D’autre part, les bons rapports entre Israël et les communautés juives américaine ou française, chacune structurée par des organisations représentatives (AIPAC et Crif), offre un point de fixation concret à la théorie du complot mondial, qui peut ainsi être rationalisée sans avoir recours aux ridicules Protocoles et autres Illuminatis.

Et cette convergence ne se masque même plus, désormais, les tenants de l’ancien philosémitisme participant sans remords aux opérations de propagande du Hamas. Certes, leurs cries d’orfraie dès lors qu’on les place face au fait accompli réussissent à tromper quelques bonnes âmes.

Mais point de faux-semblants pour l’Eve, cette première femme qui en a vu passer des antisémites, par convois entiers. Remettre en cause la légitimité de l’Etat d’Israël, c’est remettre en cause son droit à l’existence. C’est donc, pour ceux qui ont le courage de leur opinion, rejeter en toute conscience 7 millions de juifs à la mer. Comment donc, « nous ne voulons pas cela »? Tant de commentaires haineux sur rue89 et le monde.fr pour maintenant jouer les mijorées? Lâches que vous êtes! Inconséquents dans votre sentimentalisme pleurnichard comme dans votre haine rance!

J’en viendrais presque à croire que c’est l’inconséquence de ses ennemis qui sauvera Israël, bien plus que ses chars d’assaut!

Quant à moi, je m’en vais rêver à un retour du racisme. Un racisme beau, neuf et parfait, qui puisse tout à la fois convaincre le monde de l’éminente supériorité de la race blanche tout en se parant du masque de la vertu et du droit international.

Mieux, je m’en vais rêver d’une résolution de l’ONU promouvant la supériorité de l’Occident, et qui sera, je n’en doute pas, approuvée par les représentants des races dégénérées d’Afrique et d’Asie sans que cela ne pose le moindre problème aux si nombreuses -et si dévouées- bonnes consciences que compte l’Europe occidentale…

L’euro : un problème politique

mai 10, 2010

Dans son soucis de toujours donner le meilleur et la pointe de l’info à son lectorat, l’Eve Future tient à aborder en ce beau jour de printemps 2010 un décryptage de l’actualité européenne.

Bref résumé de la situation : l’incapacité de la Grèce à honorer ses dettes l’a conduite au bord du défaut de paiement depuis quelques mois, alors que le peu d’empressement des membres de la zone euro à venir à son secours entrainait une crise de confiance sans précédent des marchés financiers envers la monnaie unique européenne. Le climax de cette crise de confiance fut atteint la semaine dernière, à la fin de laquelle, après moultes chutes boursières et sueurs froides de dirigeants européens, ceux-ci se sont suffisamment ressaisis pour concocter un plan de sauvetage venu -in extremis- inaugurer l’ouverture des places boursières asiatiques en ce lundi 10 mai 2010. Tout est donc bien qui finit bien.

Sauf que.
Sauf que, encore une fois, l’Europe n’a pu prendre une décision qu’une fois placée au bord du gouffre.
Sauf que, encore une fois, la décision prise par l’Europe n’a pu l’être qu’une fois placée en dehors de toute règle de droit préétablie, dans la plus totale improvisation institutionnelle et diplomatique.

C’est là une manifestation supplémentaire de ce drame européen qui ne nous donne le choix qu’entre l’impuissance dans le respect du droit et l’efficacité au mépris de ce même droit. L’impuissance, nous la voyons à chacune de ces manifestations ridicules que l’on nomme « sommets européens » et qui, après maints discours plus surchargés de paix et d’ambition paneuropéenne les uns que les autres, accouchent immanquablement de souris diplomatiques dont chacun sait qu’elles seront à ce point rognées par chaque Parlement/référendum national, qu’elles nous apparaitrons rétrospectivement comme des éléphants…

Quant au mépris du Droit (à travers les règles de fonctionnement de l’UE), la présidence Sarkozy de l’UE (juillet-décembre 2008) nous en avait déjà donné un avant goût, qui vit le président louangé pour un bilan qu’il dut avant tout à sa capacité à s’affranchir des règles de fonctionnement et des Traités (voir son rôle lors de la guerre en Géorgie). Dans quel pays s’imagine-t-on un représentant politique vanté pour sa capacité à dépasser toutes les limites de son mandat ? Au Zimbabwé? Au Turkménistan? Point du tout : c’était en 2008, en plein continent européen, parmi les pays les plus développés et démocratiques qui soient.

D’une certain manière, cette dialectique des décisions difficiles et inacceptables finalement adoptées au mépris des règles communes fait penser au mode de fonctionnement de la république romaine, qui recourait à la Dictature dès lors qu’une situation d’urgence imposait des décisions rapides. A la différence que Rome ne recourait à la magistrature suprême qu’en cas de grand danger militaire, et non pas pour régler quelque petit différent financier…

Et justement, en a-t-on véritablement fini avec la chute de l’euro? Rien n’est moins sûr. En laissant la situation se dégrader au point que le monde a pu croire en l’explosion de la zone euro, les pays européens ont montré la mesure de leur incurie. Pire : ils ont prouvé à la face du monde que les intérêts nationaux restaient au fond plus important que le Bien Commun européen, même lorsque la faillite européenne risque d’entraîner dans son sillage celle des nations… La stabilité d’une monnaie étant affaire de confiance, qui pourra à nouveau croire en une zone monétaire qui n’en est pas une, puisqu’elle n’est pas dotée du pouvoir souverain qui, seul, peut disposer des leviers financiers et de la légitimité populaire qui lui permette de mettre en place une politique monétaire sans plonger les marchés dans l’affolement, ou conduire le peuple à la révolte.

Et ici, j’aimerai en venir à l’idée d’un prétendu « gouvernement économique européen », devenu le temps d’une crise le graal de certains décideurs européens. Nous passerons sur la joyeuse oxymore d’un « gouvernement économique » en régime libéral (Kafka semblent promu à un brillant avenir dans la bureaucratie européenne) pour en venir sans préambule au noeud du problème : un gouvernement, qu’il soit économique, social ou culturel (oui, à ce propos, vous voulez un contrôle de l’Etat sur le marché ou la fixation des salaires, moi, je veux un contrôle de l’Etat sur la radio, internet et les journaux : donnant-donnant, comme dirait Ségolène Royal ;-) ne peut être que soumis à un souverain, pour reprendre le vocabulaire hobbesien, c’est à dire à une instance qui légitimera les décisions de ce gouvernement auprès des peuples européens.

Pourquoi? Tout simplement parce qu’un peuple souverain n’accepte un gouvernement qu’à partir du moment où il est formé en son nom (Rousseau et Hobbes). Rappelons que le gouvernement du peuple souverain a pour rôle de perpétuer l’unité politique au-delà des clivages sociaux, économiques et culturels qui traversent le peuple (Freund). Cette perpétuation de l’unité ne peut elle-même s’accomplir qu’à l’aide de choix politiques réalisés au nom de l’ensemble du peuple, même s’ils le sont simplement par 51% des représentants de ce même peuple. C’est précisément la capacité d’un peuple à se soumettre aux décisions de la majorité -même limitée- qui décide de sa nature politique (d’où l’erreur de Rosenvallon : ce n’est pas du mode de scrutin, mais bien du « désir de collectif » et de son absence que proviennent les problèmes politiques européens). Ainsi, une minorité qui refuserait de se soumettre à la majorité (sous prétexte de se battre pour ses droits, par exemple) condamnerait la communauté politique dans son ensemble à la guerre civile, ou à l’impuissance -à l’impolitique, pour reprendre un terme de Freund.

Dès lors, tout gouvernement est essentiellement politique, et ce n’est que par extension de cette fonction première qu’il s’occupe d’affaires économiques ou sociales. Car les divisions économiques, sociales ou culturelles d’un peuple sont indépassables et ne peuvent être transcendées que par la décision politique : ce fut la grande leçon de Machiavel et -bien malgré eux- des marxistes. Aussi, prétendre mettre en place un gouvernement européen de l’économie sans avoir auparavant fondé la politique d’un Etat européen appuyé sur la souveraineté d’un peuple européen est une absurdité dans les termes.

Une absurdité qui pourrait nous mener loin : d’une part, dépourvu de toute capacité politique, ce gouvernement s’enfermerait dans une prise de décision à l’unanimité, dans la mesure ou l’adoption de la majorité supposerait une légitimité appuyée sur une souveraineté dont il ne dispose pas. Ainsi, ce gouvernement serait-il rapidement réduit à l‘impolitique, condamné à n’accoucher que de souris, comme le sont depuis leur début des Commission Européenne, Parlement Européen et autres machins européens (récemment, le Président et la ministre des Affaires Etrangères de l’Union) que l’on ne cesse d’ajouter depuis 1957 à l’interminable convoi des petits machins, et dont on espère sans doute que de leur petite nouveauté naîtra par magie une légitimité qui, bien évidemment, n’apparaît jamais…

D’autre part, se rendant bien vite compte de l’inefficacité de ce nouveau machin, il est probable que des pro-européens enthousiastes, tout à leur envie de faire progresser leur petit hochet européen sans apparemment comprendre que 50 ans de joujou européen ont lassé nombre des européens les plus enthousiastes, appelleraient bien vite à simplifier le processus de décision : autrement dit, à introduire de la majorité afin que les décisions soient prises rapidement. C’est bien, mais cela pose un problème de taille : les décisions sont prises, mais elles le sont dans le vide de l’absence de souveraineté. Dépourvues de toute légitimité auprès d’un peuple européen qui n’existe pas, elles sont donc vues, au mieux, comme sans intérêt, et au pire, comme les agressions caractérisées de l’ultralibéralisme, l’islam, l’étatisme bruxellois, l’impérialisme franco-allemand (rayez la mention inutile) contre les valeurs des nations européennes, chacune voyant bien entendu le danger suivant sa propre grille d’interprétation politico-culturelle.

Encore une fois, cette tentative de simplification des Institutions aboutirait à un référendum, donc à un ratage et à une (énième) délégitimation de l’idée européenne auprès des peuples : le circuit de 2005 recommencerait ad vitam aeternam, alimentant de sa trainée de frustrations les rêves exotiques de quelques nouvel-ancien populiste que les forces du Bien pro-européen se chargeraient de dénoncer, elles qui ont tout fait depuis plus de 50 ans pour éliminer la peste brune de l’Europe!

Pour conclure : peut-on espérer que l’euro, cette monnaie si critiquée, posera la question des conditions politiques propres à sa préservation? Et que derrière l’émergence d’un gouvernement économique se profile l’espoir d’un véritable gouvernement politique européen? La chose est peu probable, mais, bah, l’espoir fait vivre!

Au pire, nous pouvons penser, comme Napoléon, aux Romains et à leurs Dictatures! Comment, cela ne vous fait pas envie? Faignants que vous êtes!

L’Espagne, la vérité, la politique

avril 24, 2010

Actualité européenne aujourd’hui, avec l’affaire du juge Garzon.

Ce juge espagnol s’est rendu célèbre dans le passé pour la mise en accusation de l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet, accusation qui s’est achevée de manière particulièrement grand-guignolesque après avoir suscité nombre d’espoirs.

Or, voilà qu’après les fantômes de Pinochet, Garzon s’est attaqué à ceux de Francisco Franco, ancien « caudillo » de l’Espagne de 1939 à 1975, entré dans l’histoire bien plus par la guerre civile (1936-1939) qui suit sa tentative de coup d’Etat du 17 juillet 1936 que pour le régime dictatorial et ultraconservateur qu’il mit en place après sa victoire. Le projet de Baltasar Garzon consiste à obtenir réparation des crimes franquistes pour ses victimes, à l’aide tant des archives que des charniers franquistes qu’il entend faire ressortir au grand jour.

Mais Baltasar Garzon, en éclairant les charniers à la lumière du jour et de la vérité, déterre en même temps une mémoire enfouie sous une loi d’amnistie datant du retour à la démocratie. Les plaies qu’il met à jour ravivent les clivages de la société espagnole, et conduisent logiquement ses adversaires à l’accuser de mener une affaire plus politique que judiciaire. Ainsi le juge se retrouve-t-il suspendu de ses fonctions, dans l’attente d’un procès pour excès de pouvoir (prévarication) mené par des associations de droite et d’extrême droite qui l’accusent de ne pas respecter la loi d’amnistie conclue trente ans plus tôt…

Les arguments de la gauche espagnole (qui défend le juge) sont axés sur le bien en soi de l’oeuvre judiciaire : en ouvrant les fosses communes, Garzon entend donner des noms aux (dizaines de) milliers d’anonymes enterrés là et restituer leur dignité aux familles des disparus. Se faisant, il confronte le pays a une vérité que la loi d’amnistie de 1977 entendait enfouir pour l’éternité : oui, l’Espagne fut bien soumise 40 ans durant à la tyrannie de quelques militaires, et c’est tout à l’honneur de la démocratie espagnole que de vouloir redonner une dignité à ceux qui se sont battus pour elle durant la guerre civile, en attaquant ceux qui l’ont combattue.

L’argumentaire de la droite (le clivage gauche/droite paraît absolu dans cette affaire) est axé sur la dimension politique de l’affaire : en déterrant les cadavres du passé, Garzon conduit l’Espagne à retrouver les vieux démons de la guerre civile, ce qui, loin de conduire à un élargissement de la démocratie, risque au contraire de la miner de l’intérieur sous les assauts de minorités vindicatives se parant du pur manteau de la justice pour mener en réalité un combat bassement politicien dont tous les Espagnols sortiront perdants.

Cette affaire est passionnante à plusieurs titres : d’abord, en ce qu’elle permet de mesurer l’importance de la mémoire pour la présent d’une nation (oui, l’identité nationale existe, et elle est adossée à un passé dont l’interprétation peut être réconciliatrice ou discordante). Ensuite, en ce qu’elle montre, encore une fois, que la vérité n’est pas forcément un bien. Et que la justice ne peut se faire à tout prix. S’il est bon qu’une nation se confronte aux errements de son passé, cela ne peut se faire au détriment de sa cohérence présente. Est-ce une bonne chose de confronter une nation à la vérité si cela doit la conduire à la discorde, voire à la guerre civile?

Le juge Garzon, dans sa recherche effrénée d’une justice universelle, n’obéit-il pas à une quête de pureté morale qui lui a -ironie du sort- fait perdre tout sens de la justice en tant que recherche de l’harmonie et de la meilleure voie pour la réconciliation?

En fait, la question centrale que pose cette affaire est le statut de la vérité dans la construction d’un collectif (qu’il soit d’ailleurs une nation, un parti politique ou une association quelconque). Dans quelle mesure l’harmonie collective nécessitera-t-elle un mensonge pour perdurer? Dans quelle mesure ces mensonges entravent-ils notre évolution et nous poussent-ils à accepter une part de vérité supplémentaire?Les exemples historiques sont en cela aussi divers que variés. D’un extrême à l’autre, nous retrouvons la négation pure et simple de l’extermination amérindienne par la mémoire américaine et la pleine intégration du génocide des juifs d’Europe par la mémoire allemande, l’une et l’autre attitude ayant pour trait commun d’être pleinement assumée et revendiquée par les deux peuples. Entre les deux, nous retrouvons tout le panel possible, de la réconciliation dans la vérité sud-africaine de 1994 à la reconnaissance progressive par la France des crimes de Vichy. Dans ce panel d’attitudes possibles, les Espagnols doivent trouver celle qui leur permette le meilleur vivre-ensemble possible. D’ici là, les questions resteront posées.

Avec pour seule réponse l’éternelle prééminence du politique sur le judiciaire, n’en déplaise aux fanatiques de la Vérité comme absolu.

Tout ce qui brille

avril 22, 2010

Après un long silence, me voici donc de retour!

Un retour dignement fêté par le cri d’amour que je m’en vais lancer -printemps oblige- envers une véritable bombe miraculeusement tombée au beau milieu du marais barométrique de notre cinéma national en ce début de printemps. Tout ce qui brille, car c’est là son titre, conte l’histoire de deux amies, Eli (Géraldine Nakache) et Lila (Leila Bekti) qui rêvent de s’évader de leur banlieue-bouygues riante de Puteaux à la recherche des lumières de Paris. De brillantes réussites en cuisants échecs et de mensonges en mensonges, les deux amies vont réussir à se faire une place dans le monde des appartements huppés de Neuilly dans lequel elles rencontreront la lumière chaude mais ambiguë de (la meilleure actrice de la galaxie) Virginie Ledoyen, impériale en dame de la haute (comme en tout, me ferez-vous remarquer).

Bien entendu, cette chaude lumière de la haute société n’ira pas sans brûler les ailes de nos deux banlieusardes, dont l’amitié sera mise à rude épreuve par la ruse, l’ambition, la vanité et quantité d’autres produits fournis par la belle société parisienne, mais sortira finalement renforcée de cette épreuve. Centré sur cette amitié féminine, le film a pu facilement être présenté comme un « film de filles », et je fus témoin du public apparemment visé par la communication et les critiques lors de chacune de mes séances, pour mon plus grand malheur lors de la première (pisseuses de 15 ans et pseudo-racailles -que peut-il y avoir de pire en ce bas-monde que des filles-pseudo-racailles?), mais pour mon plus grand bonheur lors de la seconde, il est vrai plus tardive (public quasi exclusivement féminin, moyenne d’âge 25 ans). Oui, cher lectorat féminin, ceci était un message principalement destiné au lectorat masculin de l’Eve Future, mais, à la guerre comme à la guerre, il s’agit de le convaincre, le bougre!

Pourtant, me répondras-tu, cher lectorat féminin, il y a un moyen bien plus simple de convaincre le public latent : la qualité du film. Ou plutôt ses multiples qualités, à commencer par une mise en scène tout simplement parfaite, et qui évite les écueils du cinéma français, qui ne cessent de me maintenir éloigné des productions de notre cinéma hexagonal.

Premier écueil : le film français parle. Sans cesse, à toutes les sauces, sans ne jamais rien signifier. Mais pire encore que le film qui parle dans le vide, le film qui parle pour faire avancer l’intrigue. S’opposant à toute logique cinématographique, combien de réalisateurs français déroulent leur intrigue non par le langage de l’image, mais par la parole de personnages ainsi théâtralisés. Ce drame du « théâtre filmé » qui n’est jamais bien loin dans les films français, Géraldine Nakache (qui est aussi la réalisatrice du film) l’évite à peu près totalement. Tout au contraire, les paroles très banales échangées par les amies acquièrent une signification profonde (milieu social, niveau culturel, humour sous-jacent) qui participe à l’ambiance et au ton du film sans jamais constituer le seul médiateur d’une intrigue avant tout servie par des procédés cinématographiques.

Second écueil : le film français n’aime pas la ville. S’il est obligé de filmer la ville (parce qu’il traite des problèmes de personnalité de Charles-Edouard, enfant parisien délaissé par un père diplomate et dont une mère cinéaste a acheté l’amour à coups de voyages au Japon et de Ferrari), le metteur en scène fera tout son possible pour ne pas livrer de plan large ou toute autre horreur qui pourrait mettre en valeur l’environnement urbain, voire -hérésie!- laisser penser que le personnage puisse constituer un révélateur de cet environnement. Il rendra aussi une photographie aussi terne que possible, de manière à suggérer la laideur intrinsèque de la ville pollueuse et dévoreuse de vies, à moins que ce ne soit pour restituer les vraies couleurs de la vraie vie de la vraie ville qu’on connaît tous. Rien de tel dans Tout ce qui brille : Paris y est filmée dans toute son ampleur. Non pas le Paris du VIème arrondissement, mais le Grand Paris, celui de Neuilly, de la Défense, de Puteaux comme des vingt arrondissements. D’ailleurs, tout le film souligne l’immensité, que ce soit celle, géographique, de la ville, ou celle, symbolique, des tours d’habitation de Puteaux. Tous les éléments symboliques de la ségrégation urbaine sont en place, sans qu’il ne soit jamais nécessaire de les nommer. La photographie est quant à elle particulièrement bien léchée. Et particulièrement discriminante : aux couleurs chaudes de Paris la nocturne s’oppose le terne et le grisé de Puteaux, l’ennuyeuse, la diurne. la réalisatrice ne cherche pas à tromper le spectateur, et c’est là un premier coup de canif dans notre molle conscience nationale : non, la banlieue ne brille pas et ne brillera jamais. Non, la banlieue n’est pas non plus l’endroit d’où sortiront les génies de demain. Juste un lieu quelconque, sans identité, sans goût, dans lequel il est bien difficile de projeter ses ambitions et sa volonté à 20 ans. Au contraire de Paris.

Troisième écueil : le film français n’aime pas la réalité. La réalité, vous comprenez, c’est plein de choses qui dérangent, voire pire, qui risquent d’interpeler le spectateur. Dès lors deux solutions : ou congédier la réalité (la tendance Eric Rohmer), ou l’enfermer dans un carcan suffisamment étroit pour qu’elle n’acquière pas de dimension au-delà de l’anecdotique (l’ensemble des « comédies françaises ») ou du militant pour public conquis d’avance (Chabrol). Dès lors, il est bien difficile pour le cinéma français d’enrichir un imaginaire dont il se coupe plus ou moins sciemment. Encore une fois, Tout ce qui brille explose joyeusement cette donnée et plonge directement au coeur de ce monde que nous subissons chaque jour sans que notre imaginaire bridé et sclérosé soit jamais en mesure de le saisir.

Un exemple : l’achat d’une paire de chaussures de luxe. Nos deux banlieusardes sont évidemment sans le sou. Alors qu’elles sont sur l’esplanade de la Défense, les voilà abordées par deux enfants, l’un noir, l’autre blanc, appelant dans un discours gentiment formaté à acheter quelques breloques pour que l’argent soit reversé aux habitants pauvres de Haïti. Ne s’en laissant pas compter, Eli et Lila rejettent sans ménagement les deux pauvres enfants et s’emparent de leurs t-shirts, tracts et autres breloques qu’elles s’empressent de revendre aux passants en usant à merveille de la corde misérabiliste, et réussissent ainsi à amasser une somme honteuse qu’elles dépensent immédiatement dans l’achat… de la luxueuse paire de chaussure qui leur manquait pour briller -du moins le croient-elles- dans les soirées mondaines. L’inscription « misericorde » figurant sur le survêtement de Lila ne fait que renforcer l’ironie de la scène et le message extrêmement violent qu’elle renferme : à trop chercher le bien dans la culpabilité et la vérité dans la misère, la société française – et tout particulièrement la gauche française- se condamne à succomber au charme du premier marchand du temple venu, pour peu qu’il sache correctement jouer de la corde culpabilisatrice et misérabiliste, tout aussi sûrement que les sociétés en proie aux délires nationalistes s’exposaient à succomber aux charmes du premier duce venu…

Le message est dur et il porte loin, pour peu qu’on veuille bien dresser l’oreille, mais il est servi par la mise en scène toute en légèreté qui nous fait passer ce coup de couteau dans le réel sous l’angle de l’humour noir. Point de paroles inutiles ici, juste une mise en scène, un éclairage, une musique. Et une scène tout bonnement drolatique (même si la salle riait jaune, pour le coup).

Mais le principal intérêt de Tout ce qui brille -comme, certainement, de toute bonne comédie- réside dans la dissection de la société qu’il opère. Une société que l’ascension mondaine d’Eli et Lila nous permettra de traverser de part en part.

Tout commende donc avec le désir des deux banlieusardes d’accéder aux soirées huppées de Paris. Les voilà donc parties de leur morne banlieue-bouygues, revêtues de ce qu’elles pensent être leurs plus beaux atours et prêtes à rejoindre la flamboyante capitale. Bien entendu, elles se voient refoulées de soirées en soirées. Parce que tout signale leur origine géographique : leurs tics d’expression, leur tenue, leur démarche. Parce qu’elles n’ont pas d’invitation, pas de connaissances, pas de réseau. Parce qu’elles sont hors du cercle.

Dès lors, que faire? Contacter la Halde et le MRAP afin de faire pièce à l’ignoble discrimination dont sont victimes les deux femmes? Insulter les videurs des soirées branchées dans un dernier dépit de « haine de banlieue »? Que nenni, bien loin des pulsions de morts de notre identité nationale, nos deux banlieusardes réagissent… par la ruse. Se faufilant dans une arrière-cour, jouant du coude, volant une invitation par-ci, une place par-là, tapant la discussion à de parfaits inconnus devenus des amis de 20 ans l’espace de quelques secondes, disséquant chacun des tics, chacune des manières de cette société inconnue en entomologiste de la réussite mondaine, Lila avance telle une reine, conquérante et carnassière, dans un milieu qu’elle s’approprie instantanément, allant jusqu’à jeter son dévolu sur une proie masculine de cette haute société qu’elle veut intégrer de force.

Mais c’est pourtant Eli, la plus modeste des deux, qui réussit à pénétrer le cercle en premier. En défendant de jeunes femmes de la haute société victimes d’un voleur à la tire, elle fait la connaissance d’Agathe -alias Virginie Ledoyen. Montée dans le luxueux appartement de la jeune bourgeoise, elle découvre cet autre monde entre émerveillement et exotisme.

Or, derrière les strass et les paires de chaussures hors de prix se dissimule le côté sombre de cette haute société parisienne magistralement incarnée par Virginie Ledoyen. Son personnage réellement empathique évolue vers une cruauté délicate mais affirmée au fur et à mesure que se déroule l’intrigue. C’est que la bourgeoise Agathe remarque bien vite la fausseté des deux banlieusardes, et ne tarde pas à leur faire remarquer -certes avec diplomatie- l’illégitimité de leur place.

Rien n’est plus révélateur de ce jeu magistral que la scène durant laquelle elle discute brièvement avec Eli avant de la regarder silencieusement, avec malice, comme pour jauger de son appartenance au cercle. Les codes d’Eli, sa tenue, son registre de langage d’autant plus révélateur qu’il se voudrait soutenu sans y parvenir, tout éclate aux yeux d’Agathe -comme à ceux du spectateur, d’où le comique de la situation- comme la marque de l’altérité d’Eli. Dès lors, ne restera plus pour la banlieusarde qu’à trouver sa juste place dans ce milieu qui n’est pas le sien et ne le sera jamais : de porte-manteau en baby-sitter, elle découvrira la cruauté de toucher une vie rêvée dont elle restera éternellement séparée par la frontière glacée des mille codes sociaux d’autant plus inaccessibles qu’ils sont implicites, et qu’elle ne peut donc les acquérir…

Et c’est dans cette constatation sociologique que réside toute la finesse du film : Agathe n’est pas moralement coupable. Elle ne fait qu’obéir à des codes sociaux qui sont pour elle implicites et évidents. En réagissant avec délicatesse et tact, puis avec virulence à l’entrisme agressif de Lila, elle ne fait que tracer les frontières existant entre deux cercles de la société qui interagissent sans pour autant se rencontrer (voir le personnage de Carole -Audrey Lamy). Ni bien, ni mal : chaque personnage est habité de son rôle social et de la position -du statut- qu’il entend occuper dans le monde parisien. Chacun agit envers l’autre selon la grille de l’honneur (tenir son rang) et de la honte. Ainsi, déclarer vivre à Puteaux est une déchéance, au même titre que le noble était déchu s’il travaillait sous l’Ancien Régime. Et c’est l’attachement fanatique à ce rôle social qui conduit Lila à la déchéance et la réduit à l’humiliation personnelle, seul moyen -croit-elle- de préserver son statut dans le premier cercle.

Ainsi, Tout ce qui brille nous renvoie à une réalité limpide : si vous voulez comprendre la France de 2010, plutôt que lire un rapport du MRAP ou de la Halde, plongez-vous dans Molière et Marivaux, car leurs leçons sont toujours nôtres. Les valeurs de la vieille noblesse sont la base de notre société, la dérision qu’elle pratiquait et qui reste une particularité française (comme je l’ai montré ici), son mépris total pour l’argent, son goût immodéré du beau et de la discussion, et son attachement à l’individu comme pouvoir et forme d’art. Mais aussi son mépris du parvenu et de tout ce qui ne respecte pas sa juste place dans la société, son assurance de posséder l’exclusivité du bon goût et sa prétention à l’imposer au reste de la société, et, enfin, son incapacité à comprendre le ressentiment qu’elle peut provoquer chez qui n’appartient pas à son ordre. Tout cela était la réalité de Versailles, et reste notre réalité.

En refusant de la voir en face, nous refusons de nous regarder dans la glace. En la criminalisant sous les vocables du « racisme » ou de la « discrimination », nous nous enfermons dans un rejet radical de nous-mêmes qui ne peut nous conduire qu’à l’impasse. Cet archétype aristocratique est-il bon? Là n’est pas la question : que nous le voulions ou non, il reste la base de notre division sociale. Ce que l’impitoyable Terreur, ce que dix révolutions et quarante ans de Parti Communiste n’ont pas réussi à effacer, croyez-vous donc que quelques inquisiteurs pitoyables drapés de leurs habits de Savonarole et de leur fiel réussiront à le réaliser? Laissez-moi rire!

En attendant, et malgré que leur projet soit condamné à l’échec, ces psychotiques de la discrimination ne cessent de dresser la société contre elle-même dans un grand élan nihiliste et autodestructeur, mêlant joyeusement le vrai au faux dans un grand ricanement engagé et festif, dressant chaque jour les bûchers sur lesquels quelque pauvre fauteur de malpensée expie pour les fautes intériorisées comme telles par l’ensemble de la société.

Et c’est toute la grandeur de Tout ce qui brille de mettre enfin l’humour du côté de la grâce et de la vie, contre le ressentiment, contre la haine, contre la déréliction.

Et de ramener enfin, un tant soit peu, la banlieue du côté de la vie.

Date de sortie cinéma : 24 mars 2010

Réalisé par Géraldine Nakache, Hervé Mimran

Avec Leïla Bekhti, Géraldine Nakache, Audrey Lamy, Virginie Ledoyen
Durée : 01h40min Année de production : 2009
Distributeur : Pathé distribution

Pour en finir avec Stéphane Guillon

mars 24, 2010

Oui, je sais, cher lecteur, chère lectrice, tu voudrais que je change de sujet.
Tu trouves certainement que là, trop, c’est trop, et qu’il me faudrait quand même délivrer mon âme de l’étrange obsession qui semble s’être emparée de moi à propos de l’assujettit social à l’humour de caporal-chef qui orne depuis quelque jour ma prose délicate -quoique souvent fougueuse- de ces relents d’imbécilité troupière et de mélasse conformiste.

Et chose promise, chose due : comme l’indique le titre, passé cet article, il ne sera plus jamais question sur ce blog du camarade Stéphane Guillon et de la seule oeuvre à laquelle il se soit pour l’instant attelé -non sans un certain talent, à savoir la résurrection de cette manière délicate et racée de faire rire qu’était l’humour brejnevien.

Qu’est-ce que l’humour brejnevien, te demanderas-tu, cher lecteur, non sans avoir au préalable demandé à ton ami google te bien vouloir te fournir une ou deux indications de base au sujet du mot sus-mentionné qui n’en gardera pas moins sa profonde opacité pour toi, lecteur ignare au point de croire que les mots « praesidium suprême », « congrès du Parti » ou « camarade » tirent leur origine de la dernière saison de Star Trek -alors qu’il s’agit là, bien évidemment, d’une référence aux premiers épisodes des shtroumfs?

Bon, je vais résumer : voyez-vous les colonnes de chars des premiers mai moscovites? Et bien, vous tenez là l’essence même de l’humour brejnevien.
L’humour brejnevien avance avec la légèreté d’une colonne de blindés. Il s’annonce, sans grâce, sans goût, sans rien d’autre que le bruit de ses moteurs tournant à plein régime et le bruit dur, cassant, du fer sur le bitume.
Il n’avance pas, d’ailleurs, il défile. Car l’humour brejnevien ne se dévoile pas avec délicatesse : non, il se donne à voir sans retenue. Il se montre sous toutes ses facettes et tend bien haut ses canons de manière à ce que, si l’on est pas saisi de rire, on le soit au moins de crainte.
car l’humoriste brejnevien a besoin d’ennemis vers qui tendre ses canons. Attention, pas n’importe quel ennemi. Non : des ennemis visibles, identifiables, des ennemis sur lesquels il est facile d’apposer la marque « MAL ». Car pour l’humoriste brejnevien, l’humour est une croisade. Le sabre dans une main, la Bible/Le Capital/Le dernier Badiou (rayez la mention inutile) dans l’autre, il s’élance, fougueux, et dévore à grand coups d’images éculées, de formules à l’emporte-pièces et de comparaisons foireuses les centaines de kilomètres qui le séparent de la figure honnie de l’ennemi.

Dans le monde tel que le propose l’humoriste brejnevien, il n’est donc rien qui ne soit blanc ou noir. Dressé sur l’autel, les bras emportés par quelque mouvement vengeur, le regard de feu et le ton ironique-imprécateur, ce Savonarole des temps modernes se lance à l’attaque de l’Ennemi comme si l’avenir du monde en dépendait.
Ainsi, l’humoriste brejnevien ne trouvera d’aucun intérêt de prendre pour tête de turc Robert Badinter, Jean Gireaudoux, un cintre ou… soi-même.

Et oui, c’est le propre de l’humoriste brejnevien que de proposer des formes humoristiques aussi diverses et bigarrées qu’un défilé de blindés. Le propre de l’humour de bon goût est de parvenir à jouer sur les registres et les degrés de lecture, ainsi que sur les formes humoristiques : l’humour absurde, la dérision, le jeu de mot -point trop n’en faut-, le comique de situation, toutes formes d’humour qui peuvent aider, lorsqu’elles sont maîtrisées, à offrir au spectateur une diversité de degrés de lecture qui lui permettront peut-être, du moins peut-on l’espérer, de saisir la modestie de sa place dans un univers à ce point polysémique…

Point de tout ça chez l’humoriste brejnevien. L’humour y prend la plupart du temps la forme de la dérision (on imitera alors la voix et les tics de Nicolas Sarkozy pendant cinq minutes) ou de l’absurde, mais pas de n’importe quel absurde : l’absurde par le point godwin (on mettra alors Eric Besson/Zemmour/Brice Hortefeux/Georges Frêche -rayez la mention inutile- dans la peau d’un nazi afin de prouver avec tact et finesse à quel point leurs actions et leurs discours rappellent quand même les heures les plus sombres de notre histoire). Ainsi, la pauvreté stylistique se met au service d’une indigence intellectuelle militante, servant moins à éduquer le public qu’à le caporaliser et l’enrégimenter dans la lutte contre le Mal.

Et cela tombe bien, car tout comme les colonnes de blindés de la place rouge, le brejnevien n’est pas très exigeant vis à vis de son public : quelques gestes de la main plus ou moins robotiques, quelques vivats cachés derrière des lunettes noires suffiront à le contenter. Du moins en apparence. Car, en fait, l’humoriste brejnevien rêve encore et toujours du grand soir où le héros charismatique -entendez lui-même– baigné de lumière et auréolé de gloire guidera le fidèle troupeau vers l’avenir bâti en un glorieux édifice.
Et oui, c’est l’éternelle faiblesse de l’humoriste brejnevien que de toujours chercher la complicité de son public, quitte à en rajouter, encore et encore, quitte à se victimiser, encore et encore, pour chercher toujours l’approbation de son public.

Et il n’a pas trop de mal à obtenir cette approbation, car il offre à son public l’inestimable : une certitude.

Dans un monde de doutes où l’homme et la terre ne sont plus au centre  de toute chose, qu’il est bon de se sentir enfin emporté au coeur de LA lutte du Bien contre le Mal, au coeur de ce combat dantesque qui se joue entre la perpétuelle remontée du nazisme rampant et le camp du Bien auquel, nous, nous appartenons. Et que nous pouvons les regarder de haut, tous ces petits indigents qui ne comprennent rien à la grandeur de NOTRE combat! Leur relativisme n’est qu’un signe de leur impuissance. Ils se croient intelligents, mais ne sont qu’aveuglés! Et s’ils critiquent notre idole, c’est qu’ils sont jaloux, ou pire, c’est qu’ils sont de l’autre camp

Mal utilisé, l’humour est donc une arme de destruction massive.

C’est bien pour cela que le grand humoriste a peur de l’humour. Il en a peur pour les autres, tout d’abord, car il connait trop son pouvoir, son influence, sa capacité à électriser les foules mille fois mieux que n’importe quelle argumentation vibrante.
Il n’est qu’à voir le soin clinique que Desproges employait à mettre de la distance entre lui et son public pour comprendre le rapport très spécial (quasi pathologique?) du grand humoriste à l’humour.

Le grand humoriste combat son public. Ou, plus précisément, il combat toutes les simplicités de pensées et de langage, les facilités morales, les échappatoires du quotidien qui sont autant de signes de faiblesse et de petitesse. Le grand humoriste affine et anoblit, quitte à choquer, quitte à provoquer, quitte à défier son public. Non, nous fait-il comprendre, la rencontre avec « l’autre » n’est pas forcément un moment d’enrichissement (merci Desproges), quant à « l’engagement », c’est bien souvent le nom que l’on donne au manque d’inspiration (merci les Inconnus) ou au conformisme politique (merci desproges, encore). Le même Desproges qui savait tout à la fois décocher des flèches tueuses en quelques mots à Pinochet (là où d’autres auraient eu besoin de longs discours) tout en rhabillant Duras pour de longs hivers (et tant pis pour les hypocrites).
En confrontant le public à ses petitesses, et en lui faisant comprendre par une nécessaire autodérision que ses petitesses sont nos petitesses à tous, le grand humoriste décentre l’indidivu, le fait descendre de son piédestal et le confronte à sa modeste condition d’homme, sans pour autant le désespérer (sans quoi l’humour deviendrait cynisme).

C’est d’ailleurs pourquoi le grand humoriste a aussi peur de l’humour en lui-même, car il connaît trop la limite fluctuante et ténue qui sépare le drolatique de l’odieux. L’humoriste joue avec les limites, c’est là son rôle et son métier. Aussi, la moindre petite faute de goût, le moindre petit jeu de mot en trop, et le propos, de comique, devient bêtise, ou cynisme. Et c’est alors tout le rôle d’éducateur du comique qui disparaît, enterré par une lourdeur de style ou un jeu de mot facile.
Bien sûr, ce rôle éducateur et anoblissant de l’humour n’est certes pas celui que s’assigne le camarade Guillon, qui n’hésite donc pas à y aller à la truelle, maniant à qui de droit accents allemands et points godwins en furie, dans un salmigondis qui n’a plus d’humour que le nom dévoyé.

Et à mille lieux du monde de modestie, de retour sur soi-même, d’autodérision et d’absurde brossé par un desproges furieusement anticonformiste, nous avons droit au conformisme abrutissant et politiquement correct du camarade Guillon. Le conformisme infernal d’un combat du Bien contre le Mal, d’une histoire comme volonté du spectateur replacé au centre de toute chose.
le constat est sans appel : l’humour de Guillon est une fabrique de monomaniaques, prompts à s’indigner de chaque injustice ridicule, mais incapables de voir que l’humour de leur idole n’est que l’appel à la guerre de tous contre tous, et au désir narcissique suprême de contenter les petits plaisirs de chacun au détriment de notre pérennité à tous.

Sur ce, je m’en arrête là. J’en ai fini avec le camarade Guillon, à tout jamais. A moins, peut-être, qu’un jour, nous nous retrouvions d’un côté et de l’autre des barreaux que son « humour » n’aura pas manqué de redresser dans la future république démocratique française des bisounours.

PS : je reste néanmoins outré par la prise de position de France Inter. Ou bien la radio soutient son humoriste, ou bien elle le vire. Bien entendu,  je suis favorable à la première solution. L’inquiétant n’est pas que Guillon s’exprime, mais que personne ne semble en mesure de s’opposer à lui.

The Ghost Writer, l’enchantement et l’abomination.

mars 14, 2010

Un ferry aborde dans la nuit sous une pluie battante, son avant s’ouvre et laisse place au défilé de voitures qui s’engouffrent sur les routes de la petite île. Pourtant, un quatre-quatre rutilant ne démarre pas. Son chauffeur n’est plus à l’intérieur. Son corps est retrouvé peu après, étendu sur une plage de l’île, à quelques kilomètres du port…

Peu après, à 5000km de là, un nègre (« Ghost » en anglais) est recruté par l’éditeur londonien des mémoires de l’ancien premier ministre britannique, Adam Lang, avec pour rôle d’achever ces mémoires à la place de l’ancien nègre dont le corps était retrouvé dans la nuit sur la plage, probablement suicidé -le poids de la tâche, vous comprenez.
Logiquement, notre nouveau nègre aborde sa tâche dans l’enthousiasme, et ce d’autant plus qu’il doit l’achever en moins d’un mois. Il se rend alors sur l’île américaine sur laquelle vit Adam Lang avec quelques proches (sa femme, sa secrétaire, des employés). Une île froide, perpétuellement grise, battue par les vents et la pluie. Au centre, la demeure d’Adam Lang : construction sobrement design -verre et béton- posée sur l’île comme un défit à la nature déchainée.

Alors que notre nègre vient de poser les pieds sur l’île survient un incident : Adam Lang est mis en accusation par le tribunal pénal international de la Haye pour avoir soutenu les tortures de la CIA après le 11 septembre. Les Etats-Unis étant l’un des seuls pays du monde à ne pas reconnaître la juridiction de la Haye, l’île américaine, de villégiature, devient seul refuge de Lang.

Ainsi débute ce film brillantissime de Roman Polanski, dans lequel la réécriture des mémoires de Lang va peu à peu conduire le nègre à plonger dans le passé caché du premier ministre. S’adaptant à un contexte dont il découvre progressivement l’hostilité, il se fait enquêteur et suit le fil des mensonges mémoriels qui finiront, d’incohérence en incohérence, par le conduire à la vérité -et accessoirement, à expliquer la mort de son prédécesseur, le tout en jonglant entre les colères de Lang, le caractère impérial de sa femme, Ruth, et les curiosités de sa secrétaire.

A ce moment précis, cher lecteur, je t’interrompt au cas où tu n’aurais pas vu ce film pour te signaler que si la partie qui suit ne contient pas de « spoiler », elle n’en renferme pas moins des allusions qui te conduiront facilement à dénouer les fils de l’intrigue… De plus, c’est bientôt le printemps du cinéma.

Tout l’objet du film est donc l’interrogation de cette frontière très floue tracée entre la remise en cause d’une réalité (délirante?) et la paranoïa pure et simple. Le spectateur -totalement identifié au nègre- traverse cette frontière tout au long du film, en ne sachant qui croire et à qui se fier. La secrétaire ne renfermerait-elle pas une femme vénéneuse sous son apparence d’icône sexy (oui, dans ce film, Polanski rend les femmes de 50 ans trèèèès sexy) toute dévouée à Adam Lang? Comment le grand Lang, cet homme qui marqua la vie politique de son pays d’une telle empreinte, pourrait-il n’être que le benêt impulsif qui nous apparaît du début à la fin du film? Plongés dans un monde de doutes, il n’y a finalement guère que Ruth, le cerveau du couple (vous avez dit Hillary? ;), cette femme au caractère de chien mais au coeur d’or, qui nous paraisse digne (d’un semblant) de confiance.

Cette incertitude totale est largement renforcée par les effets de mise en scène : les plans intérieurs de la maison de Lang entre austérité et ridicule, l’humour de situation omniprésent signifiant la frontière fluctuante entre comique et tragique, et soulignant par là-même la frontière entre réalité menaçante et pure paranoïa (mention spéciale à la fin du film, que l’utilisation du hors-champs rend tout à la fois glaçante et poilante). Enfin, l’absence totale « d’effets » dans les situations de tension (la course-poursuite avec les « hommes en noir », la tentative de meurtre de Lang) renforce leur potentiel anxiogène et met véritablement le spectateur dans la peau du nègre.

A travers la mise en scène, c’est donc le sens commun qui semble s’échapper jusqu’à la révélation finale.
Or, il ne peux exister que deux réponses possibles à une situation qui échappe au sens commun : ou bien nous déraillons, ou bien c’est le monde qui déraille. En nous orientant peu à peu vers la seconde hypothèse, Polanski donne à son film une dimension politique évidente. Ce déraillement du monde qui broie peu à peu le nègre comme il avait broyé son prédécesseur n’est que le « dommage collatéral » d’une abomination politique à laquelle à participé Adam Lang dans son passé de premier ministre, passé qui le rattrape désormais.

Bien sûr, il y a dans ce film une bonne part d’autobiographie : plusieurs scènes évoquent plus ou moins directement l' »affaire Polanski », le passé qui ne passe pas, l’acharnement judiciaire contre Lang, le fait qu’il soit interdit de séjour dans son propre pays. Mais il y a aussi et surtout une vision terrifiante de la politique. Une analyse superficielle du film opposerait une vision positive de la politique (le Bien Commun, l’amour du peuple) à celle apparemment proposée par Polanski (machinations broyant l’individu). Pourtant, la critique de Polanski porte plus loin, et plus large. Il plonge ici au coeur du désenchantement fondateur de la politique moderne (Gauchet).

Car l’Irak ou l’approbation de la torture ne sont pas que les dommages collatéraux d’une politique opportunément mise en place après les attentats du 11 septembre. Ils sont les extensions opérationnelles d’une tentative de « réenchantement » du monde opéré par ce fameux groupe des néoconservateurs, qui profitent des attentats pour faire triompher un nouveau Grand Récit politique unificateur et fusionnel, dans lequel la politique ne sera plus cantonnée à la petitesse « réaliste » et aux manoeuvres médiocres de l’ère clintonienne. Mais le postmodernisme ne se laisse pas imposer un Grand Récit innocemment : questionnant tout, il force le nouveau pouvoir néoconservateur à développer mensonge sur mensonge pour parvenir à rendre crédible son récit hyperpolitique. Et c’est du coeur de ces mensonges qu’émerge la figure d’Adam Lang, pris au piège d’enjeux qui le dépassent, et nous dépassent tous.

De Grand Récit, la politique néoconservatrice est devenue une abomination, un cancer de mensonges emboîtés les uns dans les autres, dont les métastases se diffusent dans chaque strate de ce pouvoir déclinant et dans la vie même de ces nègres chargés de glorifier et de poursuivre ce Grand Récit, comme si de rien n’était.

Et ce n’est plus sous la pluie battante et la tempête, mais dans les plus snobs des immeubles londoniens, dans cette vieille Europe relativiste et postmoderne qui n’a plus ni le courage ni l’envie de se prêter aux mensonges des idéalistes d’outre-atlantique, que se résout cette intrigue dont la complexité proprement abyssale fut menée d’une main de maître par un Polanski au sommet de son art.

Et c’est un grand soutien devant l’éternel des néoconservateurs et de la guerre en Irak qui vous le dit…

Date de sortie cinéma 3 mars 2010
Réalisé par Roman Polanski
Avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Kim Cattrall
Durée 2h08 min
Année de production : 2008
Distributeur : Pathé Distribution

« Dubaïgate », humour et vieilles dentelles

mars 11, 2010

J’aime bien Libé.
Ce journal appartient à la catégorie si rare (et tellement nécessaire) des boussoles sud, ces outils sur lesquels je peux avoir l’absolue confiance de pouvoir conformer mon opinion en toute situation, et en tout lieu.
Ainsi, sans même avoir besoin de réfléchir, je peux immédiatement répondre « noir » dès lors que Libé aura jugé « Blanc ».
Cela n’est pas vraiment possible avec un journal comme le Figaro, dont les prises de position nébuleuses, oscillant entre la nécessité de rendre service à l’action gouvernementale et le désir de promouvoir des valeurs réactionnaires-molles tout en ne se coupant pas du lectorat bourgeois modéré, ne permettent pas de définir une ligne cohérente, un sonderweig journalistique. Trop de compromis, trop de bêtise petite-bourgeoise (cette névrose des fonctionnaires et de « l’argent public »), mais parfois aussi, et bien que rarement, des propos de clarté et de raison (le meilleur journal en ce qui concerne l’actualité russe -certainement de vieux relents de Custine et de la guerre froide).

Bref.

Tout ceci pour en venir à ce petit article de Libé, qui fait suite à la désormais fameuse affaire du « Dubaïgate », durant laquelle des agents d’origine très possiblement israélienne ont abattu l’un des principaux fournisseurs d’armes du Hamas dans un quartier de Gaza où il partageait les peines de son peuple dans un des méga complexes hôteliers 10 étoiles qui pullulent dans la nouvelle Babylone pudibonde et survoltée qu’est devenu Dubaï.

Que nous conte donc cet article? La prochaine campagne publicitaire d’une chaîne de supermarchés israéliens inspirée du Dubaïgate, et alternant plans des déambulations des clients filmées par vidéosurveillance, et interview des mêmes clients dont le vocabulaire est celui employé par le gouvernement pour démentir avec étonnement et stupéfaction (haha) l’implication d’Israël dans l’assassinat du Dubaïgate.
C’est donc à un détournement malin de l’actualité récente que se livre ici le publicitaire.
La question qui peut alors être posée est celle de l’intérêt de cet article au sein d’un grand journal français (en dehors, bien sûr, de l’étrange fascination que les médias occidentaux semblent éprouver pour cette région du monde, et qui les pousse à examiner n’importe quel arrière-tiroir israelo-palestinien comme s’il s’agissait de la Pierre de Rosette). A la limite, on comprendrait qu’un canard de Tel Aviv traite de l’information dans sa rubrique « anecdotes », mais dans un grand quotidien français?
La réponse arrive en fin d’article : « L’opération témoigne aussi de la satisfaction assumée de la société israélienne après cette élimination ciblée »

Voilà la bête : non seulement les Israéliens assassinent des gens. Mais, diable, ils en sont heureux! Pire encore : ils en rient! Ils se permettent même -et c’est un comble- de rire d’eux-mêmes! Rire d’eux-mêmes, quand ils devraient s’autoflagéler! Voilà qui ne peut que choquer une société dans laquelle prononcer une phrase comportant les mots « arabe » ou « juif » provoque immédiatement prêches enflammés, confessions de péchés enfouis depuis treize générations, excommunications et appels à la Croisade contre le pensémal!
Alors, imaginez-vous : une société qui assume sereinement le fait de devoir tuer pour assurer son propre avenir, et qui, sachant la nécessité de l’acte, comprend qu’il est bien plus hygiénique d’en rire que d’en faire pénitence. Car la conscience ne se lave pas innocemment. Elle a besoin de coupables pour se faire, dont elle devra se débarrasser pour être enfin purifiée et reconquérir sa blancheur originelle. Or, comment trouver et désigner des coupables sans trancher au coeur du tissus civique, sans attenter à l’unité de la nation? Cela est impossible, et une société à la conscience pure ne peut qu’être une société en guerre perpétuelle. C’est ce que savaient Savonarole et Calvin, c’est ce que nous semblons redécouvrir.

Or, face à nous, nous avons le spectre de cette société vivante. Une société qui a encore une conscience assez forte pour supporter le poids de taches morales en se riant d’elles!
En comparaison, comme nous paraissons faibles! Comme nous avons laissé notre conscience dégénérer et s’affaiblir, à tel point qu’elle n’est plus capable aujourd’hui de supporter la moindre tâche, et ne peut nous laisser vivre sereinement sans être plus blanche que la plus fraiche des neiges! Comme nous paraissons petits et débrayés, nous, les moines et les inquisiteurs de ce monde, face à ce petit peuple assumant fièrement sa destinée dans une région qu’on croirait pourtant sortie de l’enfer!
Comme, enfin, nous paraissont sérieux pour les détails ridicules et, paradoxalement, si peu sérieux pour les choses d’importance!

« Il faut se méfier des gens qui ne rient jamais, ce ne sont pas des gens sérieux » disait Alphonse Allais. Cette maxime peut aussi s’appliquer aux peuples.
Bien entendu, c’est ce que Libé, pointe avancée et fier héraut d’une certaine décadence spirituelle, considère avec circonspection et méfiance.
Et c’est ce que nos futures Halde et autres commissariat au vivre-ensemble considèreront très bientôt comme des « dérapages », des « provocations », puis, peut-être, des crimes…

Quant à moi, après tous ces problèmes de conscience, je m’en vais écouter Carmen!

The Mist

mars 1, 2010

L’Eve future tient officiellement à s’excuser pour la qualité de rédaction et le manque d’organisation proprement inadmissibles de cet article. Une enquête est en cours pour déterminer les responsabilités de cet évènement malencontreux.
Pour toute plainte relative à cet article, vous pouvez vous adresser au ministère de la Vérité, au ministère de l’identité, ou à la section de vigilance citoyenne la plus proche de chez vous. Merci.

Quand donc avez-vous vu pour la dernière fois un grand film politique?
Je ne parle pas d’un film militant, d’une resucée du Cauchemar de Darwin, de Ché ou du dernier Mickael Moore. Non non, je parle d’un véritable film politique, le genre de spectacle devant lequel on se retrouve enchainé aux mécanismes du pouvoir et de la légitimité, emporté par la grandeur du discours et la puissance du collectif que forme une société unie dans un but commun, ou, au contraire, torturé par les mille serpents semant de leur langue de mensonge et de doute la division et la dispersion dans une société devenue mortifère. Confronté, enfin, et souvent malgré nous, à l’absurdité et à la nécessité du rapport ami/ennemi. Bref : tout ce que fut la politique dans l’histoire et tout ce qu’elle n’est plus (du moins, nous, Européens, nous plaisons à le croire – l’occasion de renvoyer à cette petite citation qui pulvérise en quelques mots 60 ans de « construction de l’Europe »).

Or donc, hier, dans un de ses moment de désoeuvrement que seules nous permettent les journées de coupure d’accès à internet, je regardai pour la seconde fois un petit film adapté de Stephen King et sorti en 2008, The Mist.
L’histoire est simple (« le scénario est convenu », comme dirait Télérama) : à la suite d’un violent orage, toute une petite ville de Nouvelle-Angleterre se retrouve dans le supermarché du coin en quête de matériel de bricolage et de fournitures diverses. Mais alors que les convois militaires se multiplient sur les routes (une base est située à proximité), une brume recouvre brutalement la ville, enfermant les joyeux clients dans le supermarché.
Car cette brume n’en est pas vraiment une, et on découvre bien rapidement qu’elle renferme de délicates créatures de carton pate qui empêchent toute vélléité de sortie. Voilà donc le supermarché du coin assiégé par ces monstres venus d’ailleurs, avec ses braves clients contraints de faire société.

Une société close et confrontée à un danger extérieur : recette basique des films d’horreur, constateras-tu, cher lecteur. Et tu auras bien raison. Quoique, bon, le film d’horreur n’est généralement pas ma tasse de thé, surtout lorsqu’il s’agit de se triturer le cerveau pendant 2h30 pour deviner qu’en fait, c’était Mike qui a tué Brenda, Lucy, Brian et Curby parce que vois-tu, lorsqu’ils avaient 12 ans et demi, Brian avait emballé Lucy, la petite cousine de Brenda dont Mike était secrètement amoureux et dont il avait vainement tenté de se rapprocher en se casant avec la dite Brenda qui, néanmoins, et malgré son statut de blonde stupide qui la condamne à être le premier personnage à y passer -non sans avoir fourni une petite scène de cul avec Curby dont le râle mortel aura de fortes chances de se confondre avec le coït de Brenda, aura préalablement deviné les mobiles de Mike. Dommage pour elle que les scénaristes aient décidé que sa priorité était de faire l’amour avec Curby, et non de sauver sa vie.
Ah, mince, je me rends juste compte que j’ai oublié le geek et la minorité visible dans les personnages…

En même temps, c’est un film d’horreur : fuck le politiquement correct!!! Fuck Joe Dassin et Jean-Pierre Raffarin!
Vive la sanquette dans tous les sens, les enfants dans les baignoires qui se font scalper puis découper à la tronçonneuse, non sans que le réalisateur ait au préalable fourni plusieurs gros plans de leurs doigts en train de se faire trancher au couteau-suisse dans un cri de douleur indesciptible, surpassant de loin en intensité sonore les moments les plus enflammés des discours d’Edouard Balladur!

Bon, bref, vous l’aurez compris, les films d’horreur pour adolescents (en dehors de ceux qui exploitent leur potentiel de second degré –The Faculty– ou, plus simplement, ceux qui ont quelque chose à dire –Carry-) et, bien pire, les films dont l’ambition non-conformiste et la profondeur du discours se limitent à montrer des lambeaux de chair en gros plan durant 2h me laissent franchement et définitivement de marbre. Fin de la parenthèse.

Et revenons à nos moutons. Ou plutôt, à notre société close et confrontée à un danger extérieur. Car s’il s’agit là d’un postulat de base de film d’horreur, il nous faut comprendre que c’est aussi, et surtout, la base même d’une situation politique. Et c’est là tout l’enjeu du film (qui, d’ailleurs, ne nous est caché à aucun moment : quelle belle chose, et si rare, que la vérité d’un discours qui n’emploie pas de faux rebonds, de twists, de retournements de situations hasardeux, mais laisse au contraire le spectateur pénétrer en elle en une lente et inéluctable gradation jusqu’à la révélation de sa monstruosité finale) que de montrer l’évolution de cette société humaine face au danger.

De ce danger, on ne saura d’ailleurs quasiment rien. On soupçonne que la brume et la faune extraordinaire qu’elle renferme pourraient être issue d’une expérience des militaires. Mais rien de plus. Et, d’ailleurs, c’est moins un enjeu en soi que le moyen de mettre en branle les mécanismes de politisation de la petite société du supermarché. Qu’est-ce que la politisation? La manière dont cette société va laisser les évènements influer sur son attitude collective. La politique n’est pas une essence, elle est une attitude. Dès les débuts de l’évènement, des lignes de faille apparaissent sur le mode reconnaissance/négation de la situation. Alors que le personnage principal joue le rôle de la raison (peur devant l’horreur de la situation, puis intégration et dépassement de cette peur permettant d’adapter son comportement, l’attitude politique noble par excellence), quelques autres jouent le rôle du rationalisme, c’est à dire de la rationalisation excessive d’une situation visant à supprimer la peur en la niant. Le problème est que nier l’existence de la peur revient à nier la réalité de l’évènement. Ainsi, le rationalisme devient rationalité délirante et les rationalistes sont les premiers à y passer.

Et c’est bien dommage, puisque les personnes de raison vont désormais être confrontés à bien pire : une bigotte ridicule et détestée de tous qui se découvre une vocation de Jim Jones reliée à Dieu, et réussit à transformer le supermarché en une pépinière de fous de Dieu. La force de ce fanatisme va être de s’appuyer sur les évènements dramatiques qui se succèdent, dans lesquels il trouve une justification sans cesse renouvelée de ses propres prédictions. Rien n’est plus dramatique que cette scène d’attaque des insectes durant laquelle les personnages de raison luttent pied à pied et réussissent à sauver un peuple du supermarché qui n’a d’yeux que pour la bigotte, « miraculeusement » sauvée d’un insecte tueur et confortée dans ses prédictions apocalyptiques. Il ne suffit pas de vivre. Il faut savoir pourquoi on vit. Tels sont les propos du commandant Adama, dans cette merveille qu’est Battlestar Galactica. Telle est aussi la réalité de The Mist : les personnages de raison offrent une capacité de survie. La fanatique, elle, offre un sens à cette survie. Mais tout le malheur veut que, pour elle, seule la vie auprès de Dieu est réelle. Aussi, les êtres raisonnés qui l’entourent ne sont-ils au départ que des êtres ridicules, puis, de plus en plus, des entraves à la Volonté de Dieu.
La Légitimité se retourne ainsi contre la Praxis, contre la société, contre la vie. Toute raison disparaît et toute réalité extérieure n’existe plus que pour confirmer la réalité intérieure de l’apocalypse.

C’est qu’il aurait fallu, au milieu des êtres raisonnés luttant contre les monstres venus d’ailleurs, un véritable sens politique, capable d’affronter la folle furieuse sur le terrain de la légitimité, des buts, du sens. En lui laissant le champs libre, ils se sont -certes bien malgré eux- faits les complices de sa conquête des âmes.
Ne reste plus alors pour ces derniers hommes que la fuite dans la brume. Une fuite qui les amène à croiser la trajectoire lente et majestueuse de quelque créature colossale ayant élu domicile ici, un monstre qui fait bien apparaître à ces quelques êtres de raison ce qu’il peut y avoir de vain dans leur fuite.
Car le monde est si grand.
Et il n’est plus le leur.

The Mist
Réalisateur : Franck Darabont
Scénario : Franck Darabont d’après une nouvelle de Stephen King
Production : Franck Darabont, Anna Garduno, Bob et Harvey Weinstein…
Photo : Ronn Schmitt
Montage : Hunter M. Via
Bande originale : Mark Isham
Origine : USA
Durée : 2h07
Sortie française : 27 février 2008